lundi 29 février 2016

Les Fourmis (1991) de Bernard Werber




Il paraît que j’écris comme une notaire. Malheureusement, je n’ai jamais réussi à dépasser l’échelon professionnel de la mise en rayon chez Carrefour. Qu’à cela ne tienne, je ne changerai rien à mes habitudes de causerie –peut-être un jour finirais-je par être récompensée par un salaire décent.


« Les fourmis ». N’en déplaise à ceux que rassure la catégorisation formelle de l’humanité en cases aux frontières immuables, une notaire peut s’intéresser aux projets scientifico-littéraires. Pour compléter mon C.V., si par hasard un chercheur de têtes venait à passer par là, je dois ajouter que je suis issue d’une formation scientifique avec option mathématiques –tout m’intéresse donc, et surtout n’importe quoi. Mais je n’en étais pas encore là lorsque j’ai choisi de lire ce livre en classe de 5e alors que la prof de français, désespérant de nous faire ouvrir un livre dans l’année (à cette époque, je ne lisais plus que des « Sciences et vie junior »), avait eu la brillante idée de nous amener au CDI du collège. « Les fourmis » fut le livre qui me réconcilia avec les bouquins pendant cette période cruciale de l’adolescence que Stephen King appelle le « point mort » : « Pour la plupart des apprentis lecteurs, il y a un dangereux « point mort » entre treize et dix-sept ans. C'est le moment où presque tous abandonnent les livres de leur enfance, mais où ils n'ont pas encore ouvert ceux de l'âge adulte » (ceci dit, j’avais déjà ouvert des bouquins pour adultes avant ça et je découvrais, assez fascinée, que Stephen King -puisque nous parlons de lui- adorait assigner aux épouses modèles de ses romans la fonction de branleuse de luxe dans un bain moussant, usant du gant de toilette humide comme de la serpillère qu’elle tord avec rage le reste de la journée en attendant le retour de Monsieur). 


Depuis, j’ai eu le temps de rencontrer de bien meilleurs livres et d’oublier ces enfantillages. Toutefois, pas plus tard que la semaine dernière, j’eus le loisir de repenser à ces fameuses « Fourmis » rusées et gaillardes. Samedi soir dans un bar genre PMU pour jeunes, la bière coule à flots mais le flipper dédaigné fait pâle figure face aux smartphones et autres tripotages de derrière les comptoirs. En compagnie de mon amoureux, après s’être bien rincés le gosier mais n’ayant rien avalé de plus, dans la journée, que deux maigres apéritifs de cacahuètes salées, nous décidons de commander un plat de frites maisons à 3,5€. La crise, que voulez-vous. Encore que les joueurs d’accordéon, toujours dans la ligne B du métro à midi, ne doivent pas gagner davantage après une journée à faire la manche.


Beaucoup de bruit dans ce PMU pour jeunes. Un miracle que nous ayons réussi à nous trouver une table, plus encore que personne ne nous enjoigne de nous placer correctement car, pour avoir le loisir de nous palper gentiment l’entre-jambe pendant les périodes de rêvasserie, nous avons bloqué le passage principal avec nos tabourets branlants. Reste que la conversation ne put être menée durablement dans ce tumulte ambiant. Mâchant distraitement une frite carbonisée (ce sont celles que je préfère, elles n’ont le goût de rien), échangeant ensuite un baiser avec mon amoureux, je repense subitement aux petites fourmis mignonnes de Bernard Werber. J’ai ainsi le don de faire des associations d’idées regrettables pour quiconque souhaiterait, m’ayant choisie comme partenaire amoureuse, exalter le penchant le plus romantique (et le plus bovarien) de sa personnalité. Ainsi, lorsque je coïte, ai-je souvent coutume de songer au mode de reproduction si économique des premières bactéries qui peuplèrent notre planète bien avant que nous inventions le condome. La trophallaxie me revint en mémoire alors que, déchirée par le dilemme « finir de mâcher la frite en cours » et « ne pas foutre un vent à mon amoureux qui manifeste explicitement son désir de m’embrasser », je me devais de réagir judicieusement dans la seconde qui suivait. Je recrachai ainsi tout le contenu de ma bouche, constitué de frites dont la digestion venait de s’amorcer sous l’action des enzymes contenues dans la salive, à l’intérieur de la bouche de mon amoureux.


La trophallaxie est un mode de transfert de nourriture essentiellement utilisé chez les insectes hyménoptères. Franchir la barrière des espèces ne doit pas nous effrayer –peut-être est-ce à ce prix que nous survivrons aux prochains cataclysmes. Une fourmi, en effet, n’est pas obligée d’avoir de religion. En revanche, elle est programmée génétiquement pour s’inscrire toute sa vie à l’intérieur d’une hiérarchie qui n’a pas pour objet l’accomplissement des désirs individuels. Si nous devenions fourmis, le problème des élections régionales, législatives, présidentielles et que sais-je disparaîtrait aussitôt, et nous aurions plus d’argent pour construire des bibliothèques de qualité. C’est pourquoi la fourmi possède deux estomacs : l’estomac classique et l’estomac social. Ce n’est pas une blague. La trophallaxie consiste en une régurgitation de la nourriture prédigérée contenue dans l’estomac social afin de nourrir d’autres insectes de la société. Soyons précis : l’objectif n’est pas seulement de nourrir l’autre insecte (pensons à ces mères de famille qui ensevelissent leur gamin de chocolats de Noël alors que celui-ci frise déjà l’obésité) mais il permet également de communiquer des informations sur la source de nourriture partagée. Vous pouvez voir une illustration de ce phénomène en consultant l'image ci-dessous :





