lundi 28 mars 2016

Séminaire VIII : Le transfert (1960) de Jacques Lacan



Encore un séminaire qui déchire sa race, et pourtant, ça parle d'amour. de fait, ça aurait pu être très con. Ça ne l'est pas. 


Déjà, c'est un séminaire qui s'adresse normalement aux analystes puisqu'il est question du phénomène du transfert. La question c'est : quel doit être le désir de l'analyste au cours de la cure ? Après tout, l'analyste est d'abord un être humain et il se peut qu'il éprouve des sentiments quand on lui adresse la parole, à l'occasion. Après tout, ce n'est pas de sa faute si l'autre patient là, en face de lui, croit trouver son destin en venant le baratiner, tout ça parce qu'il voit l'analyste comme un genre de grand manitou–le sujet supposé savoir. Ça peut être flippant. Alors Jacques organise ce séminaire pour rassurer l'analyste qui, à l'occasion, peut voir l'angoisse surgir devant cette tripotée de petits chiots mendiants le sens de leur vie. Mais alors attention parce que lorsqu'on parle d'amour, certains s'emballent et dénoncent la petite trique du voisin, tout ça parce qu'ils veulent cacher la grosse poutre qui leur perfore le kilt. Alors, Jacques introduit la question en faisant un détour par le « Banquet » de Platon, histoire d'éclaircir les choses. Et sa lecture de Platon, à Lacan, ce n'est pas pour rire que je dis ça, mais c'est bandant.


Jacques nous rappelle d'abord qu'il fut un temps où Platon était bien vivant, et les personnages dans le « Banquet » sans doute aussi, au moins parce qu'ils étaient inspirés de types faits de denrées périssables comme du cervelas. Alcibiade raconte comment il s'est démené, au temps où il était aimé par Socrate, pour que celui-ci en vienne à le baiser. Aristophane a le hoquet –mais s'est-on interrogés de savoir pourquoi, sur plusieurs lignes, Platon nous parle de ce foutu hoquet, lui qui nous avait habitués à nous assommer avec des considérations hautement philosophiques sur sa république et tout le bordel ? Peut-être parce que s'il a le hoquet, l'Aristo, c'est parce qu'il s'est tordu la panse de rire pendant tout le discours de Pausanias. Et s'il rit, c'est pour une raison cruciale. Une affaire au moins aussi politique que le politique dans la république. Mais passons au personnage suivant. Alcibiade, lui, c'est le pleurnicheur, celui qui n'en a jamais assez. Il se livre à une confession publique de fort mauvais goût pour expliquer comment qu'il souffre à cause de Socrate, pas assez gentil à son goût. Et là, il faut faire intervenir une observation importante mise au jour par Jacques : dans toute relation d'amour, il y a l'aimant, et il y a l'aimé. L'aimant, il veut se faire aimer, ça c'est sûr, et il croit que se cache dans l'aimé un trésor, ce qu'il cherche depuis toujours, l'agalma. L'aimé, c'est quand même le plus noble, s'il aime quand même l'aimant, il sait qu'il n'a rien de clinquant à découvrir en grattant sous sa sale peau de phoque. Il sait aussi que l'agalma que l'autre croit voir en lui, c'est une belle arnaque. Mais lisez un peu la mythologie et revenez-en au mythe d'Achille : ce que les dieux trouvent le plus sublime, c'est de voir l'aimé se comporter à l'égard de l'aimant comme si l'aimant était l'aimé. Magnifique ! c'est un sacrifice de soi supérieur, et on imagine la joie qui inondera le petit être de l'aimant (se croyant aimé) dans une telle situation. 


Bref, alors qu'Alcibiade raconte plein d'horreurs sur Socrate, vidant son sac pour mieux chier le lendemain, Socrate attend et finit par répondre : tout ça, tu ne l'as pas dit en t'adressant à moi, tu l'as dit pour draguer Agathon qui nous écoute, là, bien gentiment. Ceci dit, sans rancune, ni rien. Socrate n'en est plus au niveau des chicaneries de maternelle. Socrate n'a plus besoin d'aimer ni d'être aimé, il est presque ce saint que nous décrit plus loin Jacques, ce saint qui rayonne d'une telle plénitude (ou qui le croit, en tout cas) qu'il n'a plus besoin de s'embarrasser d'un jules. Sur le mode de l'avoir, Socrate a tout –what else ? Et sur le plan de l'être ? Alors, Socrate est le passeur. 


Charon, nocher des Enfers, te faisait filer les mecs d'un bord du fleuve à l'autre, traversée non anodine, le genre de trucs qui ne se vit qu'une fois, alors il vaut mieux être là au moment où ça se produit. Socrate a fait filer Alcibiade du bord de l'angoisse au bord du désir. C'est ça le problème des fous : ils se trompent, ils se trompent tout le temps. Ils croient qu'ils veulent baiser une biche et une fois qu'elle est baisée, ils se rendent compte que c'était une loutre. Alors, ils virent la loutre, ils repartent à la chasse, ils retrouvent une belle biche piquetée d'harmonieuses taches blanches, ils la ramènent chez eux pour boire un verre et putain ! celle-ci se transforme en musaraigne. Certains peuvent aimer les musaraignes mais enfin, celui qui croit chercher une biche, il n'est généralement pas très heureux de se retrouver avec autre chose dans son lit après avoir vidé ses génitoires. C'est que le désir, ma foi, on l'a bien escamoté, caché derrière tout un tas de défenses qui ont surtout pour but de masquer un genre de vide narcissique. 


