mardi 21 mars 2017

Le Monolinguisme de l'autre ou La prothèse d’origine (1992) de Jacques Derrida


our celui qui a appris à parler dans un environnement culturel unilingue, la question de la langue maternelle ne se pose pas trop. Derrida, ce fut pas son cas. Né en Algérie en 1930, il grandit dans une famille de pied-noir d'origine juive et fréquente une école où le français est la langue officielle, tandis que l'arabe et le berbère sont présentés en cours optionnels –en toute logique. Derrida a donc dû apprendre le français en le portant sur un piédestal, mais ce n'était pas sa langue. C'était la langue de l'autre et l'autre, parce qu'il avait eu la chance d'apprendre immédiatement la bonne langue, apparaissait comme monolingue.


La question que se pose Derrida est la suivante : le monolinguisme de l'autre n'est-il pas inhérent à la structure même du langage ? Il faudra se souvenir que Derrida et Lacan en cette époque s'opposaient dans la mesure même où leurs pensées auraient trouvé la plus grande puissance à s'assembler, et la question posée dans cet essai semble se référer indirectement à la description du stade du miroir.


En 1949, Lacan annonçait : « La forme totale du corps par quoi le sujet devance dans un mirage la maturation de sa puissance, ne lui est donnée que comme gestalt, c'est à dire dans une extériorité où certes cette forme est plus constituante que constituée, mais où surtout elle lui apparaît dans un relief de stature qui la fige et sous une symétrie qui l'inverse, en opposition à la turbulence de mouvements dont il s'éprouve l'animer. »


L'extériorité pose le point d'achoppement qui permet au sujet de se construire (ici d'acquérir le sujet) mais ouvre à une longue chaîne d'identifications secondaires qui fera ici éclore l'illusion selon laquelle la langue de l'autre est pure, solide, durable. Il faudrait pouvoir renverser le trône sur lequel est assis l'autre dans le miroir. 


Je crois que l'autre est monolingue ; l'autre croit qu'un autre l'est davantage que lui –et ainsi de suite on remonte vers une origine qui ne se saisit pas. Alors, Derrida se tourne vers l'à-venir. C'est ici qu'intervient l'écriture comme rêve de laisser une marque qui rappelle la mémoire, geste d'amour et de haine qui « se plie et s'enchaîne auprès de la langue […] pour lui donner ce qu'elle n'a pas et ce qu'il n'a pas lui-même ». Nous verrons ici une subtile référence à la définition lacanienne de l'amour dans sa dimension de manque. Et s'il y a un manque, c'est qu'il y a un espoir, une promesse mais qui sera originaire et sans contenu. « Et une promesse qui ne s'attend plus à ce qu'elle attend: là où tendu vers ce qui se donne à venir, je sais enfin ne plus devoir discerner entre la promesse et la terreur. »


La langue se constitue d'une aliénation originaire vers laquelle il faudrait remonter pour écrire, à l'intérieur de la langue, et inventer son propre idiome en vue de l'idiome absolu. Ce n'est pas la première fois qu'on rêve d'une pure langue, non pas pure langue absolue, mais pure langue relative, le monolinguisme de soi.

6 commentaires:

  1. Merci. Un vrai régal ce site....

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  2. Bonjour Coli Masson
    en parcourant votre site il me vient une idée, en rapport avec mes recherches actuelles.
    Pourriez vous je vous prie me donner 1 ou 2 références de livre faisant autorité sur le sujet de la névrose.
    je ne connais rien, mais alors rien à la psychanalyse. Mais la névrose me semble un concept intéressant.
    Donc pour ne pas prendre un mauvais chemin dans cette zone inconnue j'aimerais beaucoup savoir quels sont les livres qui font autorité en la matière, la matière de la névrose donc.
    Merci par avance pour votre aide.
    Mayou l'Explorateur

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  3. BON OK
    ça va ça va hein

    ma question je me la garde, OK

    Bon maintenant Coli Masson voici ce qui va se passer

    - vous allez écrire un livre
    pour cela vous trouvez une trame et vous lui collez un à un vos textes en stock et d'autres, tout aussi savants et drôlatiques

    - vous proposez votre manuscrit à un éditeur

    - s'il refuse je débarque et je lui casse la gueule


    cessez d'enfiler des perles !

    ABB
    Au Boulot Bordel !

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  4. Merci, seriez pas éditeur par hasard ? car je souis pas pistonnée

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  5. excellente Coli Masson, dommage que je ne sois pas éditrice. J'adore comme vous vous prenez la tête.

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  6. Merci chère Elly. Vos photos de vignes sont superbes.

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