mardi 13 décembre 2016

Raison et violence – Dix ans de philosophie de Sartre (1950-1960) de Ronald D. Laing et David Cooper



Dès que Sartre ramène sa loucherie, directement ou indirectement, ça devient imbuvable. Pourtant, ce bouquin est écrit par Laing et Cooper, de joyeux chantres de l'antipsychiatrie qui écrivent par ailleurs que ça peut être cool de maculer des murs de merde avec les fous. Il est vrai que de cette activité à la lecture de Sartre, il n'y a qu'un pas que franchissent aisément les torturés de la ciboulette.


Laing et Cooper reprennent ici trois textes écrits par Sartre entre 1950-60 : « Saint Genet », « Questions de méthode » et « Critique de la raison dialectique ». Leurs commentaires reprennent les principaux concepts et les envoient se mélanger honteusement avec la linguistique, la sociologie, la psychanalyse et le marxisme. D'ailleurs, tout le bouquin est entaché de ce fameux marxisme qui ne parle qu'à ceux qui approchent aujourd'hui de la retraite. Dire qu'un temps on pouvait se battre pour ça, et construire son identité autour de ce puits désormais asséché. Ça laisse songeur…


Comme Laing et Cooper ne sont pas cons, et qu'ils sont même relativement intéressants, ils réussissent à rendre ce marasme presque appétissant (oui, bon, j'exagère un peu). C'est que leur conception de la dialectique dans les champs de la sociologie et de la politique s'inspire (sans le dire) de la Trinité chrétienne, ou en tout cas ça y ressemblerait s'ils osaient : 

« le mouvement de la compréhension est simultanément progressif (vers le résultat objectif) et régressif (remontant vers la condition originelle). La compréhension n'est rien de plus que ma vie réelle, c'est-à-dire, le mouvement totalisant qui ramasse à la fois moi-même, l'autre personne et l'environnement dans l'unité synthétique d'une objectivation en cours. »


Ça ne renie pas non plus les apports de la psychanalyse pour mieux comprendre l'aliénation. le stade du miroir est ici d'une grande aide pratique : 


« La totalisation de mon champ de praxis se trouve […] détotalisée en devenant le champ de la totalisation de la praxis d'un autre dans lequel je ne suis rien de plus qu'une partie de sa totalisation. »


La démarche de Sartre pour saisir le concret à travers son mouvement de dialectique en spirale, synthèse après synthèse, apparaît alors éminemment spirituelle (mais comme Jourdain qui pérorait sa prose, sans doute l'ignorait-il sciemment pour ne pas ruiner sa réputation de petit matérialiste).


Enfin, tout ceci n'est pas abordé dans le livre. le point de vue se veut concret et les développements aspirent à une effectivité pratique dans le domaine de la lutte des classes. Originalité : si le marxisme élimine l'individu, les thèses ici développées éliminent aussi le groupe pour une troisième forme d'entité : le groupe saisi par l'individu (en dehors ou dans le groupe), entendu que cette saisie se meut sans cesse dans la direction de l'insaisissable. En plus de ça, cette saisie est conditionnée par la classe d'extraction du type, ce qui limite vachement l'intelligence de la saisie. Mais ce n'est pas inexorable et c'est pourquoi on parle un peu de Genet qui aurait décidé d'accepter son destin comme moment subjectif de sa conscience dans sa structure intentionnelle –ce que Lacan appellerait le sinthome. 


On l'aura remarqué : ce bouquin ne se lit pas en jouant au volley en même temps. Si vous avez lu le « Capital » de Marx et « L'être et le néant » de Sartre, il se peut cependant que ça vous semble facile. Ce n'est pas mon cas. Voici quelques exemples de titres de chapitres pour vous donner une idée de la bouse à s'encaisser : « Dans l'intériorité du groupe, le mouvement de la réciprocité médiée constitue l'être-un de la communauté pratique comme une détotalisation perpétuelle engendrée par le mouvement totalisant » ; « LE GROUPE. L'EQUIVALENCE DE LA LIBERTE COMME NECESSITE ET DE LA NECESSITE COMME LIBERTE. LIMITES ET PORTEE DE TOUTE DIALECTIQUE REALISTE ». Etc.