Jacques ne va pas nous apprendre comment bien vivre avec sa meuf jusqu'à la fin, d'autant plus que la durée de vie est longue, et la durée de l'amour lui est inversement proportionnelle. Il va plutôt donner des petits conseils à ses copains analystes, mais n'importe qui peut en prendre de la graine. Ainsi donc, il faut devenir Socrate, celui qui s'en est allé loin de tous les désirs –les vrais, les faux, les menteurs, les hystériques et les obsessionnels-, l'être humain de quasi-marbre qui ne tombera pas dans le piège qui tue toutes les relations : donner à l'autre ce qu'on imagine qu'il attend de nous, pure illusion qu'il recevra comme un paquet d'excréments et lui, déçu, vous crachant à la gueule quand vous attendez des remerciements. Dans son rôle d'analyste, l'individu doit se montrer riche parce qu' « on ne peut aimer qu'à se faire comme n'ayant pas, même si l'on a » et « l'amour comme réponse implique le domaine du non-avoir ». C'est Platon qui a dit ça avec son personnage de Pénia (la misère), celle qui peut concevoir l'amour, et l'idée de se faire engrosser un soir de fête. le riche, lui, aurait pu refuser. C'est ça, sa richesse : celle de refuser, et d'être plein quand même. Mais si vous pensez que c'est drôle de voir les autres baiser dans un coin de buisson et n'en avoir soi-même pas envie… heureusement, on a inventé les saints depuis.


Oui, ce n'est pas toujours drôle d'être riche, Jacques en avertit ses petits confrères. Voire, ça implique une forme de deuil, et ce deuil est essentiel pour quiconque joue un instant le rôle de l'analyste. Voici l'apprentissage à faire : « Il n'y a pas d'objet qui ait plus de prix qu'un autre - c'est ici le deuil autour de quoi est centré le désir de l'analyste ». Et de faire à nouveau référence au Banquet : « Voyez, au terme du Banquet, sur qui va se porter l'éloge de Socrate - sur le con des cons, le plus con de tous, et même le seul con intégral ». Mais ce con, c'était celui qu'Alcibiade désirait, et cela en valait bien la peine. 

mercredi 23 mars 2016

La révolte des masses (1929) de José Ortega y Gasset



Ortega y Gasset, c’est un espagnol qui s’est beaucoup abreuvé aux idées de la philosophie allemande. Lorsqu’il parle de l’Europe, d’ailleurs, il pense essentiellement à la trinité Allemagne-France-Angleterre (« Par Europe, on entend, avant tout et surtout, la trinité France, Angleterre, Allemagne »). Lorsque les européistes actuels nous citent donc l’Ortega comme porte-parole assurant la légitimité de leurs opinions, ils omettent sciemment de mentionner cette légère distinction entre une Europe centrale entre nations partageant une culture et une histoire presque fusionnelles et notre Europe actuelle, avec sa myriade d’états inconnus les uns aux autres, que l’on soupçonne en outre d’être fortement soumise aux injonctions des Etats-Unis d’Amérique.


Bon, et c’est quoi le rapport avec cette révolte des masses ? Ah oui.  La révolte des masses, c’est le cercle vicieux de la dégénérescence dans la civilisation moderne (d’ailleurs, c’est’y pas diablement grave de nous qualifier de « modernes », comme si nous étions les représentants achevés d’une époque ? « contemporain » passerait encore, aux oreilles de notre cher Ortega, mais « moderne », c’est la pulsion de mort qui traverse nos bouches de chair fanée).


Le début de cette période commence au milieu du 18e siècle, avec la France qui se pâme de sa tradition révolutionnaire. Pour Ortega, la révolution a « surtout servi à faire vivre la France […] sous des formes politiques plus autoritaires et plus contre-révolutionnaires qu’en presque aucun autre pays » en permettant à la bourgeoisie d’accéder au pouvoir par le biais d’un Etat d’autant plus écrasant qu’il se sait pas-vraiment-légitime. « Les démagogues ont été les grands étrangleurs des civilisations ». La mascarade du suffrage universel s’est mise en place : « dans le suffrage universel, ce ne sont pas les masses qui décident ; leur rôle consiste à adhérer à la décision de l’une ou de l’autre minorité. […] Le pouvoir public se trouve aux mains d’un représentant des masses. Celles-ci sont si puissantes qu’elles ont anéanti toute opposition possible. Elles sont maîtresses du pouvoir public d’une manière si incontestée, si absolue, qu’il serait difficile de trouver dans l’histoire des modes de gouvernement aussi puissants qu’elles ».


