dimanche 31 janvier 2016

Le poème continu - Somme anthologique (1961-2008) d'Herberto Helder


On écrit un poème ou on ne l'écrit pas, mais on n'écrit pas un poème pour se demander pourquoi on écrit un poème. Je lis peut-être trop. Je devrais peut-être moins lire. Mais enfin, le livre est là, il faut bien que je le lise. Quelle fatigue de voir un pauvre type se désigner poète, qui nous convoque avec ses grands mots et ses rythmes chiadés et qui prend la pose pour nous dire qu'il écrit un « poème n'échappant pas au pouvoir de la folie », un « poème comme assise non concrète de la création ». Dans ces deux exemples, considérez qu'à chaque fois que le mec parle de poème il pense à lui et vous aurez une représentation assez exacte du narcissisme mégalomane de l'écrivaillon. 


On écrit un poème comme ça, parce que ça fait plaisir. Je me suis toujours méfiée des mecs qui écrivent des poèmes dans lesquels ils se posent des questions métaphysiques sur cette jolie petite éjaculation (au sens noble du terme) qu'est l'objet de leur création même. Il me semble qu'on arrive là à un point de tarissement qui transforme la culture en barbarie. Moi aussi je crains parfois de n'avoir plus rien à raconter parce que, finalement, on a très vite fait le tour de ce qu'on peut dire, mais il faut se souvenir de deux choses. L'une, c'est qu'on trouve toujours assez de pain sec dans notre quotidien à tremper dans notre lait avarié pour que ça se transforme en mots. L'autre, c'est que l'être humain n'a besoin que de respirer, manger, chier, boire et pisser –quoique mes ancêtres soient également de sacrés fornicateurs, preuve en est de mon existence actuelle. Tout le reste est accessoire. A Herberto Helder comme aux autres poètes qui se branlent sur la nature de la poésie, je leur demande de s'en souvenir et de s'abstenir d'écrire lorsqu'ils n'ont plus rien à raconter de personnel. Ils pourraient ainsi sauver leur oeuvre réelle, même si elle n'est pas assez consistante pour être publiée. Car j'aurais dû épargner, en effet, ces morceaux miraculés que j'ai découverts au milieu des spéculations poétiques sans intérêt, ces beaux morceaux troublants et ces images confuses qui ne semblent motivées par aucune nécessité matérielle ou intellectuelle. 


jeudi 28 janvier 2016

Lettres d'Innsmouth suivi de Défense de Dagon et de "Un mari nommé HPL" de Howard Phillips Lovecraft


Lovecraft, emmerdant dans ses nouvelles, se montre presque moins médiocre dans sa correspondance et sa littérature théorique. Les auteurs de fantastique sont des êtres humains comme les autres, si tant est que les autres soient en fait vraiment humains. 


Trois parties constituent ce recueil. 


La partie épistolière nous permet de découvrir Lovecraft dans ses rapports avec ses correspondants, ses seuls amis, écrit-il. Toujours intéressant de lire les lettres qu'écrit un être plutôt asocial. Comment se débrouille-t-il pour entrer en communication ? S'il cause souvent de littérature pour dire ici son goût, là son dégoût, je préfère surtout quand il parle d'autre chose, s'emportant dans des exposés de nihilisme calme : « Pour ce qui est de la philosophie, ses effets sont variables selon les individus. Je sais simplement que dans mon cas, la conscience de l'immensité du cosmos diminue beaucoup l'intérêt que je porte à ces minuscules insectes que sont les hommes. […] La meilleure chose qu'il pourrait arriver à ces pauvres diables (moi y compris, d'ailleurs !) serait d'être exterminés en passant dans la queue d'une comète composée de gaz cyanogène ». le correspondant qui survit à ce genre de lettre est digne d'être conservé dans un carnet d'adresses. 