Le miracle qui s'opère toutefois dans ce livre par l'intermédiaire des commentaires de Laing et de Cooper, c'est de nous faire apparaître Sartre comme quelqu'un d'humain et de sensible, parce qu'il aurait compris qu'on ne peut pas remplacer la pratique de l'homme faisant l'Histoire par la nécessité de la nature. Comme si la nouvelle nécessité qu'il invoquait pour justifier quand même l'aliénation de l'homme était plus joyeuse. Bref, tout ça pour pas s'avouer vaincu, c'est beau, c'est grand, c'est con.

lundi 12 décembre 2016

De la certitude (1949) de Ludwig Wittgenstein


C'est dans ce livre qu'on trouve la proposition qui fait délirer : 


« 207. C'est un coup du sort étrange : tous les hommes dont on a ouvert le crâne avaient un cerveau ! »


Lu comme ça, ça semble dingue. Mais bon, faudrait pas oublier que nous sommes en présence d'un discours philosophique. On peut donc émettre des propositions qui, dans un autre contexte, sembleraient décalées.


« 467. Je suis assis avec un philosophe dans le jardin ; il dit à maintes reprises : « Je sais que ceci est un arbre » tout en désignant un arbre près de nous. Une tierce personne arrive et entends cela, et je lui dis : « Cet homme n'est pas fou. Nous faisons de la philosophie. » »


Pourquoi, dans un cas, cela semble fou, et pourquoi, dans un autre cas, cela semble normal ? Ce n'est pas lié à la nature des propositions. C'est lié au contexte. Il n'y a donc pas de proposition absolument vraie ou de proposition absolument fausse. Wittgenstein parle de jeux de langage. 


« 457. Vais-je donc dire que la certitude réside dans la nature du jeu de langage?»


Le jeu de langage découle de notre primitivité animale. Avant d'être pensants, nous sommes agissants. Nous avons des façons d'agir instinctives et le langage ne serait qu'un développement à pleine plus complexe de ces attitudes. Il a surgi non pas pour fonder des vérités absolues mais pour articuler des propositions qui fonctionnent comme des articulations logiques. Wittgenstein compare les certitudes à des gonds. Elles ne sont pas objets de la connaissance mais elles forment la base pratique permettant de décrire l'environnement dans lequel nous évoluons. En fait, la principale erreur serait de confondre la croyance qui sous-tend la connaissance avec la connaissance en elle-même. Si tant est que celle-ci existe.


Pourquoi ce livre est inévitable :
1) Il constitue la base d'un anarchisme épistémologique. Il nique donc les dogmatismes.
2) Il remet l'homme à sa place en lui rappelant les origines physiologiques du développement de sa pensée et de son langage.
3) Il s'efforce de poser un regard naïf sur notre monde saturé de raccourcis (« 148. Pourquoi est-ce que je ne m'assure pas que j'ai deux pieds quand je veux me lever de ma chaise ? Il n'y a pas de pourquoi. Je ne le fais pas, c'est tout. C'est ainsi que j'agis. »)
4) Et en même temps il nous apprend à relativiser et à nous défaire de notre paranoïa. Qu'il n'y ait pas forcément de raison (de douter, de remettre en question, de vérifier) est nécessaire pour vivre. le doute qui doute de tout n'existe pas puisque, pour douter, il faut au moins avoir la certitude que le langage et le petit cerveau qui permettent de communiquer la nature du doute sont appropriés.


Presque à la fin, Wittgenstein écrit : « 618. Ce serait donc comme s'il fallait que le jeu de langage « montre » les faits qui le rendent possible. »
Et c'est plutôt intéressant, si on compare à ceci qu'il avait plus tôt écrit dans le Tractatus Logico-philosophicus : « 6. 522- Il y a assurément de l'inexprimable. Celui-ci se montre, il est l'élément mystique. »

Voilà ça évitera de perdre son temps dans les débats des emmerdeurs la prochaine fois.

jeudi 1 décembre 2016

La Généalogie de la morale (1887) de Friedrich Nietzsche


La morale ne sert à rien aux hommes forts. Lorsque la vie bat son plein, qu’est-ce qu’on peut en avoir à foutre ? Lorsque la santé fait des fracas, la vraie morale recouvre la morale de la populace. 