Avec l’avènement de l’Etat, l’homme-masse s’est imposé et, exponentiellement depuis, il a fait appliquer ses droits qui sont ceux de la médiocrité. Rappelons que « médiocrité » ne veut pas dire nullité mais se rattache à la racine étymologique du mot « moyen ». Est moyen, donc, ce qui vivote sans ambition autre que celle de satisfaire ses pulsions basiques, ce qui pense sans extension, ce qui utilise les outils préexistants sans chercher à les comprendre et sans s’émerveiller de leur présence. L’homme-masse est un enfant gâté qui ne le sait pas. Ce que ses aïeux ont travaillé à élaborer l’entoure depuis sa naissance. L’homme-masse est un homme qui, n’ayant pas cherché la civilisation, considère que celle-ci représente la nature, comme la pierre et le bois pour l’homme préhistorique. « L’homme échoue parce qu’il ne peut rester au niveau du progrès de sa propre civilisation ». Il prend, il utilise, il gâche tout. Son potentiel est grand, mais il ne sait pas quoi en faire.


«La caractéristique du moment, c’est que l’âme médiocre, se sachant médiocre, a la hardiesse d’affirmer les droits de la médiocrité et les impose partout.»


La thèse de cet essai est la suivante : les nations occidentales souffrent d’une grave démoralisation qui se manifeste par la révolte de l’homme-masse pour accéder au pouvoir. Cette démoralisation trouve une de ses raisons dans le déplacement du pouvoir que notre continent exerçait autrefois sur le reste du monde et sur lui-même. La dispersion de la souveraineté historique traduirait une faiblesse des principaux états européens du siècle passé. Ortega propose alors de former des Etats-Unis d’Europe qui résulteraient de la synergie de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, principalement, pour retrouver ce pouvoir historique qui semble s’être dispersé depuis l’avènement des Etats-Unis d’Amérique et de l’U.R.S.S.


Dans son épilogue de 1938, Ortega se rend bien compte que cette alliance n’aura pas de grand intérêt si elle n’a pas conscience de son âme. Il constate que « l’Europe est aujourd’hui désocialisée ou bien, ce qui revient au même, il lui manque des principes de convivance qui soient en vigueur et auxquels il serait possible de recourir ». L’Europe ne doit pas être l’inter-nation mais la super-nation. On ne voit pas comment cela pourrait se produire puisque, si les nations sont dominées par l’homme-masse, alors la super-nation ne pourra être autre chose que la réunion de la crème de la crème de l’homme-masse -qui reste une bouse quand même. De plus, le droit ne peut régir les rapports entre les êtres vivants qu’à la seule condition qu’ils vivent préalablement en société effective. Ortega prend un exemple qu’il connaît bien, celui de l’Espagne : « L’Espagne et les peuples du centre et du sud de l’Amérique ont un passé commun, une race commune, un langage commun. Cependant, l’Espagne ne forme pas avec eux une nation. Pourquoi ? Parce qu’il leur manque une chose, une seule mais essentielle : l’avenir commun ».


Nous avons brûlé les étapes. Ortega évoque bien la possibilité d’une Europe « des nations isolées » ou d’une Europe « orientale, dissociée jusque dans ses racines de l’Europe occidentale », mais il ne l’évoque qu’en ultime achèvement, à la condition que la santé des nations soit excellente. Conclusion : il ne faut pas mettre la charrue avec les bœufs.


Ortega espérait que l’Europe serait l’avènement de l’homme d’élite, c’est-à-dire « celui qui est plus exigeant pour lui que pour les autres, même lorsqu'il ne parvient pas à réaliser en lui ses aspirations supérieures ». On peut se méprendre sur la nature de cet homme d’élite. N’y voyez aucune allusion à la hiérarchie des classes sociales. L’homme d’élite, comme l’homme-masse, peut se retrouver à n’importe quel étage de la hiérarchie sociale. Ortega postule moins la réalité d’une hiérarchie des classes qu’une hiérarchie des valeurs fondée sur l’inégalité psychologique et intellectuelle de ceux qui la composent. L’homme d’élite, ce n’est donc pas le type qui bénéficie de privilèges, c’est celui qui est capable de porter des valeurs morales profitables au reste du genre humain, c’est celui qui est capable d’une plus grande abnégation pour réaliser le principe spirituel qui devrait être celui d’un Etat réellement vitalisé. A l’inverse de la démagogie, qui affirme l’égalité naturelle entre tous les hommes, Ortega affirme qu’une société vraiment démocratique doit prendre en compte les différences individuelles. L’égalité politique ne doit donc pas s’accompagner d’égalité dans le reste de la vie sociale. L’arrivée de l’homme-masse au pouvoir a donc été permise par l’oubli de cette inégalité fondamentale entre les individus, par la revendication des droits de la médiocratie, et par la démission des élites. A chacun de juger de la situation actuelle à l’aune de ses propres exigences de qualité.