La partie théorique regroupe de courts essais rafraîchissants. Si, dans le courant actuel de déferlement New Age, on imagine souvent que les auteurs de littérature fantastique sont épris de religiosité, de mysticisme, d'idéalisme et autres trucs injurieux, on comprendra que ce n'est pas le cas de Lovecraft qui préfère à toute autre chose –quoique par défaut- le matérialisme mécaniste. Soulignons encore une fois, je parle bien de choix par défaut car, en fait, l'idéal serait de ne rien choisir mais puisque nous sommes là sur terre, amusons-nous. Michel Houellebecq a parlé de l'intérêt que suscita momentanément Adolf Hitler sur Lovecraft. On comprend dans ces pages les motifs qui ont pu provoquer cette adhésion et, mieux encore, on découvre aussi pourquoi cela ne dura pas. Toute personne qui prend son rôle d'être humain un peu trop au sérieux sur cette planète est priée de disparaître rapidement du champ de conscience lovecraftien. Les bons petits apôtres comme les méchants petits diables devraient en prendre de la graine : 


« Qui veut réellement avoir une importance cosmique ? Qu'est-ce que cela nous apporterait de bon si tel était le cas ? Il vaut mieux profiter le plus agréablement possible de notre brève existence matérielle, et lorsque ce phénomène éphémère appelé vie disparaîtra de la planète, nous ne nous rendrons même pas compte de la différence. Au lieu de nous lamenter sur notre insignifiance, contentons-nous de ce que nous avons, cultivons notre curiosité intellectuelle par l'étude et développons notre sens esthétique par l'imagination et la création artistique. Si notre ego a besoin d'être stimulé, eh bien disons-nous que, de tout notre champ de connaissances, nous sommes la plus complexe des formes organisées. Même si nous ne sommes qu'un accident éphémère, les mécanismes de transformation d'énergie dont nous procédons sont d'une nature plus subtile que tout ce que nous connaissons par ailleurs. »


La troisième partie du recueil est constituée d'un essai rédigé par Sonia, celle qui fut un temps l'épouse de Lovecraft. On découvre l'écrivain sur le plancher des vaches, ce qui n'est pas déplaisant. Lovecraft adorait les sucreries et, à trente-cinq ans passés, il recevait régulièrement de l'argent de poche de son épouse pour aller boire des milk-shakes avec ses copains et pour s'acheter des brimborions. Quel connard. Sa passion majeure était la suivante : « les portes voûtées et les petites fenêtres à carreaux en forme de losange ». Sonia imagine qu'elle a permis à Lovecraft de remédier partiellement à son manque de confiance en lui –elle essayait de se réconforter d'avoir perdu autant de temps avec ce bonhomme ennuyeux. Lovecraft lui exprimait sa reconnaissance du mieux qu'il le pouvait –c'est-à-dire assez médiocrement- en lui disant : « Ma chère, tu ne peux pas imaginer à quel point je t'apprécie». Cet autisme relatif explique pas mal de choses et, par exemple, éclaircit l'ennui qu'on peut ressentir lorsqu'on lit ses nouvelles. Non pas que l'autisme soit une tare mais, enfin, il constitue la plus haute forme d'élitisme. Toi, lecteur, j'espère que tu n'y as pas plus accès que moi.

samedi 23 janvier 2016

Par-delà le mur du sommeil et autres nouvelles (1919) de H. P. Lovecraft



Michel Houellebecq : les plus cons lui tapent sur la gueule, c’est sans doute qu’il vaut quelque chose. Vous, vous le savez bien. Vous savez qu’il deviendra un homme légendaire dont on enseignera peut-être les textes, dans un avenir compromis. Il est grand temps de vous abreuver à ses passions littéraires. Commençons aujourd’hui par H. P. Lovecraft.

