dimanche 22 mai 2016

Les patients-limites – Psychanalyse intégrative et psychothérapie (2000) de Jean-Michel Fourcade



A chaque époque ses tarés. Une figure inquiétante émerge depuis quelques décennies. le nom d'état-limite lui fut donné. Sigmund Freud semble ne l'avoir pas rencontrée : à son époque, on se sortait à peine du marasme hystérico-Charcot. Les névrosés tapissaient les rues. Ce n'est plus vraiment le cas aujourd'hui, et je vous mets au défi d'aller me trouver quelqu'un qui n'ose pas exhiber ses fonds de placards les plus sombres à son entourage. le refoulement n'est pas ce qui fait le plus souffrir l'homme moderne –ce serait plutôt la désertion du désir. S'il n'y a plus rien à désirer, il n'y a plus rien à refouler (c'est cool), mais il n'y a plus rien qui donne envie de vivre non plus. On rencontre alors des individus qui n'éprouvent plus de désir, abandonnés par le sentiment, bloqués dans un genre de psychose froide où la figure d'une identité nette ressemble à un trésor porté par les aïeux. La plupart des tarés, maintenant, sont emmerdants (c'est Winnicott qui le disait) parce qu'ils n'osent pas devenir véritablement fous, à moins de faire parler quelqu'un d'autre à leur place. C'est-à-dire qu'ils n'osent pas être eux-mêmes, parfois très déprimés, parfois très amoureux, parfois très heureux et parfois très en colère.


Bref, je ne vais pas vous faire le tableau : 80% d'entre nous pourrait être un patient-limite adorable. Lisez ce bouquin, vous allez vous y reconnaître.Jean-Michel Fourcade revient sur toute une histoire de la psychanalyse consacrée aux états-limites. Ça commence par une collection de cas (c'est-à-dire des patients, mais comme ils sont limites, c'est bien vrai qu'on peut les réifier). Ensuite, retour sur l'étiologie et l'organisation du trouble, entre névrose et psychose, sans jamais être l'un ou l'autre. Pas psychose parce que les frontières entre le moi et le monde sont établies, mais presque psychose parce que le clivage est important (existence simultanée de sentiments et de comportements contradictoires supportés sans que cela ne génère la reconnaissance de l'incohérence). Pas névrose parce qu'au lieu d'un refoulement des événements traumatiques, il y a eu une forclusion de ceux-ci à une époque où l'appareil psychique de l'individu était trop immature pour les intégrer : on ne peut pas refouler ce qu'on n'arrive pas à symboliser. L'état-limite a subi une aliénation dans le sens fort du terme. Un truc habite son inconscient, qui n'a ni forme ni langage, et qui pirate tout le système. Un peu comme dans notre société donc. 


Les psychanalystes évoqués dans cet ouvrage sont les suivants : Jean BergeretMelanie KleinOtto KernbergAndré GreenDonald W. Winnicott,Harold SearlesDidier Anzieu, Ferenzci, Balint, Wilhelm ReichAlexandre LowenEiguer, Max Pagès, et les vieux cons Freud et Lacan (amical).


L'analyse historique du concept aboutit à un élargissement des pratiques thérapeutiques applicables dans le traitement des patients-limites. Autant dire qu'on ne va pas s'occuper d'eux avec la bonne vieille psychanalyse de papa Freud. le silence risque de leur sembler hostile. Ils risquent de jouer les enculés en dissimulant le noyau véritable de leur identité (qu'ils ignorent fondamentalement) derrière le faux self qui leur pourrit la vie. Ils risquent de sombrer dans la folie et d'emmener avec eux le thérapeute pas prévenu de la promenade. le toubi doit se montrer prudent dans le contre-transfert, observer tout ça à la loupe, accepter de laisser tomber son autorité professionnelle, arrêter d'interpréter à tout va, se montrer un peu moins coincé du cul en acceptant de laisser s'exprimer les émotions de l'assemblée –tout en maintenant les quelques règles de civilité qui permettent de maintenir une relation sans que ça vire au règne paléolithique. Jean-Michel Fourcade valorise surtout le processus de la régression, un truc que le père Freud avait radicalement condamné voilà bientôt un siècle. Maintenant, nous avons avancé dans la tache de trier le bon grain de l'ivraie et force est de reconnaître qu'il existe une régression à la cool, non pas phénomène régressif sans possibilité de retour mais déplacement topique en direction des strates les plus profondes du psychisme. Cette régression-là offre la possibilité de revivre le traumatisme dans un cadre thérapeutique contrôlé, amorçant la marche progrédiente vers la guérison. On lorgne presque vers l'hypnose, là. 