En conclusion, Ortega observait que la vie actuelle est le fruit d’un interrègne, d’un vide entre deux organisations du commandement historique, et c’est la raison pour laquelle il réclamait l’avènement d’une Europe supranationale qui abolirait le totalitarisme de l’homme-masse. Les défauts qu’il soulevait dans l’organisation de l’Etat se sont toutefois propagés à l’organisation de l’Europe et il y a fort à parier qu’Ortega ne s’y reconnaîtrait pas aujourd’hui.

Aleksandar Todorovic



Petit résumé du libéralisme selon Ortega :

1) le libéralisme individualiste s’inspire en partie de la législation de la Révolution française, mais il meurt avec celle-ci ;
2) la création caractéristique du 19e siècle a été le collectivisme, qui découle justement de la mort du libéralisme individualiste.
3) cette idée est d’origine française et apparaît pour la première fois chez les archi-réactionnaires de Bonald et de Maistre. […]
4) arrivent ensuite les grands théoriciens du libéralisme (Stuart Mill, Spencer) : leur prétendue défense de l’individu ne consiste pas à démontrer que la liberté est bienfaisante ou intéressante pour l’individu, mais au contraire qu’elle est bienfaisante ou intéressante pour la société. La primauté du collectif était donc la base sur laquelle ils constituaient leurs idées.
5) les vieux libéraux (dont Ortega se réclame) ont pu vouloir s’ouvrir au collectivisme mais, en remarquant ce qu’il y a de terrible dans le fait collectif en soi, ils n’ont pu qu’adhérer à un libéralisme nouveau, « moins naïf, de plus adroite belligérance, un libéralisme qui germe déjà, près de s’épanouir sur la ligne même de l’horizon ».

lundi 21 mars 2016

Le Rêve du papillon de Tchouang-Tseu



Tenez, que je vous sorte un enseignement de son contexte : «La grande Voie n'est pas explicable. La grande argumentation est sans paroles. La grande bonté n'est pas bonne. La grande modestie n'est pas humble. le grand courage n'agresse pas. Un chemin éclairé n'est pas la Voie. » Vous allez dire : qu'est-ce que c'est encore que cette daube ? Eh bien voilà, vous approchez de la compréhension maximale du « Rêve du papillon » , deuxième livre fondateur du taoïsme. Ce qu'on nous raconte là-dedans sous forme de petits dialogues, de contes pour rêvasser pendant le gratouillage des génitoires et autres proverbes à deux balles, c'est justement qu'on ne peut pas parler du principal. Là-dedans, on appelle ça la Voie. La Voie, c'est quoi ? Sans doute vouloir être le moins possible pour l'Etre le plus. Et là, paf ! on rejoint un peu le passage plus haut. 


Ce livre vous servira surtout si vous êtes chômeur ou que vous avez envie qu'on vous foute la paix, et à l'heure où l'on requerra la présence de votre grande âme lorsque vous souhaitez en fait juste la tenir à l'écart d'une agitation que vous n'avez pas encore sonnée, vous pourrez répondre : 


« Imiter le monde, se conduire pour avoir des amis, étudier pour devenir quelqu'un, enseigner par égoïsme, avoir en aversion bonté et justice, décorer les chars et les chevaux, je ne saurais m'y résoudre. »


Je sais, c'est honteux de dégrader les beaux textes qui ont traversé les millénaires pour les offrir en pâture à des gens cons –qui sont aussi et souvent des gens bons. Cela n'a rien à voir avec la tranche de viande, bien que je dise tout à l'heure : « Voilà à quoi ça mène de donner de la confiture aux cochons ! », ce sur quoi on me répondit : « Si tu connaissais la confiture que fait ma mère, tu serais contente d'être un cochon ». Bref, même les proverbes ne sont plus accessibles aux déficients mentaux, où allons-nous ? C'est comme cette histoire d'attendre sur le bord de la route pour voir défiler l'ambulance qui contiendra le corps de votre ennemi ; ce qu'on veut dire par-là, c'est pas de se planter et d'attendre vraiment que le mec passe déchiqueté devant vous, c'est d'attendre que le désir de le voir crever s'en aille, et ça vient très vite. Pas facile de n'avoir plus personne à haïr, faut bien reconnaître que ça occupait les heures longues. Mais une fois passé ce cap, tout va très vite.


Plus envie d'aller prendre l'apéro, d'aller au cinoche, de niquer un coup ? Après tout, on est si bien avec soi-même ou avec n'importe qui d'autre. « Tu m'aimes, dis ? » vous demande-t-on en faisant les yeux du corniaud qui a un couteau sous la gorge, « tu m'aimes dis malgré ma croupe pourrie ? ». Ben non, bien sûr, mais comment dire… toi ou n'importe qui d'autre… déblatérez donc : 


« Une personne accomplie partage les nourritures terrestres et les joies célestes avec les autres, mais n'est pas perturbée par l'aspect utile ou nuisibles des uns et des autres, ni ne participe à leurs bizarreries. Elle ne participe à aucun projet, à aucune affaire. Elle arrive et part lorsque c'est le moment, tout simplement. »


D'ailleurs, vous n'êtes plus obligé d'arriver, après un certain temps. 