Lovecraft pense que la vie, c’est un genre d’erreur. Non content de l’affirmer, d’ailleurs, il propose une solution pour mettre fin au désespoir tout aussi dégoûtant que suscite cette erreur : reconnaître l’existence d’une autre vie, à notre portée inaccessible, et bien pire encore que celle que nous connaissons. « Il existe, à la lisière de la vie, des horreurs que nous ne soupçonnons pas. De temps à autre, un homme à la curiosité funeste les amène à notre portée. »


Dans son essai sur H. P. Lovecraft (les initiales du cher défunt laissent flotter derrière elles l’impression vague d’un prototype cybernétique précoce), Michel Houellebecq exalte si bien l’homme et l’écrivain qu’on se demande pourquoi nous n’avons pas lu plus rapidement ses nouvelles. Le passage à l’acte, comme bien souvent, déçoit : Lovecraft est franchement emmerdant. Dans le métro, on finit par écouter les conversations au lieu de se concentrer sur le livre. Pourtant, dans le métro comme ailleurs, les bouches ne sont pas là pour la conversation, ce qui n’a rien de franchement hilarant. Si Lovecraft vient d’ailleurs, mieux vaut ne pas y aller.





Qu’y peut-on si Lovecraft connaît l’ailleurs ? Là-bas sans doute on ne lit pas comme ici. Faut pas lire Lovecraft comme on nous a appris à lire, en partant du début jusqu’à la fin, en essayant de s’intéresser à la possibilité d’existence d’une chronologie ou d’une intrigue. Cela ne vaut rien. Il faut revenir sur les nouvelles de Lovecraft par ennui, un soir un peu glauque et seul, au moment où la lecture semble être l’activité la moins laborieuse à laquelle on peut se livrer (ce qui ne veut pas dire qu’on se met toujours à la lecture avec plaisir, loin de là). Prenez une page au hasard et si vous avez un peu de chance, ce qui peut arriver même aux pires d’entre vous, vous tomberez peut-être sur un de ces passages étrangers, pas tout à fait normal et sincèrement désolé de ne pas l’être : « […] je sentis que, sans le moindre doute, je contemplais un visage derrière lequel se trouvait un esprit actif d’un ordre supérieur » ; « Tu as été mon seul ami sur cette planète, la seule âme qui m’ait deviné et recherché dans la répugnante dépouille gisant sur cette couche » ; « Ils avaient vu, entendu ou senti une chose interdite aux humains, et ils ne pouvaient l’oublier. Tous gardèrent un sceau de silence sur les lèvres » ; « Les commerçants parlaient des commandes bizarres qui leur étaient faites par le métis portugais, en particulier des quantités invraisemblables de viande et de sang frais fournies par deux bouchers » ; « Tel son portrait maudit, un an auparavant, Joseph Curwen gisait sur le sol sous la forme d’une mince couche de fine poussière d’un gris bleuâtre ». Puisque H. P. Lovecraft fréquentait peu la gente humaine, on imagine aisément qu’il constitue sa principale source d’inspiration. Bukowski écrivait « on s’imagine toujours qu’un solitaire n’a pas toute sa tête, et peut-être n’est-ce pas à tort ? ». Si c’était seulement sa tête que Lovecraft avait perdu, il aurait pu nous divertir, mais la perte semble avoir ravagé des régions bien supérieures. Dieu, permet-nous de comprendre Lovecraft si nous le méritons. 

jeudi 14 janvier 2016

La Reprise (1843) de Soren Kierkegaard


J'ai lu plein de textes sur « La Reprise » et j'ai entendu plein de mecs parler de ce bouquin avant de le lire, si bien que le moment de la véritable confrontation fut anecdotique : je lus le livre comme un médiocre résumé des analyses auparavant farcies, l'histoire d'amour entre le narrateur et Régine ne réussissant guère à émouvoir les quelques corpuscules de Krause encore rattachés à mon cerveau.

Je vous confirme donc mon pressentiment : si vous avez tout compris du concept de la Reprise avant même d'avoir lu le livre, si vous l'avez compris parce que vous l'avez singulièrement éprouvé, ne perdez pas votre temps à lire cet essai narratif ; à la limite, écrivez votre propre version de la reprise et gardez-la pour vous, cela vaudra mieux pour tout le monde. 