Je vous le confirme : les fourmis sont des bêtes intelligentes. Leur technique astucieuse permit effectivement à mon amoureux et à moi-même de communiquer au-delà des mots et par-dessus la cohue du lieu. Nous en oubliâmes presque de vérifier l’ardeur réciproque de nos organes de reproduction (moi par la dureté, lui par l’humidité). Se mettant à son tour à pratiquer la trophallaxie, je reçus entre mes mandibules la bouillie prédigérée de ses frites et je perçus, à travers les chaînes d’amidon décomposées, des phéromones sexuelles qui ne feintaient pas, des anticorps m’indiquant son état de santé (attention à la clope) et des bactéries témoignant de la bioflore de son système digestif. Quelle différence entre la trophallaxie et un vulgaire baiser ? La présence d’enzymes, messieurs-dames ! Ainsi ma digestion fut-elle accélérée, améliorée, sublimée par un bain stomacal rempli d’enzymes provenant de deux organismes différents et coopérant malgré tout pour le plus grand bien de mon économie digestive. A-t-on jamais vu cela dans la société humaine ? A l’intérieur de mon corps œuvrait un système de coopération plus efficace que n’en connut jamais l’histoire humaine depuis ses premières heures. Mon cerveau, informé de ces exploits inhabituels, enregistra le signe génétique des enzymes nouvellement employés. Mon corps excréta une légère couche de substance lipophile qui permit à mes phéromones de se fixer durablement sur ma peau, décuplant les chances de parvenir jusqu’aux cellules olfactives de mon amoureux. Ce fut ainsi que, de trophallaxie en épanchage phéromonique, nous finîmes la soirée dans les toilettes bondées de ce PMU pour jeunes, sans avoir pensé que nous trouverions là un bain de bactéries étrangères, de flaques de gerbe non-trophallaxiques et de moignons de bras déchiquetés qui interrompraient notre fulgurante symbiose digestive. Nique sa mère le principe de réalité. Enterrons-nous dans une fourmilière, soumettons-nous au joug de la Mère-pondeuse, et vivons heureux jusqu’à la fin de nos jours mon amour. 

mardi 23 février 2016

Ecce Homo: Comment on devient ce que l'on est (1888) de Friedrich Nietzsche


Avec ce livre, Nietzsche fait un cadeau à ses lecteurs les plus cons. En effet, il exprime point par point le contenu et l'objectif de chacun de ses textes antérieurement commis. Ainsi, si vous aviez lu « le Gai savoir » en croyant qu'il s'agissait d'un genre de traité sur l'histoire épistémique de l'homosexualité, vous apprendrez que vous avez foiré. 


Il se peut toutefois que malgré cette explicitation criminelle, vous trouviez toujours que Nietzsche reste obscur dans son propos. En effet, rappelons que peu de temps après avoir bouclé ce paperon, nous considérons que Nietzsche sombra dans la folie –ce qui est un peu présomptueux de notre part. Quelques passages sentent parfois l'inflation. Jacques Lacan dirait que Nietzsche se prend pour le Sujet Supposé Savoir ; or, Lacan avait bien précisé qu'aucun individu ne peut être son propre SSS et qu'il fallait le projeter avant tout sur le personnage de son psychanalyste, ce qui est assez rentable pour ce dernier. Donc, Nietzsche aime bien prendre des airs grandiloquents pour bien faire comprendre à la populace qu'il a tout compris et qu'il emmerde le monde. Même s'il a raison, au bout de trois pages de ce discours, on commence à avoir envie d'entendre autre chose. 


Je recommanderais cependant aux quelques déficients qui jugent Nietzsche inaccessible d'essayer de lire au moins le titre des chapitres de cet ouvrage avant d'abandonner définitivement. C'est drôle, Nietzsche a plutôt de l'humour. Ainsi, premier chapitre : « Pourquoi je suis si sage ». Puis : « Pourquoi je suis si malin ». Ensuite : « Pourquoi j'écris de si bons livres ». Enfin : « Pourquoi je suis une fatalité ». le passage sur « Pourquoi je suis un si bon coup » a été oublié. 


Voilà pour la mise en page. Mais peut-être me lisez-vous depuis le début pour réussir votre baccalauréat ? Voici les bonnes réponses à fournir : 


- « L'origine de la tragédie » : interprétation du phénomène dionysien chez les Grecs avant que Socrate ne vienne foutre le bordel en opposant la raison et l'instinct.

- « Les considérations inactuelles » : Attaque contre la culture allemande insignifiante, attaque contre la science empoisonnée, conception d'une culture supérieure détachée de tout personnalisme et de toute discipline.

- « Humain, trop humain » : Anéantissement du délire sacré, de l'idéalisme, des beaux sentiments et autres saloperies.

- « Aurore » : Début de la campagne contre la morale chrétienne avec tout ce qu'elle implique de renoncement à soi.

- « le gai savoir » : Reprendre « Aurore » et élever le propos au carré.

- « Ainsi parlait Zarathoustra » : Conception du dionysien comme acte d'éclat et d'affirmation de la plus haute santé. Apprentissage de la méchanceté. 

- « Par-delà le bien et le mal » : Critique de la modernité, des sciences modernes, des arts modernes, de la politique moderne, etc.

- « Généalogie de la morale » : Psychologie du christianisme né dans l'esprit du ressentiment, présentation de la psychologie de la conscience qui est instinct de cruauté, résolution du problème de l'idéal ascétique 

- « le crépuscule des idoles » : Anéantissement des vérités anciennes. 


Et si vous croyez qu'en ayant lu cet « Ecce homo » vous avez bouffé une biographie de Ponce Pilate, vous êtes dans la merde. 

samedi 20 février 2016

Séminaire XI- Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964) de Jacques Lacan



Qu'est-ce qu'il est bon ce Lacan, ouais, en voilà un à qui on ne la lui joue pas, de sa trique mal cachée, et direct vous posez le cul dans un siège de la salle de conférence, tout peinard avec vos binocles sérieuses, et il vous sort : « pour l'instant je ne baise pas, je vous parle, eh bien ! je peux avoir exactement la même satisfaction que si je baisais ». Ouais, ouais. C'est ça la sublimation.


Quel malheur aux apéros de devoir se taper les crises identitaires des invités. Y en a un qui enchaîne des concerts, qui se gagne des tunes et se fait plein d'amis ; un autre qui lance son vernissage demain pour vendre ses croûtes ; d'autres qui écrivent des poèmes, des sérénades, des scénarios et d'autres déchets –tout ceci comme si on prononçait la messe, à qui admirera le plus son voisin dans l'espoir d'être quand même le préféré de ses dames. Eh bien là, Lacan devrait surgir dans un halo de paillettes pour leur rappeler qu'en fait d'activité civilisée, la moins hypocrite c'est peut-être de faire son nom dans le milieu de la pornographie. 


On comprend pourquoi ses conférences devaient être sympas. Pas dupe de l'intérêt proprement masturbatoire que ses auditeurs vouaient à ses lectures, il s'amuse. On ne comprend pas toujours tout et même souvent pas grand-chose mais comme le ditLacan lui-même, si vous ne comprenez pas encore : «Tant mieux, ce vous sera raison de l'expliquer. Et si ça reste en plan, vous en serez quitte pour l'embarras. Voyez, pour ce qui m'en reste, moi j'y survis ». Il faut connaître un peu les petits concepts de base du jargon lacanien pour piger le minimum et pour le reste, comprendrez ce qui fusera hors de l'expérience, le reste devant encore vous être dissimulé jusqu'à ce que la comprenette vous soit offerte sur le plat sacrificiel. Pas trop vite la musique. 