En complément à « Par-delà le bien et le mal », Nietzsche a écrit ce texte un peu trop argumentatif à mon goût pour répondre à une question restée latente dans le premier ouvrage : quelle est l’origine du système de la morale, qui a imposé ses valeurs à tous les hommes, sans distinction ? C’est cette dictature que Nietzsche dénonce. Que la morale soit nécessaire pour certains sous-hommes, c’est une réalité qu’il serait dangereux de combattre, mais que la morale créée par les hommes faibles pour les hommes faibles finisse par être imposée aussi aux hommes forts, c’est le plus grand crime commis par notre civilisation. That’s the idea.


La « Généalogie de la morale » gueule dans les couloirs comme un pamphlet. Nietzsche accuse la civilisation chrétienne d’avoir exacerbé les tendances maladives de l’humain. « Le non-sens de la douleur, et non la douleur elle-même est la malédiction qui a jusqu’à présent pesé sur l’humanité, — or, l’idéal ascétique lui donnait un sens ! » Mais l’homme fort –le maillon qui doit nous conduire vers le surhomme- ne se laisse pas avoir par sa douleur. L’homme fort la combat, la surmonte, trouve en elle une source de dépassement et d’explosion cataclysmique de sa puissance naturelle.


On nous dira que Nietzsche a fini fou quelques mois après avoir écrit ce texte. Oui, oui, j’ai lu ça dans un torchon soi-disant initiatique destiné à ceux qui se prennent pour les maîtres du monde parce qu’ils sont francs-maçons ou un truc du genre (sérieusement, ils disaient Nietzsche a renié Dieu, on voit que ça ne lui a pas réussi vu la mort de pédé qu’il a eue, alors ce qu’il a écrit ne vaut rien -niveau raccourcis y a pas pire). Et alors, on s’en branle non ? Depuis la mort de Ninietzsche, on a avancé l’hypothèse que la folie consisterait en un déchaînement de toute l’énergie forcée à se taire en soi. Le fou serait un surhomme brimé. La question à laquelle Nietzsche ne répond pas trop, ce serait alors : pourquoi les hommes forts ont accepté de laisser naître la morale des faiblards qui chient dans leur couche ? Pourquoi, désormais, ne se reconnaissent-ils plus ? Seraient-ils trop bons ? (LOL)

lundi 24 octobre 2016

Démons et merveilles (1919-33) de H. P Lovecraft


On dit que Lovecraft est l'écrivain de la science-fiction pessimiste. Bande de veaux. Ne mélangez plus le pessimisme et le nihilisme. Les Grands Anciens parcourent les récits de Lovecraft, sans ne pas nous rappeler les théories sumériennes des Anunnaki. S'ils délabrent très certainement l'humanité, ce n'est pas parce qu'ils ont un conflit à régler. « Autant vaudrait s'imaginer […] qu'un mammouth puisse s'arrêter pour assouvir quelque frénétique vengeance sur un ver servant d'appât au bout d'un hameçon ». Comme le mammouth peut très certainement écraser un ver sans s'en rendre compte, de même les Grands Anciens pourraient nous briser par simple inadvertance, sans état d'âme pour notre maigre engeance. 

On s'en fout.