Voilà donc, ne vous prenez pas trop la tête. Certains se font même tatouer l'enseignement majeur de ce bouquin sur le cul :


« Nous ne savons pas que nous rêvons lorsque nous rêvons et interprétons nos rêves en rêvant. C'est seulement au réveil que nous apprenons que nous rêvions. » 


Imagine, demain tu te réveilles et apprends que tout ce que tu as vécu c'était un rêve… bien long, moche et pourri, certes, mais la grosse honte c'est de s'être torturé pour si peu. 


Bref, j'ai encore trop écrit, ce qui n'était pas le but, donc je me tais.

mercredi 9 mars 2016

Capitalisme, désir et servitude (2010) de Frédéric Lordon



Salut les mecs.


Alors j'ai un peu honte. Je connais pas trop Frédéric Lordon mais j'apprends ici qu'il est à la mode depuis quelques années. Voilà qui commence bien pour moi. J'ai bien regardé quelques émissions de lui en un an (genre une ou deux histoire de remplir mon quota), mais il ne me semblait pas si branchouille que ça. Heureusement, je connais un peu mieux Marx, et un peu plus encore Spinoza, ce qui est la moindre des choses puisque dans ce bouquin, Frédéric se propose de creuser un peu notre compréhension de Marx en l'abordant par le biais de la philosophie de Spino. 


J'ai lu de ci de là plusieurs critiques adressées au sieur Lordon en personne. Les critiques, parfois, étaient même adressées au bouquin dont nous proposons de causer ici. En voici quelques-unes :

- Frédéric est un looser. Ce que je réponds : je n'en sais rien, peut-être qu'il passe un peu trop à la télé ces derniers temps c'est vrai.

- Frédéric n'a rien compris à Spinoza. Ce que je réponds : sachant que les plus grands spécialistes de Spino ne s'accordent pas entre eux, on ne va jouer ici à touche-pipi pour savoir qui lance le plus loin. Dans l'ensemble, Frédéric reste cohérent et utilise de manière appropriée les concepts de l'affect, du conatus et de la liberté (même s'il ne distingue peut-être pas assez la liberté philosophique de la liberté politique, entendu que dans cet ouvrage, c'est de la seconde uniquement dont il devrait être question).

- Frédéric veut nous hypnotiser. Genre, il peut nous manipuler en nous faisant croire que si nous n'avons pas le sentiment d'être exploités, c'est justement le signe que nous avons été parfaitement aliénés. C'est un peu comme avec l'inconscient de la psychanalyse. Et du coup, les gens sont tristes de ne pas pouvoir se défendre là-contre. Ce que je réponds : Avec son explication concernant les mécanismes qui nous font accepter l'exploitation, Frédéric n'émet pas de jugement de valeur. Nous n'avons donc pas à nous brusquer et à bouder dans notre coin en disant « non, c'est pas vrai, je m'ai pas fait manipuler ! ». Nous ferions mieux au contraire de vérifier jusqu'à quel point cette théorie est vraie en la confrontant à la pratique quotidienne de nos actes et en nous demandant : suis-je sûr que c'est absolument MOI qui veux cela ? Et si non, quelle est la part d'autre qui me dirige ? 



Bien sûr, en racontant que nous sommes peut-être agis par des puissances extérieures que nous ne maîtrisons pas, Frédéric ne se fait pas que des potes. Mais en cela, il se montre fidèle à Spinoza, qu'on a déjà bien maltraité pour avoir affirmé que le libre-arbitre n'existe pas. Alors moi, je m'en fous de savoir qui a raison entre le groupe de ceux qui jouent les gros pleins de libre-arbitre et ceux qui trouvent ça vachement provoc d'affirmer que le libre-arbitre est une illusion. Au niveau des conséquences, on remarque juste que ceux qui reconnaissent la possibilité d'une inexistence du libre-arbitre se montrent un peu plus vigilants et font preuve d'un esprit critique un peu plus acéré que ceux qui croient pouvoir être les seuls maîtres à bord de leur placenta cérébral. Alors les mecs, faut déstresser. le Frédéric, il n'en sait pas plus que nous sur le libre-arbitre et le Spino, même galère. Ils ne sont pas là pour nous prendre la main dans le sac d'une jouissance qui n'est pas la nôtre et pour nous dire que c'est pas bien. Ils sont juste là pour nous demander, au passage : au fait, t'es sûr que c'est bien ton manche que tu astiques, et pas celui de ton chef ? Vaut mieux être sûr de ça tout de suite, hein. 