Récemment, je me rendis –sur invitation dois-je préciser- à un séminaire de causettes psychanalytiques à Montpellier. Ma décrépitude fut progressive. Ma prise de notes se fit élusive, mon attention de plus en plus flottante, je tournai les yeux du côté des autres auditeurs dans l'espoir d'inverser le processus de sublimation intellectuelle qui m'avait amenée là vers de plus prosaïques besoins reproductifs mais, aucune face ne faisant l'affaire, je sombrai bientôt dans une furieuse rage. Je bâillai. Puis encore. Fait-on de la psychanalyse pour apprendre à pécho ? Ne serais-je l'exception qui infirme la règle, les visages terrassés qui m'entouraient me l'auraient confirmé. le conférencier, tas de gras porcin à la chemise bleue claire, s'échinait à parler désir et jouissance sans que je ne sente la moindre chaleur nuptiale. Et les informations transmises ne témoignaient pas non plus d'une grande vigueur intellectuelle. 


Lacan a expliqué comment devait se transmettre l'enseignement psychanalytique, si tant est qu'il y en ait un. Soyons précis lorsque les cerveaux fondus se mettent hors-circuit, comme c'est votre cas souvent. Pleurnichards à ne pas comprendre une notion aussi triviale que le Trieb freudien, par exemple, ferme ta gueule et écoute ce que ça veut te dire : « le Trieb vous pousse au cul, mes petits amis, c'est toute la différence avec l'instinct, soi-disant ». C'est pathologique le discours universitaire,Lacan l'a dit, qui lui-même n'en était pas sorti, ben non, mais on s'en accommode vite fait en disant que la vérité « c'est ce qui court après la vérité », et qui est en tête dans cette débandade furieuse ? le bon vieux Lacan bien sûr ! « c'est là où je cours, où je vous emmène, tels les chiens d'Actéon, après moi. Quand j'aurai trouvé le gîte de la déesse, je me changerai sans doute en cerf, et vous pourrez me dévorer », mais bon, ce n'est pas pour tout de suite. Au cours de ces présentes causeries, Lacan parle surtout du rôle du transfert, donc du discours entre sujet supposé savoir (le toubib) et celui qui fait la demande (le pigeon). « Je me donne à toi, dit encore le patient, mais ce don de ma personne –comme dit l'autre- mystère ! se change inexplicablement en cadeau d'une merde […] ». Sans doute peut-on en dire autant du discours du conférencier à l'auditeur. Voilà pourquoi on ressort toujours avec les oreilles puantes de ce genre de sauteries. Tous ces mecs-là en sont restés au niveau anal parce que c'est là le lieu de la métaphore, prendre un objet pour un autre, donner des fèces au lieu du phallus et, comme l'ajoute le facétieux Lacan, histoire de vous impliquer dans toute cette histoire : « Vous saisissez là pourquoi la pulsion anale est le domaine de l'oblativité, du don et du cadeau ». Pensez à la quantité de marchandises manufacturées que vous avez offertes à Noël pour vous évaluer sur cette échelle. 


Pas besoin de ce genre d'élucubrations pour réaliser que les conférenciers là, devant moi, laissaient couler leurs gros étrons sur des tapis de science soyeux. On peut vite devenir fou comme ça. Mais papa Lacan comprend tout. N'apparaissant que pour moi, en lumineuse fée clochette au-dessus de ma tête, il me susurre à l'oreille : « Au niveau de la pulsion anale –un peu de détente ici- ça ne semble plus aller du tout. Et pourtant, se faire chier ça a un sens ! » Ah bon ? lui demandais-je. Ben oui, « Quand on dit ici, on se fait rudement chier, on a rapport à l'emmerdeur éternel ». Certes. Qui m'avait filé la mauvaise information à l'origine ? Suivez mon regard vers le ciel. 


Si j'étais née cinquante ans plus tôt, j'aurais peut-être pu assister aux conférences de dady Lacan, écouter sa théorie de la lamelle qui nous explique que « chaque fois que se rompent les membranes de l'oeuf d'où va sortir le foetus en passe de devenir un nouveau-né, […] quelque chose s'en envole, […] à savoir l'hommelette, ou la lamelle » plutôt que de me voir rabâcher que l'histoire de la communauté en psychanalyse se rattache au mythe de la horde primordiale du totem et tabou freudien. Ce que n'importe quel enfant de cinq ans peut désormais savoir à cause de Michel Onfray.


J'aimerais les voir défigurer ces bonshommes qui se revalorisent de leur activité culturelle. Ils savent tous que le savoir est le bon prétexte qu'ils ont réussi à s'accaparer par le talent de leurs fesses ou de leurs biftons mais ceux qui le maîtrisent temporairement, du fait d'une position sociale qui leur est échue miraculeusement, le mystifient ou l'émiettent pour garder les autres sous leur contrôle. Pourtant, le savoir comme le désir, ce n'est pas grand-chose dans l'absolu et tout mec qui a grande gueule, l'assurance plein-pot, devrait se souvenir et rappeler à tous les larbins qu'il ne s'est constitué que dans sa « rencontre avec la saloperie qui peut le supporter », le genre d'objet a qui aurait pu le rendre fou si l'emmerdeur éternel l'avait voulu. Moi j'ai bien failli y passer ce jour-là. 


[Et l'encart intello pour ceux qui veulent avoir l'air de pas avoir l'air con :]
Séminaire marquant une année charnière de Jacques Lacan puisqu'il instaure un changement dans son enseignement. Renversement de sa théorie : la répétition n'est plus causée par l'autonomie du symbolique mais par le réel, celui-ci drainant avec lui le hiatus structural entre tuché et automaton, trauma du réel et réseau de signifiants mobilisé pour en éponger le hors-sens. Nouvel objectif : rendre compte du réel de l'expérience analytique en opérant une submersion radicale qui ne porte plus vraiment sur le savoir mais sur le sujet en lui-même. Se pose également le problème de la sublimation. Si parler c'est presque comme baiser, que fait-on du presque ? Finit-on un jour par violer ses filles parce qu'on a trop parlé au lieu de baiser ? Ce presque qu'on oublie, c'est peut-être le sacrifice avec lequel on essaie de trouver le témoignage de la présence du désir d'un Dieu obscur dans l'objet de nos désirs. Cette opération s'opposerait à l'amour véritable, qui ne se pose que dans l'au-delà où il renonce d'abord à son objet. Etc. 

jeudi 18 février 2016

De la horde à l'Etat (1983) d'Eugène Enriquez





« Nous tuerons d’abord tous les subversifs, ensuite ceux qui collaborent avec eux ; ensuite les sympathisants ; ensuite les indifférents et, en fin de compte, les timides ». C’est ce qu’a dit un jour le général Alfredo Saint-Jean, membre de la junte argentine, lors de la grande répression de 1976-1977. Certes. Et pourquoi ne se demande-t-on pas plus souvent si tous les mecs qui parviennent au pouvoir ne sont pas, en fait, les plus grands malades mentaux d’entre nous ?