Quiconque veut découvrir Lovecraft devrait commencer par lire ce récit, progression tranquille vers les dimensions élevées aux puissances supérieures de l'univers. Tout commence avec le simple personnage de Randolph Carter. « C'est moi », semblait avoir envie d'écrire Lovecraft. Enfin, c'est ce que j'imagine. Tranquille, la vie, en Angleterre, voilà. Et un jour, Carter perd ses rêves. Ne reste plus que la vie quotidienne. Dire que c'est l'existence de la majorité, aujourd'hui. Allez demander à quelqu'un de vous raconter ses rêves : « je ne m'en souviens pas », répondra-t-il, et le pire c'est qu'il ne sera ni honteux, ni attristé, et qu'il ne cherchera pas à remédier à ce triste état de fait. Carter n'est pas de cet acabit. Une mystérieuse clé lui est donnée, qui lui permet de remonter le temps jusqu'à son enfance, à la source de ses rêves. Il faut lire, alors, la formidable description de ce qui renverrait à l'Unus Mundus qui sert de base à toutes les philosophies spiritualistes.

« Chaque être localisé fils, père, grand-père et ainsi de suite –et chaque phase de l'existence individuelle : petit enfant, enfant, adolescent, homme- ne sont que les phases infinies de ce même être archétypique et éternel, phases causées par une variation dans la position de l'angle du plan de conscience par rapport à cet être archétypique. Randolph Carter à tous les âges. Randolph Carter et tous ses ancêtres à la fois humains et préhumains, terrestres et préterrestres, ne sont tous que les phases d'un « Carter » ultime et éternel qui vit en dehors de l'espace et du temps –ne sont que de fantomatiques projections uniquement différenciées par les angles selon lesquels le plan de conscience coupe l'éternel archétype. »

Notons bien ici que ce ralliement à la Philosophia perennis ne vise pas à exalter la spiritualité de l'homme. Rien qui n'encourage non plus à l'élévation d'une infime parcelle d'intelligence puisque, de toute façon, nous partons de bien trop bas pour que l'amélioration fasse frissonner l'univers. Les hommes, fondamentalement médiocres, ne sont pas destinés à connaître ce qu'expérimente ici Carter. Lovecraft aime quand même un peu l'être humain puisqu'il nous donne la possibilité de découvrir les secrets réservés aux plus sages –ceux qui vivent dans leurs rêves parce qu'ils refusent la réalité. 

Le reste du récit, c'est un voyage à travers d'autres mondes, à la rencontre d'autres peuples. Descriptions stupéfiantes : « Cette mer mystérieuse demeur[e] vide sous un ciel noir et parsemé d'étoiles malgré le brûlant soleil qui y brill[e] ». N'y retrouve-t-on pas l'inquiétante étrangeté des actes anodins ? « Ils s'assirent les uns contre les autres sous la tente et mangèrent la viande fumante que de l'un à l'autre ils se passaient. Ils en donnèrent un morceau à Carter qui trouva dans la forme et la dimension de ce morceau de viande quelque chose d'horrible. […] Il repensa alors à ces rameurs invisibles cachés dans les flancs du navire et à la nourriture suspecte dont ils tiraient leurs forces beaucoup trop mécaniques ». 

La progression du trivial au fantastique s'accomplit modestement et, sans que nous ne le remarquions, nous finissons par choir dans un monde puéril où les chats récompensent les hommes qui ont accepté de leur témoigner leur amitié. Comme lorsque je jouais à la dînette, enfant, avec mes animaux en peluche, et que ceux-ci devenaient vivants dans mes rêves la nuit, pour me remercier et me rendre glorieuse, en récompense de mon intérêt pour ceux qui n'ont pas d'importance dans le monde. C'est à la fois mégalo et terrifiant, volonté de puissance accordée aux faibles –ce que Nietzsche aurait détesté- mais rendus réellement puissants de ce fait –ce que Nietzsche n'avait pas prévu.