Mon Dieu, si j'utilise cette analogie sexuelle un peu foireuse, c'est parce que Spinoza et Frédéric nous rappellent que nous avons facilement tendance à fermer les yeux sur notre exploitation lorsque celle-ci s'accompagne d'affects joyeux. Quand on est content, on réfléchit rarement pour savoir si la joie provient de sources respectables. C'est tellement rare qu'on la gobe d'un coup, miam. Où est le mal ? C'est que l'entreprise néolibérale, selon Frédéric, elle le fait exprès de produire des « affects joyeux extrinsèques ». Même que pour se la péter il appelle ça « l'épitumogénie néolibérale ». Mouais, ça fait quand même longtemps qu'on est avertis sur le danger des plaisirs consommatoires périssables. Plus insidieux toutefois serait la volonté des dominants de nous faire croire que nous allons au travail pour notre plaisir (exemple de l'entreprise Google ?) ou pour accomplir notre réalisation personnelle (talent, prestige, voyages, putes). Plus seulement désir médiat des biens mais désir intrinsèque de l'activité elle-même. Ouais, ça peut se défendre.


« L'entreprise d'aujourd'hui voudrait idéalement des oranges mécaniques, c'est-à-dire des sujets qui d'eux-mêmes s'efforcent selon ses normes, et comme elle est (néo)libérale, elle les voudrait libres en plus de mécaniques –mécaniques pour la certitude fonctionnelle, et libres à la fois pour la beauté idéologique de la chose mais aussi considérant que le libre-arbitre est en définitive le plus sûr principe de l'action sans réserve, c'est-à-dire de la puissance d'agir livrée entièrement. »


Vous remarquerez que j'ai beaucoup causé de Spinoza. C'est normal, je l'aime bien ce mec. Marx vient après, et dans le bouquin aussi. On l'invoque pour actualiser sa définition de la domination et de la lutte des classes, histoire qu'elles collent un peu mieux avec notre société actuelle. le concept générique n'a pas perdu de sa pertinence, en revanche il doit se fondre dans de nouvelles formes. Ainsi, la domination aujourd'hui ne représente plus seulement l'asservissement au désir d'un maître, elle représente aussi l'enfermement des dominés dans un domaine restreint de jouissance. Aux millionnaires, un champ infini du désirable ; aux smicards un champ restreint au contenu des rayonnages du leader price (sauf à la fin du mois). Les dominants se réservent les désirs majeurs et font croire aux dominés que les désirs mineurs sont ceux qu'il faut rechercher en priorité. Là encore, si on n'aime pas cette idée, il faudra revenir taper sur Michel Foucault (Histoire de la sexualité, Tome 1 : La volonté de savoir : « Ne pas croire qu'en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir ; on suit au contraire le fil du dispositif général de sexualité ») ou Pierre Bourdieu (pour une petite extension sur la domination des dominants). Finalement, force est de reconnaître que Frédéric ne propose rien de neuf mais il encourage l'accouplement d'un tas de conceptions qui n'attendaient que son entremise pour se frotter les unes aux autres. 


Autre forme de domination induite par la division de la reconnaissance : « Les enrôlés sont […] voués à des contributions parcellaires, dont la totalisation n'est opérée que par le désir-maître ». N'importe qui doit pouvoir comprendre ça. T'as oeuvré comme un chien, mais le mérite est pour le grand manitou.


Frédéric désigne le grand ennemi : aujourd'hui, c'est l'entreprise néolibérale qui peut se permettre de cumuler toutes ces formes de domination à la fois. Elle excelle en faisant croire aux dominés qu'ils servent avant tout leur désir individuel avant de servir celui du maître. Là, d'accord, on se demande pourquoi ce serait tout de la faute à l'entreprise néolibérale. La responsabilité se partage sans doute de façon plus subtile, et le choix de l'ennemi est un peu facile. 


Comme ça fait un peu con de parler de politique et de ne rien proposer de concret, Frédéric se croit obligé, pour finir, de lancer l'idée folle d‘une récommune. Déjà, le nom est moche, croisement bâtard entre république et communisme. Ensuite, ça ne marchera que sur le papier. le principe de la récommune consisterait en effet à réunir des associés autour d'une proposition de désir dans lequel ils auraient reconnu le leur. Genre, maintenant nous savons tous que nous devons nous montrer méfiants quant à la possibilité d'être vraiment propriétaire d'un désir en propre, et le Frédéric nous fait croire qu'un désir pur pourrait vraiment exister ? En fait, ce que Frédéric insinue par-là c'est que ce désir ne devra provenir ni des réquisits-menaces de la reproduction matérielle ni de l'induction d'un désir-maître. Mais je ne suis pas sûre que les désirs provenant de l'influence d'autres tendances ne soient pas aussi pourris que ceux-ci. Autre principe : ce qui affecte tous doit être l'objet de tous. Mais quelle peut être la nature de cette égalité qui s'accompagne fatalement d'une inégalité des contributions et des situations ? le plan de la récommune tombe là, Frédéric n'en cause plus. Ouf. 


