mardi 20 juin 2017

Shankara et la non-dualité de Michel Houlin


Shankara, c'est un peu le mec qui a inventé l'Advaita Vedanta. Par chez nous, avec notre béret sur la tête, on appelle ça la non-dualité, et c'est pas si faux que ça. Ça dit que y a pas de séparation entre moi et l'Univers. Si je m'en rends pas compte, c'est que ma vie sous cette forme terrestre humaine est gouvernée par la nescience. Un peu comme le fait que de pas avoir conscience de notre activité cellulaire, c'est pas mal pour vivre tranquillement tous les jours. Même si forcément, on rate des trucs du coup. le but qui se propose alors dans l'AV pour surmonter toute cette merde c'est de changer son attitude, de s'éloigner des activités mondaines et de méditer les Grandes Paroles upanishadiques jusqu'à ce qu'elles foudroient d'un coup notre caboche et produisent l'ILLUMINATION. A partir de là, on devient un délivré-vivant et c'est le kif.


Michel Hulin nous fait la biographie de Shankara même si c'est difficile parce que le personnage est à moitié mythologisé, genre on ne sait même pas vraiment quand il a vécu. Tout en dynamisme, Hulin nous fait le topo des concepts développés par Shankara dans un sens personnel, genre le Soi (atman), le brahman comme être parfait et béatitude, l'illusion, la création, la délivrance, en comparant sans cesse ces notions shankariennes à ce qu'on avait eu jusqu'alors l'habitude de se faire préchi-prêcher, ici ou dans d'autres courants. On aura même droit à une petite anthologie de Shankara sur la condition humaine, le brahman comme être-conscience-béatitude, le Suprême Seigneur et l'ordre du monde, l'âme individuelle, les voies de la délivrance, et les passages chauds de polémique contre le bouddhisme et le Samkhya (qui sera finalement absorbé par le Vedanta, LOL).


Ensuite, la question c'est un peu : qu'advint-il de tout ce bordel ? Car Shankara, tout malin qu'il soit, a laissé beaucoup de questions non résolues, des trucs vagues qui font miroiter une certaine inconsistance de son projet et ça, ses disciples ne voulaient pas trop que ce soit dit, alors ils ont rafistolé et on a eu deux écoles un peu opposées qui se sont distinguées. Et puis, avec la colonisation anglaise, c'est toute la philosophie occidentale qui vient rajouter une couche de bordel supplémentaire. On imagine alors qu'une forme de néo-Vedanta émerge, incarné par Nissargadatta Maharaj, Shri Aurobindo, Swami Prajnananda, et d'autres quoi.


Pour résumer, voici ce qu'on peut dire aujourd'hui du phénomène :


« Parce qu'il cherche moins à « sauver les phénomènes » qu'à dissoudre le sentiment de la finitude humaine, le Vedanta ne s'est jamais présenté comme une explication rationnelle du monde, une cosmologie. Il n'a jamais -pas plus que le bouddhisme mais à la différence du christianisme- comporté de dogmes relatifs au moment et aux circonstances de la création du monde, à la fixité des espèces vivantes, etc. Par là même, son image contemporaine ne saurait être celle d'une pseudo-science ou d'une vision préscientifique du monde, mais plutôt celle d'une discipline spirituelle jouant le rôle d'un indispensable contrepoids à l'expansion illimitée de la science et de la technique. Enfin, sur un plan plus strictement philosophique, le Vedanta non dualiste se présente comme un intermédiaire entre, d'une part, la tradition de la métaphysique occidentale enracinée en Grèce et, d'autre part, les disciplines spirituelles, délibérément non conceptuelles et rebelles à toute formulation ontologique de l'Extrême-Orient (taoïsme, bouddhisme, zen). Lié organiquement à la langue sanskrite, soeur de la langue grecque, il exprime lui aussi l'être comme substance, action, sujet, etc., mais demeure en même temps ouvert à tout un régime d'expériences spirituelles dans lequel ces catégories ontologiques perdent leur pertinence. »


Le bouquin est érudit, clair, malgré tout il est dense alors faut serrer le fion, mais on est content d'apprendre plein de trucs sur le sujet parce que c'est vrai, la non-dualité c'est super intéressant à prendre en compte dans notre optique occidentale. Et en plus, maintenant on se dit qu'on a plus besoin de lire Shankara (qui avait l'air un peu chiant quand même).

mardi 21 mars 2017

Le Monolinguisme de l'autre ou La prothèse d’origine (1992) de Jacques Derrida


our celui qui a appris à parler dans un environnement culturel unilingue, la question de la langue maternelle ne se pose pas trop. Derrida, ce fut pas son cas. Né en Algérie en 1930, il grandit dans une famille de pied-noir d'origine juive et fréquente une école où le français est la langue officielle, tandis que l'arabe et le berbère sont présentés en cours optionnels –en toute logique. Derrida a donc dû apprendre le français en le portant sur un piédestal, mais ce n'était pas sa langue. C'était la langue de l'autre et l'autre, parce qu'il avait eu la chance d'apprendre immédiatement la bonne langue, apparaissait comme monolingue.


La question que se pose Derrida est la suivante : le monolinguisme de l'autre n'est-il pas inhérent à la structure même du langage ? Il faudra se souvenir que Derrida et Lacan en cette époque s'opposaient dans la mesure même où leurs pensées auraient trouvé la plus grande puissance à s'assembler, et la question posée dans cet essai semble se référer indirectement à la description du stade du miroir.


En 1949, Lacan annonçait : « La forme totale du corps par quoi le sujet devance dans un mirage la maturation de sa puissance, ne lui est donnée que comme gestalt, c'est à dire dans une extériorité où certes cette forme est plus constituante que constituée, mais où surtout elle lui apparaît dans un relief de stature qui la fige et sous une symétrie qui l'inverse, en opposition à la turbulence de mouvements dont il s'éprouve l'animer. »


L'extériorité pose le point d'achoppement qui permet au sujet de se construire (ici d'acquérir le sujet) mais ouvre à une longue chaîne d'identifications secondaires qui fera ici éclore l'illusion selon laquelle la langue de l'autre est pure, solide, durable. Il faudrait pouvoir renverser le trône sur lequel est assis l'autre dans le miroir. 


Je crois que l'autre est monolingue ; l'autre croit qu'un autre l'est davantage que lui –et ainsi de suite on remonte vers une origine qui ne se saisit pas. Alors, Derrida se tourne vers l'à-venir. C'est ici qu'intervient l'écriture comme rêve de laisser une marque qui rappelle la mémoire, geste d'amour et de haine qui « se plie et s'enchaîne auprès de la langue […] pour lui donner ce qu'elle n'a pas et ce qu'il n'a pas lui-même ». Nous verrons ici une subtile référence à la définition lacanienne de l'amour dans sa dimension de manque. Et s'il y a un manque, c'est qu'il y a un espoir, une promesse mais qui sera originaire et sans contenu. « Et une promesse qui ne s'attend plus à ce qu'elle attend: là où tendu vers ce qui se donne à venir, je sais enfin ne plus devoir discerner entre la promesse et la terreur. »


La langue se constitue d'une aliénation originaire vers laquelle il faudrait remonter pour écrire, à l'intérieur de la langue, et inventer son propre idiome en vue de l'idiome absolu. Ce n'est pas la première fois qu'on rêve d'une pure langue, non pas pure langue absolue, mais pure langue relative, le monolinguisme de soi.