« Carter conversait à présent avec les chefs dans le doux langage des chats et il apprit bientôt que sa vieille amitié pour leur espèce était bien connue et qu'on en parlait souvent dans ces lieux où se tiennent les assemblées des chats. Sa traversée de l'Ulthar avait été fort remarquée et les vieux chats se souvenaient de la façon dont il les avait caressés après qu'ils eussent surveillé les zoogs en colère qui regardaient méchamment un chaton noir. Ils lui rappelèrent aussi comment il avait accueilli le tout petit chat venu le voir à l'auberge et comment, le matin avant de partir, il lui avait donné une assiette de riche crème. le grand-père de ce tout petit chat était le chef de l'armée maintenant assemblée. »

C'est avec un certain dégoût qu'on lit ce texte au ton monotone et pourtant émaillé de folie, d'imagination, de larmes et de haine. Encore un truc qui fera peur aux lecteurs qui veulent juste qu'on leur serve la soupe au miel. On réclame de l'optimisme, et on ne voit pas qu'il se dissimule derrière –par exemple- le renoncement consenti. Puisque, haut ou bas, l'on finit toujours par retomber dans la merde, puisque seuls l'enfance et les rêves procurent quelque satisfaction, cédons à leur sérénité simple, sans grandeur, sans gloire : « Fuyez donc les enfers extérieurs et fixez-vous dans les lieux calmes et tranquilles de votre jeunesse. Continuez votre quête de la cité merveilleuse et chassez-en les Grands Anciens paresseux pour les renvoyer avec diplomatie à ces paysages qui furent les témoins de leur propre jeunesse et qui attendent impatiemment leur retour ». 

Puisque vous crèverez quand même, rabaissez-vous déjà, et redevenez enfant. Ainsi vous serez grand, disait je ne sais plus quel épître à la mer, dans la Bible. « Sachez que votre merveilleuse cité d'or et de marbre n'est que la somme de ce que vous avez aimé dans votre jeunesse… »

dimanche 31 juillet 2016

Types psychologiques de C. G. Jung


Pourquoi Spitteler et Goethe n'ont-ils pas écrit la même chose ? On a beau dire que la psychologie n'est qu'une occupation foireuse pour retraités, elle semble fondamentale pour justifier les idiosyncrasies. L'un comme l'autre de ces écrivains a sensiblement vécu à la même époque et au même endroit ; dans leur oeuvre, ils se rejoignent autour du mythe de Prométhée, chacun y allant de sa petite version. Eh bien, vous savez quoi ? ça ne donne pas du tout la même daube. Pour Spitteler, Prométhée est un type bien poissard qui sacrifie son moi individuel à l'âme, loin du monde extérieur, jusqu'à ce qu'un ange apparaisse comme projection de sa tendance à s'adapter au réel. Mais il refuse cette royauté et continue donc de vivre à l'écart, sacrifiant le présent et ses rapports au bénéfice du lointain avenir qu'il prévoit. Pour Goethe, Prométhée est plutôt un être hautain, confiant, qui brave les dieux en vertu de sa propre force créatrice. le Prométhée de Spitteler représente l'exemple de l'introversion tandis que celui de Goethe se rattache à l'extraversion. Quid d'Epiméthée ? Approximativement, il est présenté sous sa facette extravertie chez Spitteler et sous son angle introverti chez Goethe. Ainsi, le mythe faisant intervenir la confrontation entre Epiméthée et Prométhée permettrait au passage d'illustrer le conflit d'un homme qui –pour Spitteler- se montrait épiméthéen d'apparence et prométhéen en profondeur. 


Pour Jung, l'introversion et l'extraversion sont deux attitudes fondamentales de la personnalité. L'introversion s'intéresse aux processus subjectifs et psychologiques de l'âme, ce qui traduit un mouvement de l'énergie psychique en direction du sujet lui-même. L'extraversion se sent au contraire prioritairement attirée vers l'objet, auquel elle subordonne sa subjectivité. Chacune de ces attitudes peut adopter un fonctionnement privilégié. Jung répertorie deux fonctions rationnelles (pensée/sentiment) et deux fonctions irrationnelles (intuition, sensation). A cette fonction privilégiée vient ensuite se raccrocher une fonction secondaire, de nature souvent opposée, à titre de compensation. Bien des maladies traduiraient un exercice unilatéral de la fonction prioritaire, au détriment de la secondaire. On distingue enfin une fonction inférieure, celle qui a été négligée, car toute croissance et toute différenciation impliquent de faire des choix et de rejeter certaines possibilités. 


