mardi 13 décembre 2016

Raison et violence – Dix ans de philosophie de Sartre (1950-1960) de Ronald D. Laing et David Cooper



Dès que Sartre ramène sa loucherie, directement ou indirectement, ça devient imbuvable. Pourtant, ce bouquin est écrit par Laing et Cooper, de joyeux chantres de l'antipsychiatrie qui écrivent par ailleurs que ça peut être cool de maculer des murs de merde avec les fous. Il est vrai que de cette activité à la lecture de Sartre, il n'y a qu'un pas que franchissent aisément les torturés de la ciboulette.


Laing et Cooper reprennent ici trois textes écrits par Sartre entre 1950-60 : « Saint Genet », « Questions de méthode » et « Critique de la raison dialectique ». Leurs commentaires reprennent les principaux concepts et les envoient se mélanger honteusement avec la linguistique, la sociologie, la psychanalyse et le marxisme. D'ailleurs, tout le bouquin est entaché de ce fameux marxisme qui ne parle qu'à ceux qui approchent aujourd'hui de la retraite. Dire qu'un temps on pouvait se battre pour ça, et construire son identité autour de ce puits désormais asséché. Ça laisse songeur…


Comme Laing et Cooper ne sont pas cons, et qu'ils sont même relativement intéressants, ils réussissent à rendre ce marasme presque appétissant (oui, bon, j'exagère un peu). C'est que leur conception de la dialectique dans les champs de la sociologie et de la politique s'inspire (sans le dire) de la Trinité chrétienne, ou en tout cas ça y ressemblerait s'ils osaient : 

« le mouvement de la compréhension est simultanément progressif (vers le résultat objectif) et régressif (remontant vers la condition originelle). La compréhension n'est rien de plus que ma vie réelle, c'est-à-dire, le mouvement totalisant qui ramasse à la fois moi-même, l'autre personne et l'environnement dans l'unité synthétique d'une objectivation en cours. »


Ça ne renie pas non plus les apports de la psychanalyse pour mieux comprendre l'aliénation. le stade du miroir est ici d'une grande aide pratique : 


« La totalisation de mon champ de praxis se trouve […] détotalisée en devenant le champ de la totalisation de la praxis d'un autre dans lequel je ne suis rien de plus qu'une partie de sa totalisation. »


La démarche de Sartre pour saisir le concret à travers son mouvement de dialectique en spirale, synthèse après synthèse, apparaît alors éminemment spirituelle (mais comme Jourdain qui pérorait sa prose, sans doute l'ignorait-il sciemment pour ne pas ruiner sa réputation de petit matérialiste).


Enfin, tout ceci n'est pas abordé dans le livre. le point de vue se veut concret et les développements aspirent à une effectivité pratique dans le domaine de la lutte des classes. Originalité : si le marxisme élimine l'individu, les thèses ici développées éliminent aussi le groupe pour une troisième forme d'entité : le groupe saisi par l'individu (en dehors ou dans le groupe), entendu que cette saisie se meut sans cesse dans la direction de l'insaisissable. En plus de ça, cette saisie est conditionnée par la classe d'extraction du type, ce qui limite vachement l'intelligence de la saisie. Mais ce n'est pas inexorable et c'est pourquoi on parle un peu de Genet qui aurait décidé d'accepter son destin comme moment subjectif de sa conscience dans sa structure intentionnelle –ce que Lacan appellerait le sinthome. 


On l'aura remarqué : ce bouquin ne se lit pas en jouant au volley en même temps (quoique ça ne changerait peut-être pas grand-chose finalement). Si vous avez lu le « Capital » de Marx et « L'être et le néant » de Sartre, il se peut cependant que ça vous semble facile. Ce n'est pas mon cas. Voici quelques exemples de titres de chapitres pour vous donner une idée de la bouse à s'encaisser : « Dans l'intériorité du groupe, le mouvement de la réciprocité médiée constitue l'être-un de la communauté pratique comme une détotalisation perpétuelle engendrée par le mouvement totalisant » ; « LE GROUPE. L'EQUIVALENCE DE LA LIBERTE COMME NECESSITE ET DE LA NECESSITE COMME LIBERTE. LIMITES ET PORTEE DE TOUTE DIALECTIQUE REALISTE ». Etc.


Le miracle qui s'opère toutefois dans ce livre par l'intermédiaire des commentaires de Laing et de Cooper, c'est de nous faire apparaître Sartrecomme quelqu'un d'humain et de sensible, parce qu'il aurait compris qu'on ne peut pas remplacer la pratique de l'homme faisant l'Histoire par la nécessité de la nature. Comme si la nouvelle nécessité qu'il invoquait pour justifier quand même l'aliénation de l'homme était plus joyeuse. Bref, tout ça pour pas s'avouer vaincu, c'est beau, c'est grand, c'est con.

lundi 12 décembre 2016

De la certitude (1949) de Ludwig Wittgenstein


C'est dans ce livre qu'on trouve la proposition qui fait délirer : 



« 207. C'est un coup du sort étrange : tous les hommes dont on a ouvert le crâne avaient un cerveau ! »



Lu comme ça, ça semble dingue. Mais bon, faudrait pas oublier que nous sommes en présence d'un discours philosophique. On peut donc émettre des propositions qui, dans un autre contexte, sembleraient décalées.