Si vous n'avez pas encore été confronté à ce concept, je vais essayer de le résumer brièvement pour vous éviter de perdre du temps (il y a beaucoup de livres à lire et vous n'aurez jamais le temps de tous les ingérer, ne l'oubliez jamais) : 
- Lorsque vous draguez un être humain parce que celui avec lequel vous êtes actuellement commence à vous lasser (parce qu'en fait c'est de vous dont vous êtes en train de vous lasser, même si vous ne voulez pas le reconnaître), puis que vous réalisez que ce nouvel être humain est aussi insignifiant pour vous que celui dont vous souhaitiez vous évader, vous commettez une REPETITION. Dans l'Autre, vous retrouvez le Même. Vous vivez au stade esthétique : c'est la relation qui vous émeut et non pas l'être humain.
- Si vous vivez au stade éthique, vous avez consenti à épouser l'autre humain avec lequel vous avez lié des contrats moraux, sociaux, professionnels voire familiaux, malgré toute l'indifférence que vous éprouvez désormais (voire déjà avant) pour lui. Vous faites acte d'abnégation pour des principes que vous imaginez supérieurs, mais qui n'en sont pas, si on se met à l'échelle de l'univers. Et l'univers a toujours raison.
- Si vous lâchez toute cette merde sentimentale et si, à l'instar de Kierkegaard, vous consentez à ne plus jamais vous engager dans une histoire sentimentale médiocre avec un autre humain, vous effectuez alors le saut quantique qui vous transportera dans le stade religieux. Vous aimez à nouveau, mais vraiment. Dans l'Autre, vous quittez le Même et découvrez le véritablement Autre.

Le dernier stade est celui qui sera vanté tout au long de ce livre. Pas étonnant puisqu'on se souviendra que Kierkegaard, bousillant son engagement avec la Régine dont il avait toujours rêvé, s'est retrouvé merdiquement seul, pensant peut-être que sa dulcinée pleurerait son amour toute sa vie et se suiciderait –mais non, elle s'est simplement remariée. Il faut bien croire en l'amour d'un Dieu ou d'un idéal supérieur tout différent pour s'en remettre.

Il n'empêche, ce concept de REPRISE n'est pas à jeter et peut servir de base de réflexion qui vous éloignera des autoroutes habituelles. En effet, et c'est ici la conclusion à laquelle je voulais aboutir : rien ne sert de prendre la fuite pour reproduire votre schéma d'errance de prédilection si vous n'avez pas appris à déceler le mécanisme qui plante à chaque fois au fond de votre cerveau pourri. 


Veronica Ebert

dimanche 10 janvier 2016

Séminaire XVIII - D'un discours qui ne serait pas du semblant (1971) de Jacques Lacan



Le Séminaire. Livre XVIII D'un discours qui ne serait pas du semblant par Lacan

J’en reviens encore à cette histoire qu’on considère Jacques Lacan comme un entubeur –parce que cette question m’a turlupinée un moment à ouvrir ses livres une première fois à sec, sans rien comprendre. Mais Lacan se lit avec du lubrifiant, voyez-vous, il faut bien s’humidifier les réseaux neuronaux de ses concepts avant de lire plus loin ses réflexions. Vous n’aviez jamais réussi à vous plonger dans Bambi avant d’avoir lu un Musso, pas vrai ? C’est que chaque chose doit être faite en son temps.


Impossible de penser encore que Lacan nous prend par-derrière lorsqu’on lit ce compte-rendu de séminaire. Déjà, il s’est fait virer de l’université, ce qui est un bon point pour lui. Ensuite, il engueule les connards qui viennent l’écouter sans avoir relu les textes nécessaires à la bonne compréhension de ses explications. Déjà que la vérité est imbaisable, comment essayer de lui mettre un doigt si on ne fait aucun effort pour sortir de sa condition d’imbécillité ?