Sigmund Freud n’est peut-être pas le premier à avoir émis cette hypothèse mais en tout cas, il a écrit à ce sujet un bouquin dont on parle encore. Je veux parler du Malaise dans la culture. Souvenez-vous, Freud coupait court à tous nos rêves de progrès infini et nous faisait tomber de nos étoiles en carton-pâte en nous disant que la réconciliation est impossible et que la fin de l'espèce humaine se profile à l'horizon, anéantie par le processus civilisateur. Messieurs les hommes civilisés s’enorgueillissent des bienfaits qu’ils croient avoir apporté à l’humanité. Papa Freud leur crache dessus. L’essence de la civilisation, c’est la tendance à la massification, à la répétition, à l’homogénéité, à la destruction, toutes choses s’opposant aux désirs simplets de bonheur et d’amour auxquels aspire l’individu.


C’est bien là le mystère. Comment se fait-il qu’on construise des systèmes collectifs totalitaires et destructeurs alors que chacun aspire personnellement à vivre dans un monde fait de camaraderie et de cajoleries infinies ? L’être humain n’est pourtant pas si con et, sauf exceptions locales, il parvient parfois à reconnaître l’oppression et affirme avoir le courage d’y résister. Pourtant, à l’échelle globale, nous devons avouer que l’obéissance semble plus facile que la résistance, la servitude ayant même été déclarée « volontaire » par  ce sacré Etienne de La Boétie.


Eugène Enriquez a œuvré un temps dans l’activisme politique, au cœur des affaires qui font vaciller le monde, et puis il s’est rendu compte que ça ne serait pas possible pour lui de jouer au diplomate et de se laisser entraîner par des processus dont il voyait trop les tenants et les aboutissants. Alors il s’est retiré de la scène pour devenir observateur, continuant l’œuvre psychosociologique entamée par Freud. On imagine trop souvent que la psychanalyse relève d’une pratique autistique entre un charlatan qui ne pense qu’au fric et un pigeon sans ami, obligé de payer quelqu’un pour raconter ses problèmes et recevoir une écoute. Peut-être. Mais la psychanalyse, c’est aussi une discipline transspécifique qui s’occupe de la psychologie collective. N’allez pas croire que les représentants politiques ignorent cet aspect. S’ils réussissent à vous entuber malgré le contenu famélique de leur programme politique, ce n’est pas seulement parce qu’ils vous gavent de messages subliminaux dans les clips youtube qui rythment votre vie ; c’est aussi parce qu’ils se renseignent sur les mécanismes de psychologie collective qui vous endoctrineront tranquillement depuis chez vous. En clair, la psychanalyse va permettre de comprendre plusieurs choses :

-          L’être humain étant un être pulsionnel et social, son existence passe obligatoirement par la reconnaissance d’autrui. L’étude de la nature du lien social est donc fondamentale.

-          Les structures n’existent pas en soi. Leur signification résulte toujours d’une construction humaine non-arbitraire dont il convient de retrouver l’origine.
-          Le collectif et l’individuel se répondent. Tout symptôme de souffrance individuelle traduit la marque imposée par le social et par la société dans laquelle l’individu s’exprime.

-          Depuis la découverte de la puissance de l’inconscient, on ne peut plus parler sérieusement de la rationalité des comportements dans la société. Nous devons plutôt considérer que la raison est issue d’une germination prenant sa source dans l’inconscient. Et cela change pas mal de choses sur les prétentions que se traîne derrière lui l’homme civilisé moderne.

-          De même, la notion de refoulement nous amène à faire preuve de prudence. On sait que le refoulé ne reste jamais bien longtemps dans les limbes. Vient toujours un moment où la tension excédant les capacités de résistance, il fuse vers le réel pour renverser toutes nos fragiles constructions. On ne doit jamais se foutre de la gueule du refoulé, c’est lui qui peut à tout instant dissoudre la société.


Plus généralement, la psychanalyse, malgré des dérives que l’on doit imputer au souci du profit et du nivellement par le bas, vise avant tout à libérer l’homme de ses entraves inconscientes. Il faudrait arriver à faire naître le surhomme que chacun porte en nous, mais pas de ce surhomme qui se ballade tout seul sur le sommet de sa montagne en parlant à son aigle, celui plutôt qui a senti qu’il risquerait de se consumer lui-même s’il ne redescendait pas de sa montagne pour retrouver ses semblables. Éternelle question de la communauté. Voilà où nous en sommes. Essayons d’aller plus loin maintenant.


La première partie de l’ouvrage offre une analyse critique des textes fondateurs de l’aspect psychosociologique de l’œuvre de Freud. Allons-y pour un tour de manège :

-          Totem et tabou. On connaît l’histoire : les frères se liguent contre le père tout-puissant, ils le tuent, et là ils se retrouvent comme des cons, remplis de culpabilité, incapables en fait d’investir le pouvoir qu’ils ont cru désirer. Hop, ni une ni deux, les frères subliment et transforment leur culpabilité en fraternité. Début du contrat social. Avec ça, Freud montre plein de choses, par exemple l’impossibilité de libérer l’individu par l’assomption de sa sexualité génitale, la persistance inconsciente du désir de meurtre, l’origine criminelle de la religion, le caractère fondamental du narcissisme dans la création des processus sociaux, la nécessité d’une victime émissaire pour la constitution et la solidification du groupe. C’est le moment aussi où le langage devient l’instrument du pouvoir car seul le chef en a la maîtrise. On pressent ici qu’une telle conclusion nous conduit directement à l’émergence de la religion monothéiste avec son culte du Verbe. « Le passage de la force à la civilisation, c’est le passage d’un monde régi par la puissance à un monde gouverné par la névrose. »

-          Psychologie des foules et analyse du moi. Avec ça, Freud fonde la psychologie sociale en prenant en compte les comportements réels et la réalité phantasmatique qui raccroche l’individu à la foule dans laquelle il est inclus. Comment peut-on expliquer qu’un individu puisse admettre l’obéissance à un mec quelconque, simplement parce que celui-ci se présente comme chef ? On se croit libre et autonome, on s’engouffre en fait toujours dans les mêmes pièges. Souvenez-vous, la dernière fois que vous avez cédé, vous n’étiez qu’un enfant et vous obéissiez à vos parents parce que vous attendiez d’eux un amour puissant et valorisant. Ce sont pour les mêmes raisons que vous vous soumettez au pouvoir. Avec ce bouquin, Freud mine les rapports sociaux factices, démystifie les idéologies et rend au rapport sexuel sa charge dramatique.