Jung met à l'épreuve sa théorie en parcourant l'histoire philosophique, littéraire et religieuse depuis l'antiquité. Plus tard, il pense que les premiers schismes religieux qui se constituent dans l'affrontement autour de la question de la nature du Christ révèlent en filigrane l'opposition entre des conceptions extraverties et introverties. La querelle entre les nominalistes et les réalistes au Moyen Age traduirait également cette opposition des attitudes ; idem pour la théorie de la communion entre Luther et Zwingli, etc.


Tout cela semble bien manichéen, mais ne faites pas les malins : Jung s'en est rendu compte avant vous. Il est fourbe le petit, on ne sait jamais jusqu'où il va nous conduire, et c'est ça qui plaît. Les apparences sont trompeuses et la personnalité n'est jamais une fois pour toutes définie. La stase, c'est le plus grand malheur que Jung vous souhaite. Mais le progrès, c'est-à-dire l'intégration des tendances rejetées, projetées, bannies et honnies, voilà ce vers quoi doit tendre l'homme pour s'accomplir. Deux exemples :

Tertullien, représentant du type introverti, ardent combattant de la gnose hérétique, a mis au point une éthique religieuse intraitable. Et pourtant, il sacrifie son intellect en reconnaissant un jour la réalité intérieure irrationnelle comme fondement véritable de la foi. En fermant ainsi la voie du développement rationnel, en devenant sentimental après avoir été un penseur vigoureux, il reconnaît la dynamys irrationnelle comme fondement de son âme.

Origène, représentant du type extraverti, considère que la sexualité contient les fonctions spirituelles essentielles. Il commet son plus gros sacrifice en s'émasculant en -211. Il montre ainsi qu'il cherche à supprimer son attachement à la sensualité, ce qui lui permet de devenir un savant reconnu qui mit au point une théologie essentiellement philosophique. 


Ils sont fous ces romains. Oui, sauf qu'Origène était égyptien, et que le sacrifice a parfois du bon : « Biologiquement parlant, le sacrifice est mis au service de la domestication ; psychologiquement, il veut, par la suppression d'attachements anciens, donner à l'esprit de nouvelles possibilités de développement ». Lance-toi dans le ciel, saute du nid, crevard. Il faut prendre des risques dans la vie car la conjonction des tendances opposées ne se fait pas dans la joie et la bonne humeur.


Jung est assez facile à comprendre quand on se tourne du côté des sciences physiques pour traduire ses concepts, particulièrement du côté de la thermodynamique. Ça surprend, pas vrai ? La libido serait ainsi l'énergie psychique de l'âme. Elle peut s'investir dans tous ses domaines et pas seulement dans la sexualité, comme le voulait ce brave Freud. Elle circule dans le moi conscient et dans l'inconscient et, une fois qu'elle s'est planquée quelque part, elle y reste bien tranquille pour faire carburer la machine. En fonction de son investissement, la personnalité sera tantôt davantage introvertie ou extravertie, plutôt rationnelle ou irrationnelle, donnant la priorité d'expression à une instance psychique plutôt qu'à une autre, etc. Ce qui fait mal dans la vie, quand on morfle beaucoup, c'est lorsque la libido exerce une activité unilatérale du côté d'une seule de ces instances, faisant la nique à toutes les autres. Quel appauvrissement, on en souffre, on se montre inadapté au monde, à soi, à la vie. Heureusement, l'énergie n'est pas bloquée pour toujours et elle peut se répartir équitablement dans l'ensemble de l'âme. Mais relancer la circulation, ça prend du temps et ça demande des efforts. Par exemple, ce qu'on appelle dépression serait un retour de la libido vers l'inconscient. Alors, le moi conscient perd sa suprématie et l'inconscient, réinvesti, aura à nouveau le droit de donner son avis.