Dans son édition la plus récente, Fourcade a rajouté un dernier chapitre presque engagé sur les raisons qui expliqueraient le succès de l'état-limite dans notre société occidentale. L'état-limite serait ainsi la forme pathologique de l'homme hypermoderne. Si nous étions plus modestes, nous pourrions même dire que l'homme hypermoderne est hanté par cet état-limite. La marchandisation du monde, la déliquescence des structures et des rôles familiaux, les nouveaux systèmes éducatifs, la défaillance idéologique, politique et économique, la survalorisation de l'image, toutes ces merdes oublient de donner aux identités naissantes des repères, de la présence et de l'attention. Qu'on ne s'étonne donc pas qu'apparaisse un homme vide et froid, à l'image de sa pouponnière. 

mardi 3 mai 2016

Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1920) de Sigmund Freud



Certes, ces Considérations actuelles sur la guerre et la mort ont bientôt un siècle. N'en profitez pas pour jeter le livre derrière votre canapé et lire ce répugnant « 2084 » de l'autre. Sachez que la guerre et la mort sont éternelles, pas comme les best-sellers. 


Sigmund Freud soulève les questions les plus importantes de la psychologie sociale. Si les êtres humains aspirent tous individuellement à la liberté, à la paix et à la joie, pourquoi décident-ils parfois de se mutiler en grands groupes lorsqu'ils se retrouvent pris sous le joug d'une organisation ? Pourquoi l'individu s'est-il emmerdé à sublimer ses instincts et à s'imposer des règles morales strictes si l'Etat qu'il a créé pour surveiller le bon respect du port de ces cilices semble n'avoir aucune vergogne à maculer le monde des instincts les plus primaires ? Comment se fait-il que, malgré l'influence de l'éducation et de l'ambiance civilisée, les mauvais penchants des individus finissent quand même pas reprendre le dessus et se manifester violemment ?


Ces questions sont rhétoriques. Sigmund avait déjà préparé ses petites réponses, et elles ne sont pas de moindre intérêt. L'être humain moderne n'est qu'un primitif légèrement recouvert de strates plus récentes qui portent le nom de « culture » et de « conscience morale ». La moindre bagatelle et les strates laissent ressurgir le daimon ancien. L'Etat, quant à lui, s'il se comporte comme une merde, c'est parce qu'il résulte d'une constitution récente pas encore bien stratifiée. A la limite, quand on considère l'Etat, on louche sur notre passé d'homme préhistorique. L'Etat, tout moderne qu'on le souhaite, n'est qu'une tare primitive non achevée. D'où ses débordements simiesques. « Il est possible que les peuples, reproduisant l'évolution des individus, se trouvent encore aujourd'hui à des phases d'organisation très primitives, à une étape très peu avancée du chemin qui conduit à la formation d'unités supérieures. »

Pour les considérations sur la mort, c'est un peu plus tranquillou, genre pas politiquement incorrect –en tout cas au début. En gros, l'homme joue à cache-cache avec la mort. Il suffit de se pencher sous son matelas pour se goulotter sa dose quotidienne de bourbon (avec un bon gargarisme dans le fond des amygdales) pour se souvenir qu'aucun d'entre nous n'y échappe. Mais Sigmund situe cette contradiction à la base du développement de la psychologie (il a failli écrire « de la philosophie », mais déjà qu'il n'avait pas trop de potes dans les alentours culturés, il s'est tu à bon escient). La question fondamentale ne serait pas « pensè-je donc suisè-je ? » mais « pourquoi crevè-je si je vis ? ». Ensuite, il observe l'ambivalence des sentiments face à l'événement de la mort d'un cher et tendre et constate que la tristesse rehaussée de joie provoque un sentiment de culpabilité (bien inutile) chez le survivant. Sigmund imagine que c'est ce sentiment de culpabilité qui conduisit les hommes primitifs à imaginer un monde de l'au-delà peuplé d'âmes vengeresses, genre de phénomène projectif quoi. Bref, l'être humain, toujours un peu tapette, semble avoir voulu ad vitam aeternam (sic) nier la question de la mort. Mais si les êtres primitifs niaient la mort considérée comme fin définitive, ils n'oubliaient toutefois pas de faire preuve de délicatesse morale dans leurs rapports avec les vivants –considéré que ce dernier est un mort en puissance qui pourra venir se venger si les choses se goupillent mal aux alentours de la dernière expiration. Comportement qui semble hors de portée de l'homme civilisé, comme on dit, qui revient de la guerre tout glorieux et médaillé, sans culpabilité aucune, comme si tout cela n'avait été qu'une échappée vers un monde fictif composé d'anthropoïdes pas vraiment mortels. 


Alors voilà THE question : « Ne ferions-nous pas bien d'assigner à la mort, dans la réalité et dans nos idées, la place qui lui convient et de prêter une attention un peu plus grande à notre attitude inconsciente à l'égard de la mort, à celle que nous nous sommes toujours si soigneusement appliqués à réprimer ? » -ce qui éviterait peut-être qu'on continue à lancer des guerres en croyant qu'on va tous y réchapper.