-          L’avenir d’une illusion. Preuve par le texte que jamais l’être humain ne pourra se passer des illusions. Regardez voir ce brave Freud, il essaie de nous montrer que le développement et l’avenir de notre civilisation se fait sur des mirages et pour cela, il utilise lui-même le mythe de la science, et il en chiale des paquets de larmes salées qui l’aideront peut-être à se noyer, parce qu’il ne reste plus grand-chose d’autre à faire après ça. Vous trouvez que ce n’est pas bien grave, vous, d’admettre que toutes nos plus belles créations reposent sur des illusions ? Allez donc lui clapoter le dos à Freud, mais n’oubliez pas ce qu’en dit Roger Caillois : « Ce qui déprécie l’illusion […] c’est […] qu’elle aliène dans une symbolique préétablie et commune le jeu libre et créatif de l’illusion ». Et quand on ne s’en rend pas compte, c’est tout droit vers l’aliénation qu’on court. Mais si on s’en libère, voilà le monde chaotique des origines qui nous dévore. Je vous ai dit, ce problème-là semble n’admettre aucune solution.

-          Malaise dans la civilisation. Œuvre placée sous le signe de la tragédie. Excusez du peu, mais voilà le programme : plus de réconciliation possible, triomphe probable de la pulsion de mort, tendance inéluctable à la massification. Où on apprend qu’on meurt tous les jours et qu’on ne le sait même pas. « La vie sociale permet et même favorise des conduites asociales (le meurtre) à la condition qu’elles se présentent de façon suffisamment travestie (l’exploitation) pour pouvoir être acceptables ». Posez-moi une gerbe de fleurs sur mon lit chaque matin où je me lève trop tôt pour aller travailler (heureusement, cela fait bien longtemps).

-          Moïse et le monothéisme. Freud va bientôt crever, il est temps de résumer. Ici, Freud se confronte enfin au problème de la naissance des religions monothéistes. Tout juif qu’il est, on ne peut pas dire que cette question ne le concerne que de loin et à titre de stimulant intellectuel. Sans doute n’avait-il pas osé aborder le problème plus tôt parce qu’en général, on leur dit toujours « bon, toi, ta gueule » aux juifs. Avec ça, Freud réfléchit au rôle du grand homme, au problème du renoncement aux instincts, au retour du refoulé et aux raisons de l’antisémitisme. Comment Dieu (ici causant à travers Moïse) se choisit-il un peuple ? Peut-être bien en le draguant, en lui promettant d’être le seul peuple porteur de la vérité –le peuple d’élection ! et ça marche, les hommes accourent comme des chiens. Ensuite, en butant Moïse, les hommes ont permis le rappel du père et le triomphe du droit paternel.

-          Considérations actuelles sur la guerre et la mort. Ne vous fiez pas au titre, le bouquin a presque un siècle. Freud, épris des paradoxes les plus bandants, se demande en quoi la guerre et la mort sont liées substantiellement à la vie et au lien social. Les individus en société sont obligés de refouler leurs pulsions, c’est légitime ou c’est arbitraire ? L’Etat a-t-il le droit de nous faire mariner longuement à petit feu dans son assiette remplie de vinaigre ? Freud a le pressentiment terrible que les normes imposées par la vie en société, en réprimant le spontané chez l’individu, vont définitivement détruire la seule chose qu’il peut y avoir d’intéressant chez l’être humain. Ah oui, on a oublié de parler de la guerre alors que c’est un peu le thème du bouquin. Eh bien voilà, pour Freud, la guerre c’est le retour de la mort qu’on avait voulu envoyer se faire foutre chez le diable. Pensez à toutes ces autres choses qu’on refoule : la violence, la haine, la différence, le sexe déchaîné de Sade dans le boudoir… un jour, tout cela reviendra vous laminer et vous ne vous en relèverez pas.


Voilà pour la petite rétrospective des œuvres de Freud. Vous pouvez relire les bouquins si vous aimez le style de fonctionnaire de Freud mais sinon, tout est déjà contenu et développé dans l’analyse d’Eugène. Et nous passons donc à la deuxième partie. A partir de la problématique freudienne, Eugène expose ici sa théorie du lien social analysé comme lien classificatoire ouvrant sur la réciprocité et la reconnaissance de l’altérité, instaurant aussi des mécanismes de séparation et de pouvoir sur des groupes sociaux.


Par exemple, parlons de la meuf. On considère généralement qu’elle est dominée. D’une certaine façon, c’est vrai. Mais à l’origine, c’est parce qu’elle fait flipper tout le monde, aussi bien homme que femme. Souvenez-vous, vous êtes issu des tripes d’une femme, elle vous a nourri et si elle le pouvait, elle aimerait vous couver éternellement et vous empêcher de naître à la vie réelle. La femme est donc un élément de l’asociabilité. Elle n’en a rien à foutre des projets ambitieux, de la culture, des réformes politiques et des clubs de billard. La femme menace l’ordre social en énonçant le primat de la jouissance sur la réalité des mots. Pour se défendre, les hommes ont transformé la femme en objet d’échange sexuel. Ainsi ont-ils pu avoir leur société industrieuse, solidaire et sans passion. Ils l’ont aussi foutue au travail pour l’épuiser et la rendre inoffensive, sans capacité d’absorption. On peut penser ce qu’on veut de ces théories, notons simplement qu’elles ont toutes été imaginées par des mecs et qu’elles ne traduisent sans doute rien de plus qu’un fantasme. Malheureusement, dans la réalité, les femmes ne sont pas ce bel être total que les hommes croient craindre et désirer.


Ensuite, parlons du rapport entre les aînés et les jeunes.  Il est bien acquis que le jeune doit être soumis au vieux, voire bizuté avant d’entrer dans le monde des grands. Qu’est-ce que cela cache ? Sans doute que si l’adulte forme incontestablement l’enfant, on cherche à se cacher cette autre réalité non moins incontestable : l’enfant permet à l’adulte d’exister en tant qu’individu chargé par la collectivité de former et de transformer l’infravivant (l’enfant) en être social. Et l’adulte, c’est bien connu, n’aime pas dire merci. L’enfant non plus, d’ailleurs.