L'union des forces antagonistes est étudiée dans son rapport au symbolisme religieux. NietzscheSchopenhauer, Spitteler et Goethe auraient ainsi eu recours à l'image de la divinité comme symbole del'inconscientL'inconscient, c'est le troisième terme qui permet de relier les deux opposés. Dans les religions occidentales, il est perçu comme le Dieu sauveur qui met fin à la division. Cette opposition est extravertie car le lien avec l'autre, la relation avec l'objet, est valorisée. Elle est de nature rationnelle, car tournée vers la causalité. Dans les religions orientales, le concept du Brahman relève au contraire de l'introversion et de l'irrationnel : en refusant la participation de l'émotion et de l'intellect à la psyché, on parie sur une libération du Soi pour une nouvelle vie dans Brahma –état irrationnel d'union des opposés et processus qui conduit à cet état.


La dernière moitié de l'ouvrage sera consacrée à définir ces fameux types –c'était un peu le but du jeu, non ? Ca forme un sacré arbre avec plein de branches. 
L'introverti peut être :
- Fonction pensée à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction sentiment à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction sensation à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
- Fonction intuition à dominante rationnelle/irrationnelle, active/passive.
Même déclinaison pour l'extraverti, avec des conséquences différentes, comme vous vous en doutez. 


Et pour finir, un bon glossaire qui remet tout le monde d'accord. Dans sa théorie comme dans sa pratique, Jung cherchait la conjonction des opposées et le surgissement du troisième terme, clé de voûte qui fait tenir tout le bordel. du jamais-vu dans notre philosophie occidentale jusqu'à présent. Vous savez pourquoi Jung est répudié ? Parce qu'il fout la honte à tout le monde : imaginez, un psychologue qui propose une manière de s'attarder sur les concepts de manière à surmonter des siècles de faux antagonismes philosophiques ; c'est comme si une bonne femme réussissait à mettre au point un régime politique qui mette tout le monde d'accord, et content avec ça. LOL. Comment fait-il ? Rappelons que Jung a pas mal causé avec les physiciens genre Wolfgang Pauli au moment où la théorie quantique était connue de toute une troupe de fameux penseurs. Sans doute comprendra-t-on mieux alors pourquoi Jung proposa de surmonter la plupart des apories philosophiques avec le concept d'un inconscient (cf. l'inconnaissable, la chose en soi, l'Etre…) qui ne renvoie plus à l'absolu, mais qui serait seulement un état non encore hypostasié. 


Exemple avec l'aporie de l'identité : 
« L'identité est toujours un phénomène inconscient, car l'équivalence consciente présuppose nécessairement la conscience de deux objets équivalents, par conséquent, la différenciation du sujet et de l'objet, ce qui supprimerait le phénomène lui-même ».


Livre d'une richesse incroyable. Livre qui aurait pu être total si Jung n'avait pas omis, au passage, de nous préciser à quelle fonction et à quelle attitude de sa personnalité il rendait hommage en l'écrivant.


lundi 11 juillet 2016

Métamorphoses de l'âme et ses symboles – Analyse des prodromes d’une schizophrénie (1911) de C. G. Jung




Restez balbutiants les amis, fermez-la devant ce miracle. Je m’attarderai uniquement à réfléchir aux hypothèses neuves présentées dans cet essai de plus de 700 pages car –condensés mais pas que-, les trésors de l’humanité ici synthétisés dans ce qu’on imagine être leur brutalité originelle (un premier degré pas emmerdant) permettent aussi de réfléchir au processus d’individuation que se doit d’accomplir chaque individu. L’homme moderne : tel doit être l’objet de notre compréhension. Sur le feu, il crame, l’intérieur de la casserole sent le graillon. On se souvient du bon vieux temps de la salaison. Tout n’est pas encore perdu. Sa folie trouvera justification ; sa veulerie méritera compassion ; mais nous ne lui permettront plus d’en rester là. Reprenons dans l’ordre.