« 467. Je suis assis avec un philosophe dans le jardin ; il dit à maintes reprises : « Je sais que ceci est un arbre » tout en désignant un arbre près de nous. Une tierce personne arrive et entends cela, et je lui dis : « Cet homme n'est pas fou. Nous faisons de la philosophie. » »


Pourquoi, dans un cas, cela semble fou, et pourquoi, dans un autre cas, cela semble normal ? Ce n'est pas lié à la nature des propositions. C'est lié au contexte. Il n'y a donc pas de proposition absolument vraie ou de proposition absolument fausse. Wittgenstein parle de jeux de langage. 


« 457. Vais-je donc dire que la certitude réside dans la nature du jeu de langage?»


Le jeu de langage découle de notre primitivité animale. Avant d'être pensants, nous sommes agissants. Nous avons des façons d'agir instinctives et le langage ne serait qu'un développement à pleine plus complexe de ces attitudes. Il a surgi non pas pour fonder des vérités absolues mais pour articuler des propositions qui fonctionnent comme des articulations logiques. Wittgenstein compare les certitudes à des gonds. Elles ne sont pas objets de la connaissance mais elles forment la base pratique permettant de décrire l'environnement dans lequel nous évoluons. En fait, la principale erreur serait de confondre la croyance qui sous-tend la connaissance avec la connaissance en elle-même. Si tant est que celle-ci existe.


Pourquoi ce livre est inévitable :
1) Il constitue la base d'un anarchisme épistémologique. Il nique donc les dogmatismes.
2) Il remet l'homme à sa place en lui rappelant les origines physiologiques du développement de sa pensée et de son langage.
3) Il s'efforce de poser un regard naïf sur notre monde saturé de raccourcis (« 148. Pourquoi est-ce que je ne m'assure pas que j'ai deux pieds quand je veux me lever de ma chaise ? Il n'y a pas de pourquoi. Je ne le fais pas, c'est tout. C'est ainsi que j'agis. »)
4) Et en même temps il nous apprend à relativiser et à nous défaire de notre paranoïa. Qu'il n'y ait pas forcément de raison (de douter, de remettre en question, de vérifier) est nécessaire pour vivre. le doute qui doute de tout n'existe pas puisque, pour douter, il faut au moins avoir la certitude que le langage et le petit cerveau qui permettent de communiquer la nature du doute sont appropriés.


Presque à la fin, Wittgenstein écrit : « 618. Ce serait donc comme s'il fallait que le jeu de langage « montre » les faits qui le rendent possible. »
Et c'est plutôt intéressant, si on compare à ceci qu'il avait plus tôt écrit dans le Tractatus Logico-philosophicus : « 6. 522- Il y a assurément de l'inexprimable. Celui-ci se montre, il est l'élément mystique. »

Voilà ça évitera de perdre son temps dans les débats des emmerdeurs la prochaine fois.

jeudi 1 décembre 2016

La Généalogie de la morale (1887) de Friedrich Nietzsche


La morale ne sert à rien aux hommes forts. Lorsque la vie bat son plein, qu’est-ce qu’on peut en avoir à foutre ? Lorsque la santé fait des fracas, la vraie morale recouvre la morale de la populace. 


En complément à « Par-delà le bien et le mal », Nietzsche a écrit ce texte un peu trop argumentatif à mon goût pour répondre à une question restée latente dans le premier ouvrage : quelle est l’origine du système de la morale, qui a imposé ses valeurs à tous les hommes, sans distinction ? C’est cette dictature que Nietzsche dénonce. Que la morale soit nécessaire pour certains sous-hommes, c’est une réalité qu’il serait dangereux de combattre, mais que la morale créée par les hommes faibles pour les hommes faibles finisse par être imposée aussi aux hommes forts, c’est le plus grand crime commis par notre civilisation. That’s the idea.


La « Généalogie de la morale » gueule dans les couloirs comme un pamphlet. Nietzsche accuse la civilisation chrétienne d’avoir exacerbé les tendances maladives de l’humain. « Le non-sens de la douleur, et non la douleur elle-même est la malédiction qui a jusqu’à présent pesé sur l’humanité, — or, l’idéal ascétique lui donnait un sens ! » Mais l’homme fort –le maillon qui doit nous conduire vers le surhomme- ne se laisse pas avoir par sa douleur. L’homme fort la combat, la surmonte, trouve en elle une source de dépassement et d’explosion cataclysmique de sa puissance naturelle.


On nous dira que Nietzsche a fini fou quelques mois après avoir écrit ce texte. Oui, oui, j’ai lu ça dans un torchon soi-disant initiatique destiné à ceux qui se prennent pour les maîtres du monde parce qu’ils sont francs-maçons ou un truc du genre (sérieusement, ils disaient Nietzsche a renié Dieu, on voit que ça ne lui a pas réussi vu la mort de pédé qu’il a eue, alors ce qu’il a écrit ne vaut rien -niveau raccourcis y a pas pire). Et alors, on s’en branle non ? Depuis la mort de Ninietzsche, on a avancé l’hypothèse que la folie consisterait en un déchaînement de toute l’énergie forcée à se taire en soi. Le fou serait un surhomme brimé. La question à laquelle Nietzsche ne répond pas trop, ce serait alors : pourquoi les hommes forts ont accepté de laisser naître la morale des faiblards qui chient dans leur couche ? Pourquoi, désormais, ne se reconnaissent-ils plus ? Seraient-ils trop bons ? (LOL)