Il est beaucoup plus facile, à la limite, de s’extasier sur le « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte. Au collège, j’avais même une prof de français qui faisait du prosélytisme auprès de la caillera inculte en nous donnant à étudier des tableaux avec une petite phrase écrite en-dessous plutôt que de nous forcer à nous cramer les neurones sur Racine ou Corneille (pour des gamins de douze ans, ça peut être difficile). Tout le monde trouvait ça génial, le Magritte, mais quand c’est Jacques qui dit : « Nous ne pouvons omettre que c’est un fait de langage que de dire Ça. Ce que je viens de désigner comme Ça, ce n’est pas mon cigare. Ça l’est quand je le fume, mais quand je le fume, je n’en parle pas», tout le monde fait genre de trouver ça difficile. En fait, c’est « ne pas comprendre » qui est normal, ça veut dire que ça chemine dans la tête de ceux qui en ont une. On a fait semblant de ne pas remarquer que Lacan est trop clair pour être compris et que tout le langage philosophique né de l’oubli de la chose fondamentale constitue la plus grosse niquerie des siècles : « Le baratin philosophique qui n’est pas rien –le baratin, ça baratte, il n’y a pas de mal- a longtemps servi à quelque chose, mais depuis un temps il nous fatigue. Il a abouti à produire l’être-là, qu’on traduit quelquefois en français, plus modestement, par la présence, que l’on y ajoute ou non vivante, enfin bref, ce qui pour les savants s’appelle le Dasein ». On continue, parce que ça fait du bien de rappeler à ceux qui s’imaginent savoir, d’où ils viennent : « Bien sûr, vous avez des pensées, vous avez même, certains d’entre vous, un peu arriérés, des connaissances. Alors, vous vous imaginez que vous vous représentez des mots. C’est à se tordre. »


De là au cul, il n’y a qu’une évidence qui se formule ainsi : « Le langage, dans sa fonction d’existant, ne connote en dernière analyse que l’impossibilité de symboliser le rapport sexuel chez les êtres qui l’habitent […] ». C’est peut-être pour ça que dans le sexe, ce qu’il y a de plus excitant c’est encore d’inviter le mystérieux pour aller boire un verre dans la nuit jusqu’au lever du jour : « C’est toujours le même rendez-vous, quand les masques tombent, ce n’était ni lui ni elle ».



Comme je lisais Vincent de la Soudière au même moment, j’aurais pu relever ces quelques aphorismes pour marteler un peu les mots du brave Jacques : 1) « La Grande Rencontre n’a pas eu lieu –n’aura sans doute jamais lieu. Je vis du poids de son attente ». Pourquoi : 2) « Nous nous sommes refusés nos mystères réciproques ». Et puis plus loin c’est écrit : 3) « Le sexe ? Vous voulez rire ! Je suis tellement au-dessous de cela ! » Le 3) découle du 2) qui est lié à l’impossibilité du 1). CQFD. C’est plus ou moins tout ce que Jacques a voulu faire comprendre là-dedans, modulo cette assertion : « Quelque chose auquel on ne comprend rien, c’est tout l’espoir, c’est le signe qu’on en est affecté. Heureusement qu’on n’a rien compris, parce qu’on ne peut jamais comprendre que ce qu’on a déjà dans la tête». 

jeudi 7 janvier 2016

Le Sacré – L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel (1917) de Rudolf Otto




Le Sacré par Otto

Ce n'est pas la première fois mais je vais encore être obligée de vous parler d'une devinette de papillote. Question : « Qu'obtient-on en croisant un sapin de noël et une pomme ? ». Réponse : « un ananas ». Je n'ai pas pu dormir de toute la nuit à cause de cette devinette. Quelqu'un peut-il m'aider à comprendre ? Ce que j'ai vu, en tout cas, c'est que de la sacro-sainte naissance de Yésus, on en fait peu de cas maintenant, c'est tout réduit à sapin, ananas et gode emballé. Quand donc nous parviendra le grand seigneur ? Michel (Houellebecq) pète ses durites le dimanche, jour détestable de mollesse généralisée, alors que nous devrions louer le ciel par crainte qu'il ne nous éclate à la gueule si nous le méprisons : 
« Splendeur de Dieu, éclate ! 
Je viens de m'acheter une poupée en plastique »