C'est à ce moment-là qu'il nous ressort sa théorie sur l'angle alpha. J'avoue, c'est de la pure violence symbolique : « L'angle α c'est le clinamen du conatus individuel, son désalignement spontané d'avec les finalités de l'entreprise, son hétérogénéité persistante au désir-maître, et son sinus […] la mesure de ce qui ne se laissera pas capturer ». Ça sert à impressionner ceux qui aiment se faire cramer la cervelle pour rien. J'aurais pourtant bien aimé que ma mémé puisse lire et comprendre ça, même si elle a dû arrêter l'école après le brevet de 13 ans. En gros, si on se contente de regarder le schéma, la domination c'est de suivre le désir-maître (le dominé suit le mouvement du dominant : la parallèle) et la sédition c'est de s'opposer au désir-maître (le dominé affirme de nouvelles directions pour le désir : la perpendiculaire). Pas besoin d'en venir aux vecteurs pour ça. C'est vrai qu'il nous emmerde le Frédéric avec ses discours pompeux. C'est comme s'il avait besoin de prouver tout le temps qu'il a fait des études. Sans doute un complexe de classe, encore. Autre exemple, le gros baratin sur le conatus de Spinoza n'était vraiment pas utile quand on remarque qu'il l'utilise seulement pour parler du mouvement incontrôlable qui pousse l'individu à désirer et à agir pour accomplir son désir. 


Finalement, on en arrive à un hybride marxo-spinoziste qui permet à la limite de comprendre un peu mieux le premier par le second, et vice-versa. Marx s'était gouré en croyant que l'exploitation pourrait se résoudre, que les classes pourraient disparaître et que la fin de l'histoire sonnerait tonitruante. Spinoza nous a montré que la force des affects engendre la permanente et universelle servitude passionnelle. le pire ennemi est en nous-mêmes, c'est la force incontrôlable du désir et des passions. L'entreprise néolibérale (ou tout autre dominant) ne parviendrait pas à nous faire désirer des trucs absurdes si nous étions des pierres sans âme. La fin de l'histoire n'existe pas baby. Et hop, ni une ni deux, Spinoza se propose carrément de redéfinir le communisme. Nous nageons en plein anachronisme, mais ça dilate les pupilles. Voici donc : le communisme véritable c'est la fin de l'exploitation passionnelle, lorsque les hommes sauront diriger leurs désirs communs et former entreprise vers des objets que chacun peut désirer équitablement. Ce n'est pas du pain ni du vin, cet objet-là, c'est la raison, rien que ça. Et si la raison devient l'objet du désir vers lequel chacun doit se tourner et tendre la main, autant dire qu'on est dans la merde.

lundi 7 mars 2016

Les Amantes (1975) d'Elfriede Jelinek



Souvent, j'ai pensé que les femmes écrivaient comme des connes. Lorsqu'on me demandait quels étaient mes auteurs préférés (en fait personne ne m'a jamais vraiment posé cette question mais dans mes fantasmes les plus intenses, j'ai des conversations avec un interlocuteur), je devais bien reconnaître que jamais le nom d'une femme ne gâchait mon énumération. A soi-même misogyne ? Toutes des salopes, comme disait tel ancien fiancé ? Oh, cette question m'a bien longtemps tourmentée et j'y pensais, par exemple, le temps qu'il suffisait pour brasser un yaourt nature. Laborieusement, j'essayais parfois de glisser un nom. Ursula le Guinapparaissait quelquefois mais, pour que les plus ignares s'y perdent, je prononçais le nom très vite pour que je puisse éventuellement rectifier « non en fait je m'ai gouré » si on s'étonnait d'avoir entendu une consonance féminine dans ma liste d'auteurs très biens. 


Maintenant que j'ai lu « Les Amantes » d'Elfriede Jelinek, je comprends les raisons de ma honte. Oui, les femmes écrivent vraiment comme des connes, sauf Elfriede. Oups, manque de précision. Soulignons : les femmes publiées écrivent comme des connes. D'autres existent certainement, mais alors on les bâillonne vraiment bien. La brave Elfriede, pas publiée elle a failli l'être. Sa description de la société détonnait trop avec les principes en vigueur. Elle avertissait les femmes : êtes-vous sûres de désirer le modèle qu'on vous martèle en tête depuis que vous êtes gosse ? Devenir vendeuse, trouver un amoureux, se marier, avoir des bébés, une maison, être jolie et gentille ? Elle violentait les hommes : êtes-vous sûrs que votre femme vous aime vraiment ? Ne se sert-elle pas plutôt de vous pour pomper votre fric, votre réputation, votre situation –pompant de temps en temps votre dard pour que vous ne soyez pas trop méfiant ? 


Il se pourrait bien que les femmes n'aiment ni l'amour, ni la famille –en tout cas pas davantage que les hommes. Mais dans une structure patriarcale, chacun a intégré inconsciemment la nécessité d'être homme ou de passer par un homme pour devenir quelqu'un. Regardez comme ces pauvres femmes qui finissent seules nous font pitié. « Il n'y a pas de rapport sexuel », disait Jacques Lacan. Non, il n'y a qu'une poursuite de la jouissance générale qu'on n'atteint pas. On ne l'atteint pas parce qu'on ne sait pas. Comme dirait l'autre mec (désolée de ne citer que des mecs, on ne se refait pas en trois heures), Spinoza, pas de véritable joie possible lorsqu'on reste ignorant des causes par lesquelles nos actions sont déterminées. C'est ce qui explique pourquoi les femmes peuvent croire pendant longtemps qu'elles veulent ce genre de vie que nous décrit Elfriede, prescrit par les aïeules mêmes, signant ainsi l'usure à l'oeuvre dans notre civilisation. Une vie loupée dans la répétition du même. le manque de courage. Pas envie d'être seule. Ça ne marche pas. Les vieux ont eu l'audace méchante de nous faire croire que ça marcherait mais quand on observe l'échec se répétant d'une génération à l'autre, on se rend compte que leurs conseils (ou leur silence), mauvais, servaient seulement à se venger de leur propre désillusion. 