Sortons des catégories humaines et parlons du rapport de l’homme à la nature. D‘abord participation, ensuite arraisonnement, classification, petites listes, tout ça bien joli dans un livre des comptes pour savoir de quoi on parle et pour faire disparaître la peur de l’inconnu. C’est bien pratique, on a ainsi soumis la nature à l’homme par le biais de l’arraisonnement et le truc génial, c’est qu’on peut étendre ce procédé à l’être humain. Ainsi donc s’ouvre la brèche qui conduit à l’exploitation de l’homme par l’homme à l’intérieur de la communauté jusqu’à l’explosion de notre technocratie actuelle. « En arraisonnant la nature, l’homme passe du règne de la qualité au règne de la quantité, de la production indispensable à la création de « besoins infinis », du travail comme occupation au travail comme obligation pour un certain nombre. Moins l’homme est lié à la nature, plus il domestiquera les autres hommes. »


Enfin, parlons du rapport de l’homme à l’ordre cosmologique, dans ses relations au sacré et au profane. Il semblerait que dans les sociétés primitives, l’homme ait connu des relations plutôt harmonieuses avec la nature. Du jour au lendemain, il décide de la soumettre pour y déverser ses torrents de canalisations de sorties de chiotte. Pourquoi ? A cause de la religion monothéiste. Religion de l’immanence, elle favorise la libération des énergies pulsionnelles nécessaires à la construction sur terre d’un royaume paradisiaque. Or, nous savons que la nature participait au sacré dans les religions polythéistes. Maintenant qu’elle est réduite en charpie et qu’on l’a virée de la catégorie du vénérable, dans quel genre de monde nous sommes-nous admis à vivre ? Tout est devenu profane. Les seuls interdits qui règnent encore sont ceux nécessaires au fonctionnement social. On fait exister un sacré qui n’est en fait qu’un respect poli et qui nous oblige à ravaler nos crachats les plus glaireux.


Joli constat. Bravo. Ça aurait pu être pire. Ça ressemble à un pacte signé avec le diable. Quelles sont les conséquences du passage des sociétés régies par le mythe à une société où l’historicité est reine et l’économie prépondérante ? Nous pouvons résumer cela en trois étapes :

-          Apparition du monothéisme chrétien permettant d’entériner le message de domination de l’homme sur la terre. Les rapports de l’homme à la nature, puis de l’homme à l’homme, doivent passer du règne de la qualité au règne de la quantité. Au début, l’économie sert à instaurer des rapports d’échange justes. Face aux dérives des privilèges, Martin Luther demande de revenir aux fondements du message chrétien. A sa suite se ramène Jean Calvin qui, croyant prolonger l’œuvre de son prédécesseur, subvertit complètement son message économique. Racontant qu’on ne connaît pas la volonté de Dieu, mais qu’on peut savoir s’il nous aime un peu ou pas du tout en fonction de la réussite qu’il accorde à notre travail, Calvin pousse chacun à se mettre au boulot forcené pour savoir si dieu le kiffe un peu ou pas du tout. L’argent gagné ne devra pas être dépensé, ce serait jouissance. Il faut l’épargner, et nourrir le grand capital.

-          Révolution française. Fin de la société d’Ancien Régime. Beaucoup s’en réjouissent. Eugène Enriquez nous rappelle quand même que cette révolution sert surtout à libérer le capital. En abolissant la société des ordres, on étend le domaine de la lutte économique à toutes les classes sociales. Chacun peut désormais être équitablement roué de coups par les dictats du dieu Capital. Egalité, mon cul. Egalité de tous dans la lutte, oui. On remplace un système de domination par un autre, les anciens défavorisés ne le sont peut-être plus mais de nouvelles victimes les ont remplacées. La démocratie, c’est le nom qu’on donne à cette nouvelle lutte interminable pour le pouvoir entre frères décrétés égaux.

-          Instauration de l’Etat. Comme il n’est pas possible de légitimer ouvertement le crime et l’exploitation qui parcourt souterrainement les fondements de la démocratie, l’instance de l’Etat apparaît pour contenir et régler la violence. Souvenez-vous de Max Weber qui disait que l’Etat détient le monopole de la violence légitime. Voilà quel genre de mamelle frelaté a nourri la structure étatique.

-          Extension de la rationalité à tous les étages. On se souvient, ça avait dérapé salement avec Calvin, même si ça avait déjà commencé depuis le règne du monothéisme. Arraisonnement de la nature, puis mise en question de la réflexion philosophique et sociale, puis déplacement du champ d’application de la rationalité vers les organisations pour comprendre comment faire fonctionner tout ce bordel en minimisant les heurts, puis atteinte du système de décision politique et économique, jusqu’à ce que ça fracasse la structure comportementale et physique de l’homme. C’est pour ça que vous voyez mémé se déchaîner sur son sport, sa relaxation, ses thérapies à l’hypnose et ses médicaments : elle croit pouvoir arraisonner son corps comme un vulgaire quatre-quarts (1/4 de farine, ¼ de sucre, ¼ d’œuf, ¼ de beurre).


Conclusion de tout ce bordel : « La conjugaison des deux sacrés : l’argent (et son corollaire le travail) et l’Etat-Nation donne ainsi à la pulsion de mort dans nos sociétés une force encore jamais atteinte et absolument inenvisageable dans les sociétés antérieures ». Pulsion de mort qui, bien sûr, ne dit pas son nom.



Malgré tout ça, le monde moderne vous semble d’une richesse affolante ? C’est vrai, on peut même poursuivre le vice de classification de nos aïeux et repérer 6 types de régimes politiques :

-          L’état de démocratie libérale. Entrée dans le monde de l’exploitation. Création d’un grand nombre de partis politiques qui fonctionnent comme appareils de pouvoir au lieu d’entériner la liberté politique revendiquée. Liberté d’expression limitée par le manque de reconnaissance si aucun profit économique n’est à prévoir. Rôle léger de l’Etat tant que les sacrés (argent et travail) régulent le système. Risque d’anarchie capitaliste conduisant à une pulvérisation du social. L’Etat sera alors pris en main par une organisation dominante ou se dissoudra par le racket ou la corruption.

-          Etat de démocratie programmée. Joue un rôle massif dans la régulation sociale. Maintien de la liberté (surtout économique) et intervention planifiée dans le domaine social et économique. N’arrive pas à résoudre la contradiction ente la nécessité d’une volonté collective commune rassemblée autour d’une idéologie porteuse et une organisation étatique pléthorique. Besoin d’un chef qui indique les limites, ce qui risque de conduire à un régime dictatorial.