Nous en sommes là. Posez-vous la question : préférez-vous les nuits enfiévrées de fantasmes amoureux, ou les insomnies vides qui signent le néant de votre vie ? Factuellement, that's the same. Intérieurement, la première option vous refourgue une énergie torrentielle, la seconde vous rend crétin des alpes. le même écart sépare la civilisation du sacré de la civilisation pseudo-laïque. On nous raconte que la deuxième option vaut mieux parce qu'au moins « on ne tue pas des innocents ». Foutaises. Combien des vôtres sont déjà morts, et combien d'entre vous mourront d'un cancer civilisationnel ? On tue toujours autant mais comme des frigides, ça ne fait même plus plaisir à ceux qui restent vivants pour contempler le résultat. 

Ici, Rudolf Otto nous raconte ce que c'est que le sacré –preuve que ledit sacré devait être déjà bien dégénéré à son époque qu'on se sente obligé d'en rappeler les bases. D'ailleurs, Rudolf avertit d'emblée : « Nous invitons le lecteur à fixer son attention sur un moment où il a ressenti une émotion religieuse profonde et, autant qu'il est possible, exclusivement religieuse. S'il en est incapable ou s'il ne connaît même pas de tels moments, nous le prions d'arrêter ici sa lecture ». Je suis d'accord, on ne devrait pas donner à croquer les merveilles du divin à ceux qui n'ont pas de dents, ils croiraient encore qu'on veut leur arracher celles qu'ils n'ont plus. Mais c'est pas vraiment de dieu dont il est question ici –c'est de l'aura d'une civilisation jusqu'à ce qu'elle tombe sur la petite tête individuelle, la tienne, la mienne, celle du voisin et qu'elle lui fasse voir le miracle de l'existence au-dessus de ses bocaux de tripes de caen. Qui encore me répétait hier « peu importe les moyens, ce sont les fins qui comptent » ? Personne, sans doute, mais ça aurait pu se produire.

Otto recommande aux seuls avertis de l'émotion religieuse de lire son livre et il fait bien. L'écriture emmerde et finira d'étrangler les ricaneurs dans leur bave laïque. Retracer l'historique du sacré d'après des bases étymologiques n'est pas convaincant. Les références sont maigres et plus philosophiques que religieuses. On lira beaucoup causer de Schleiermacher, Fichte, Platon, Hegel, etc. Une belle tentative est toutefois esquissée dans le sens développé par Jean-Charles Pichon : union des opposés pour nouveau syncrétisme. Citons ce passage : « Les éléments non-rationnels qui restent vivaces et vivants dans une religion la préservent de dégénérer en rationalisme. Les éléments rationnels dont elle est abondamment saturée la préservent de tomber dans le fanatisme ou le mysticisme ou d'y demeurer et l'élèvent au rang de religion qualitativement supérieure, cultivée, de religion de l'humanité ». Foiré Otto, nous avons chu dans le rationalisme. Tu aurais dû mieux écrire. Mais le numineux, c'est peut-être fait exprès qu'il soit si difficile à communiquer ?