On nous dira que cette histoire a été écrite voici déjà quelques décennies. Oh, depuis, que de flotte a coulé jusqu'aux égouts. Ce constat suffira à certains pour dire que la condition féminine ne peut plus se lire de la même façon aujourd'hui qu'à l'époque de la publication de ce roman. Pauvres cons. Citons ce passage :
« aujourd'hui heinz a fait un enfant à brigitte. félicitations.
ainsi brigitte n'aura pas à finir sa vie dans le froid et la solitude, ce qui sinon aurait été le cas. »

Ce qui a changé aujourd'hui, ce n'est pas que les femmes ne sont plus obligées de faire des bébés pour ne pas finir dans le froid et la solitude, non, c'est que les femmes, même si elles se tuent à faire des bébés, risquent quand même bien de finir dans le froid et dans la solitude, parce que les femmes, personne ne les aime en fait, et elles n'ont plus rien pour retenir les autres –femmes ou hommes- à elles. 


« si quelqu'un a un destin, alors c'est un homme. si quelqu'un se voit imposer un destin, alors c'est une femme. »


Par exemple, Elfriede Jelinek, qui n'est pas moche, aurait sans doute eu beaucoup plus de succès si elle avait posé pour des affiches publicitaires de parfum, mais elle a voulu écrire contre le confort de l'homme –qui s'imagine une jouissance de la femme bien spécifique- et contre la femme –qui s'imagine vouloir cette jouissance bien spécifique que les hommes lui ont créée. 

jeudi 3 mars 2016

Les Os d'Echo et autres précipités (1928-1935) de Samuel Beckett





Certains aiment bien ces poèmes. Pourquoi ? 


1) Ça permet de se valoriser. 
Exemple : Dans la « Serena I », expliquez donc voir que Samuel Beckett évoque le Regent's Park, un grand parc de Londres, et même qu'il se casse du parc en se dirigeant vers le nord pour se rendre au zoo ce qui, dans le poème, se traduit par
« hors le vénérable British Museum, Thalès et l'Arétin ; les phlox qui tapissent les mamelons de Regent's Park ».

Plus loin, une allusion à Thalès de Milet (que tout le monde connaît au PMU du coin) derrière le vers facétieux « beauté écarlate sur notre terre poisson mort à la dérive » -rapport que ce connard croyait que la terre flottait sur un genre de substance aqueuse dans l'univers. Les anciens sont parfois cons.

Horace n'est pas en reste et l'allusion qu'il fit au travail de la lime dans son Art poétique se retrouve dans cet abscons passage : « l'enfourne dans son éblouissant maelström péristaltique limae labor ». Encore un éclair de génie qui aurait pu disparaître dans les confins de l'oubli si Beckett n'avait pas été là pour le rappeler. Dommage qu'il ait ouvert sa gueule.

Arrêtons ici, je vous épargnerai les références à certaines collines boisées connues par deux péquenots d'Angleterre, à l'architecte Joseph Paxton, à la Tour Sanglante de Londres et à une allusion ironique à un verset du livre de Matthieu. 

On a beau être bourré de références et pistonné, ça ne marche pas toujours pendant le premier mois d'essai. 

Quiconque souhaite achever son complexe d'infériorité (sans doute justifié) peut s'armer de ces poèmes érudits mais incompréhensibles pour briller dans la société des fanatiques de Beckett. Est-ce que ça en vaut la peine ? 

Cherchez plutôt les passages populaires, si vous voulez avoir des amis. Ce que j'ai à peu près aimé là-dedans, c'est les passages scatophiles
(« pédalant sur trois braquets comme une sonate
tel un Ritter le scrotum collé au pommeau de la selle, atra cura en croupe,
Botticelli de l'enfourchure jusqu'aux pédales, pilant le pignon,
pneus saignant annulant pffft la route
pur paradis dans le sphincter
LE sphincter »
)
car c'est un sujet en effet assez universel. Dès que vous ne savez plus quoi dire, parlez de fientes et tout le monde sentira une légère et agréable décontraction au niveau du sphincter.

Sinon, j'ai juste bien aimé ce petit vers-là, tout grinchant et rugueux quand on le crache : « pisse et porte l'estocade à l'estacade de Bootersgrad ».

Les « Os d'Echo », c'est en référence au personnage mythologique qui, à force d'être amoureuse et méprisée, a fini par ne devenir plus qu'une voix qui gueule dans la montagne. Donc, en fait, elle n'avait plus d'os. C'est donc une blague, ah, ah, ah.