-          Etat despotique. Cherche à édifier une nation qui n’existe pas encore autour d’une volonté et d’une idéologie communes. Rôle de contrôle idéologique important. Etat centralisé avec une administration nombreuse, un parti unique, un appareil répressif policier et la domination des valeurs économiques sur les valeurs affectives et relationnelles.

-          Etat militariste. La caste militaire est directement au pouvoir, ou par personnes interposées. Assurer la passivité des citoyens par une guerre civile larvée ou ouverte. Pillage ou transformation économique du pays passant au besoin par la liquidation physique des habitants, tout ça au profit d’une oligarchie. Ce sont souvent des états résultant de l’effondrement d’anciennes civilisations et de la soumission des indigènes aux vainqueurs.

-          Etat dictatorial. Se propose de réoriginer la nation en se référant à un mythe fondateur ou à un passé glorieux, en charge de transformation de la réalité sociale. Fonctionnement social pyramidal avec le parti unique au sommet. Éviction des conflits, différences de classes, inégalités sociales, élimination des ennemis minoritaires. Besoin d’un chef charismatique qui redonne vie à la société décomposée. Ne s’avoue jamais conquérant mais parle toujours au nom du droit et de la défense.

-          Etat totalitaire. Se veut représentant du peuple-Un, sans division originaire. Affirme l’égalité des individus et l’abolition du système de classes sociales. Paradoxe : se réfère constamment à une vision de la société sans classes en même temps qu’à la nécessité de maintenir une lutte des classes virulentes pour empêcher le retour de l’ancienne classe dominante (les bourges, par exemple). Direction de l’économie et de la vie politique menée de main forte par un appareil bureaucratique énorme se constituant en classe de pouvoir. Monopole de l’information détenu par la bureaucratie. Émergence d’une société de masse.

Mais ce n’est pas tout les amis. On peut aussi s’amuser à répertorier les différents modes de contrôle social que propose l’Etat pour assurer sa domination ad vitam aeternam :

-          Contrôle direct (physique) par la violence. Fondé sur l’oppression ou la répression.

-          Contrôle organisationnel par la machinerie bureaucratique. Contrôle du travail des individus. Administration pléthorique qui finit par entraîner les individus dans une apathie généralisée jusqu’à l’apparition de la discordance entre la rationalité affichée et l’irrationalité réelle. (pensez au temps que vous perdez à chaque fois que vous allez pleurer vos allocations sociales).

-          Contrôle des résultats par la compétition économique. Tout doit se quantifier, même la durée de votre dernier coït.

-          Contrôle idéologique par la manifestation de l’adhésion. Carrière et confiance assurées pour ceux qui manifestent une adhésion complète et enthousiaste.

-          Contrôle d’amour par identification totale ou expression de la confiance. On vous dit qu’on tient à vous et qu’on ne doute pas de vos compétences, et vous voilà en train de courir comme un hamster fou dans sa cage jusqu’à vous en faire crever la rate.

-          Contrôle par saturation d’un message qui vise à refouler et inhiber toute émergence d’action ou pensée novatrice.

-          Contrôle par dissuasion. Mise en place d’un appareil d’intervention policier. Invitation au devoir de délation, fichage systématique, contrôles de routine, arrestations au hasard, renvoi des délégués syndicaux…. Chacun finit par se replier ou se résigner. Le pouvoir se professionnalise. On attend de voir le monde crever.


Eugène réserve une partie spéciale au mode de contrôle le plus insidieux, le plus efficace, le plus destructeur et le plus sordide –j’ai nommé l’amour ! Le pouvoir se fondant sur le contrôle par le discours de l’amour a permis aux désirs paranoïaques et pervers de se trouver un champ d’application valorisant dans le fonctionnement de l’état. Vous croyiez que les grandes figures du pouvoir avaient seulement bien bossé à l’école et savaient repasser leurs chemises toutes seules ? Non. Sans doute en vertu du 4e Commandement de la Loi de Moïse, tu honoreras ton père et ta mère, etc. (en gros tu fermeras ta gueule rejeton indigne), on n’ose jamais remettre en question la figure de l’autorité tutélaire. Pourtant, il serait temps d’admettre que la majorité d’entre elles sont tout simplement des MALADES MENTALES.


Prenez le paranoïaque. Il se croit menacé de partout. Il voit des ennemis partout. Il entend les dieux qui lui soufflent la recette de la tarte aux pommes à l’oreille. C’est un prophète, voire, un Messie. Il se fait le porte-parole des dieux, prononce un message qui le dépasse, unit sa foule autour de lui en annonçant une nouvelle origine et la fondation d’un nouveau système qui apportera enfin le bonheur sur terre. Le paranoïaque institue le lien social puisqu’il permet le rassemblement des foules autour d’une idéologie et d’un dessein porteurs d’espoirs. On ne peut pas vraiment lui en vouloir. Même si, pour accoucher de son projet tératologiste, il devra forcément projeter les vermisseaux qui le torturent en interne sur des figures d’ennemis potentiels, ouvrant la possibilité d’une guerre totale dévouée à l’accomplissement du royaume édénique.


Voilà-t’il donc que le paranoïaque a regroupé les masses abruties et assoiffées autour de son projet. La relève passe aux pervers. Pas dupes de la tromperie, ils font cependant semblant d’être d’accord avec l’autre illuminé parce qu’ils espèrent pouvoir tirer profit du régime qui va être institué. Avec le pervers se met en place le monde froid et rigoureux de la techno-bureaucratie. Le pervers ne veut rien d’autre que réaliser la loi de son désir et y soumettre tous ceux qui auront le malheur de croiser son chemin. A ses yeux, les autres êtres humains sont égaux –c’est-à-dire qu’ils valent tous aussi peu les uns que les autres-, on peut les quantifier et les traiter comme des objets de production. Le pervers ne lance pas de guerre. Il vit dans le monde plutôt calme et monotone de la planification économique. Point de hasard, tout est programmé à l’avance. Les surprises ne sont pas de mise. Si vous avez lu Le Procès de Kafka, vous voyez un peu ce que je veux dire –comment on traite les êtres qui menacent à tout instant de se transformer en blatte.