dimanche 3 janvier 2016

Le Pavillon d'or (1956) de Yukio Mishima








En juillet 1950, le Pavillon d’or du temple Rokuonji, à Kyôto, disparaît de la surface terrestre suite au crime de ce qu’on appelle un jeune taré. Les tarés ont bon dos : ils sont là pour se faire accuser de tout sans qu’on ne cherche à s’interroger plus sérieusement sur les raisons de leurs actes. Ezra Pound a bien connu ça lui aussi, qu’on a enfermé en asile psychiatrique parce qu’il louait le fascisme alors que les gens biens ne font pas ça, vous imaginez. Pendant que les écrivaillons se lamentèrent de la perte de ce bloc de pierres, Mishima osa quant à lui se poser la question du motif de l’acte criminel. Pourquoi vouloir détruire un symbole cumulant en lui toutes les vertus ? Beauté, spiritualité, éternité… il faut vraiment avoir pu convertir son amour en concubinage domestique pour ne s’être jamais posé cette question. Qui ignore que la beauté n’existe pas sans dégoût ne s’est sans doute jamais douché qu’à l’eau tiède. Le passage à l’acte, toutefois, reste étonnant.


Le criminel en germe présenté dans ce livre n’a pas grand-chose pour lui. Vie bien ordonnée, bégaiement protecteur, gentillesse niaise, jamais pécho, il sera sauvé par les grands galops de la folie qu’il laisse progressivement courir en lui. Puisqu’il faut bien traduire ces états de tension nerveuse d’un point à un autre du diagramme émotionnel, il paraît évident que le livre ne pouvait pas être intéressant du début jusqu’à la fin. Inconvénient : le désavantage reste quand même dominant à 80% du temps, et les parties dévastatrices se distribuent sur le pourcentage (sans doute généreusement estimé de ma part) de 20%. Si Nietzsche, au moment de sauter au cou du premier cheval venu, avait pu écrire, il n’aurait sans doute pas renié certains passages qui témoignent d’une largeur d’esprit extraordinaire. Les simples diront immoralisme lorsqu’on leur déploie en fait la grande leçon d’amoralisme.


Autour de ces 20% foudroyants se développe une narration banale, suivant un schéma d’exposition classique. La cohérence faiblit le ton et fait retomber les rares moments d’exaltation, comme lorsqu’après une lecture enivrante de quelque démon passager (Cioran, Nietzsche, Pessoa…), le téléphone sonne pour nous rappeler que les amis ont envie de nous parler de leur journée aux emplettes. Briseurs de grandeurs.




Photo de Dave Sandford


« Pourtant, tandis qu’il m’écoutait, je ne lisais sur ma mine que l’énervement que je rencontrais toujours chez quiconque faisait d’héroïques efforts pour comprendre quelque chose à mon bafouillage.
Voilà le genre de visages auxquels je me heurte. Que je confie un secret important, que je prenne à témoin du frisson bouleversant que le Beau fait passer en moi, que j’étale mes entrailles au grand jour, je me heurte toujours à de pareils visages. […] A peine l’avais-je remarqué que l’importante chose que je voulais exprimer perd toute espèce de prix, sans plus de valeur à présent qu’une vieille tuile… » 




« Ni la mort de père ni la gêne de ma mère n’affectaient sérieusement ma vie intérieure. Je rêvais d’une formidable presse, porteuse de désastres, d’effroyables cataclysmes, de tragédies sans rapport avec l’échelle humaine, et qui, des hauteurs du ciel, nivellerait dans un écrasement universel objets et créatures, sans souci de leur beauté ou de leur laideur. Parfois, l’éclat insolite du ciel printanier m’évoquait le reflet froid d’un énorme fer de hache capable de recouvrir la terre. »


« Voir des êtres humains, maculés de sang, se tordre dans les souffrances de l’agonie, entendre les plaintes des mourants, voilà qui rend les gens tout humbles, qui remplit leur âme de délicatesse, de clarté, de paix ! Ce n’est jamais dans ces moments-là que nous devenons cruels et sanguinaires ; c’est, par exemple, par un bel après-midi de printemps comme celui-ci, en regardant distraitement un rayon de soleil jouer à cache-cache avec les feuilles au-dessus d’un gazon frais tondu… Oui, c’est dans ces minutes-là qu’on le devient… »