Et si tout le monde accepte que le pouvoir soit laissé aux mains de ces tarés, c’est donc à cause de l’amour. Voyons, ne faites pas semblant d’être étonné. Vous aussi vous avez enduré des situations qui ont failli vous transformer en cadavre, rien que par amour. On voit pas pourquoi ce serait différent juste parce qu’on passe de l’individuel au collectif. L’autorité au pouvoir installe une relation d’amour asymétrique qui vous rappellera sans doute la première relation que vous avez connue en venant au monde : celle qui vous liait à votre éducateur. Celui-ci, on s’en souvient, a sans doute pris la place de votre Idéal du Moi –en gros c’était votre modèle, on va pas faire compliqué. Tout le petit mécanisme du chantage se met en place, à votre insu, victime et bourreau de vous-même. Vous idéalisez la figure dominante, vous la trouvez parfaite et pour vous faire aimer d’elle, vous voulez devenir parfait à votre tour, ce qui demande soumission, obéissance et flatteries dégoûtantes. Vous comprenez par la même occasion qu’amour n’est que narcissisme. On se fait aliéner et si veut résister, on tombe dans une autre forme d’aliénation pathologique. Courir vers l’objet idéal ou en direction opposée, ça revient au même. Le mieux serait d’avoir un cœur de pierre, comme ce bon vieux Socrate, se la jouer fascinateur ou séducteur à son tour pour faire vaciller toutes les certitudes chez ce bon vieux chef. Encore faudrait-il pouvoir l’approcher de près.


Une autre forme de relation amoureuse existe à l’intérieur du groupe des pairs soumis à une même autorité. Ça se passe plus ou moins bien. Depuis que les liens libidinaux entre individus ont été déviés de leurs objectifs sexuels et sublimés,  chacun œuvre avec plus ou moins d’enthousiasme pour les bonnes causes au lieu de passer sa journée à baiser. Certaines communautés ont cependant voulu instaurer une relation d’amour symétrique à base d’égalité et de fraternité. Chacun aimant tout le monde autant que l’autre. Utopistes. On sait comment ça a fini à chaque fois, on ne va pas vous le rappeler, ça finirait par être sordide. Eugène se fout de la gueule des hippies : leur problème, c’est d’avoir cru que tous les problèmes allaient pouvoir se résoudre par la bienveillance et les léchouilles sur la joue. En fait, ils n’ont fait que nier la puissance de la pulsion de mort qu’on n’évacue pas impunément. Le pouvoir fraternel est illusoire parce qu’il ne permet pas l’évacuation de la violence interne, parce qu’il finit par absorber définitivement l’individuel dans le collectif, parce qu’il ne reconnaît pas l’impossibilité d’accepter inconditionnellement toutes les différences et l’impossibilité de garder un haut degré de fusion entre les membres du groupe à long terme. La communauté fraternelle nie la pulsion de mort et, de ce fait, elle nie également la vie, laissant un sentiment d’inaccompli à chacun des pigeons qui ont voulu se bercer d’amour pendant quelques semaines.



Pour terminer, et parce que c’est quand même la mode depuis le milieu du siècle dernier, Eugène nous donne l’exemple de l’antisémitisme nazi pour nous parler de la négation du lien social. On en a bouffé de tout ça, mais là c’est un peu différent. L’Etat nazi servira à la description d’un prototype de l’Etat-pour-la-destruction, logique portée à l’extrême du fonctionnement des états modernes, anticipation de tous les génocides à venir. Faites pas les malins. Arrêtez de vous déguiser en hommes d’affaires tous les matins et arrêtez de gober comme des mouches tous les beaux discours qu’on vous donne en pâture, après seulement vous pourrez parler du nazisme avec un peu plus de crédibilité. Après cela, Eugène se demande pourquoi les pouvoirs totalitaires semblent toujours avoir eu, au cours de l’histoire, une prédilection particulière pour le martyre du peuple juif. Nous voilà partis dans un étrange éloge détourné de cette populace (terme que j’emploie avec bonhomie). Si les Juifs ont toujours fait flipper les nations, c’est parce qu’ils sont la preuve vivante et durable qu’un peuple peut exister en-dehors de toute structure étatique et malgré la dispersion. Hitler donc, quand il disait qu’on devait réunir tous les aryens sur sa belle terre et se forger ainsi une identité puissante et durable, il avait un peu honte de voir que les Juifs avaient réussi ce prodige depuis bien longtemps et encore, sans avoir besoin de se faire des films ni de conquérir des territoires. Eugène semble trouver ça vraiment cool de voir un peuple vivre sans avoir besoin d’être asservi à un pouvoir étatique. Ça marche : les Juifs ne sont pas plus cons que les autres, ils sont rattachés à une histoire commune malgré leur dispersion et en plus de ça, lorsqu’une partie du groupe se met à péter un câble dans un coin du monde en s’inventant des messies et d’autres conneries du genre, le reste du groupe veille au grain et ramène la partie malade dans le droit chemin.


Mais bon, Eugène ayant quand même pour objectif de parler du pouvoir dans la structure étatique, il ne peut pas en rester sur cette conclusion mirobolante qu’il faut mettre fin à l’Etat. Qu’est-ce que cachent tous les discours pessimistes sur l’avenir de nos sociétés ? Pourquoi aimons-nous imaginer nos apocalypses futures ? Encore une fois, je vais vous demander de vous souvenir de la période où vous étiez enfants : sous les yeux horrifiés des adultes, vous adoriez par exemple démantibuler les membres fragiles de votre poupée, lui planter une lame de ciseaux sous son œil de verre et lui infliger autant de claques qu’on vous en avait déjà donné depuis votre naissance. Ce n’était pas du pessimisme ou de la méchanceté –pas seulement. Cela vous faisait vraiment plaisir. Chez les adultes, c’est pareil. Lorsqu’ils imaginent la fin du monde, ils ressentent quelque part un petit frisson de plaisir, un début d’érection, la réalité se colore légèrement et la vie semble plus dense. Nos sociétés sont foireuses parce qu’elles n’ont jamais voulu prendre vraiment au sérieux les pulsions de mort tragique qui constituent pourtant le fondement de nos rapports aux autres et au monde. Tant qu’elles ne se mettront pas ça dans le crâne, elles auront beau faire, elles finiront par se dissoudre à force de léthargie ou de violence. Et c’est tant mieux. C’est un peu ce que voulait dire Michel Houellebecq dans son dernier bouquin, Soumission : n’ayez pas peur si le monde change, ça ne peut pas être pire, et ce sera peut-être mieux. Laissez-vous aller, ne tentez pas de résister, la pulsion de mort qui s’agite en vous a peut-être quelque chose de sérieux à vous dire, qui permettra à la vie de prendre son envol. Terminons sur ce bon mot, histoire de mettre du baume dans les cœurs à l’arrêt : « Tout totalitarisme est le père étonné de la dissidence ».


*Photos de Joseba Elorza