Comme l’écrivait Emil Cioran : « Si une seule fois tu fus triste sans motif, tu l'as été toute ta vie sans le savoir ». Nous parlons de la tristesse décisive qui marque un point de rupture. Après l’avoir éprouvée, impossible de retrouver le monde comme avant. D’ailleurs, vous vous souvenez du bon vieux temps : vous avez longtemps fait le bouffon, comme sur le strapontin où on envoie les phoques faire les clowns devant les enfants. Il est vrai que l’effort n’était pas à la hauteur du réconfort. Le phoque aura sans doute la vie trop courte pour comprendre qu’il tourne en rond ; malheureusement, l’espérance de vie moyenne de l’homme ayant drastiquement augmenté ces dernières années, la plupart d’entre nous peut déceler l’anguille qui se cache sous la roche. Alors, vous quittez le strapontin et décidez de ne plus jamais y revenir. C’est ce qu’on appelle renâcler du gland. Vous faites peur à vos proches, normal, voilà que l’emmerdeur émerge dans la proximité –on n’aurait jamais pu deviner qu’il se cachait sous l’apparence du chien à sussucres. C’est qu’on ne provoque jamais la vie sans se faire buter par elle en retour. Toutes les recommandations que l’on peut vous faire pour que vous reveniez sur la terre plate n’y feront rien. Vous connaissez la rengaine. Les toubibs avant eux l’avaient déjà inventée : la réification de l’individu qui se cache derrière le malade. La nosographie permet d’en dissimuler les traits saillants sous une armature clinique ainsi rendue inoffensive. Que se passerait-il si on comprenait la signification réelle des symptômes ? Employons les grands mots qui siéent aux grands maux : qu’adviendrait-il des biens portants si on reconnaissait la quête métaphysique que poursuivent les malades ?


Pour le frisson intellectuel, on aime souvent rappeler que c’est avec ce texte que Jung signa sa rupture définitive avec Freud –précisément à la page 174, dans la deuxième partie. Ou plutôt, c’est que Freud, dans son genre de paranoïa pas catégorisé dans le tableau nosographique des délirants,  crut y relever l’ultime offense faite à son œuvre dogmatique. Discordance sur les notions de libido –toute sexuelle pour Freud, considérée au sens vaste d’énergie vitale pour Jung- et le nom de ce dernier fut balafré de la liste V.I.P. des psychanalystes. Grand bien lui fasse. Le processus d’individuation le dit lui-même : il nécessite un jour de s’éjecter hors de l’orbite qui nous faisait tourner en bourrique, pour devenir à soi-même un nouveau système autour duquel viendront se greffer de nouvelles pousses, le temps qu’il leur faudra pour s’envoyer en l’air à leur tour. Ainsi va la vie.





Ayant ainsi compris pourquoi Freud cessa définitivement de kiffer Jung, nous comprendrons également pourquoi Lacan et ses fifres ne purent admettre la moindre accointance avec ce psychanalyste magistral. C’est au niveau du symbole que ça coince. Prenons ce passage de la Métamorphose de l’âme :


« Ce qui surgit dans nos rêves et nos fantaisies était autrefois coutume consciente et conviction universelle. Or, ce qui eut jadis une telle puissance, ce qui put jadis constituer la sphère de vie spirituelle d’un peuple hautement développé ne peut avoir totalement disparu de l’âme humaine au cours de quelques générations ».


Le symbole s’inscrit au cœur de l’individu sur une pente qui tend à la phylogénie –j’extrapole car ce n’est jamais le terme employé par Jung, qui parle plutôt de nous renvoyer balader à des périodes préhistoriques de l’histoire de l’humanité. Le symbole est diachronique et se perpétue au fil des générations, issu d’un atavisme que l’individu reçoit nécessairement. Au contraire, Lacan explique le symbole synchroniquement. Il est recréé à chaque fois par l’individu dans son rapport au signifiant, à la béance fondamentale du premier rapport à l’Autre. Cette discordance dans la définition du symbole permet de mieux comprendre comment s’opposent d’une part la pensée causaliste (propre à l’école freudienne) et la pensée constructive (à laquelle on peut également rattacher J.-C. Pichon, Bergson et sans doute toute une pelletée).

-      La pensée causale est déterministe. Se bornant à la compréhension rétrospective, elle n’est pas foutue d’admettre un point de vue prospectif. Elle n’admet qu’une âme devenue, figée, morte et incapable de s’animer en vue de son devenir.
-      La pensée constructive pense qu’il n’existe pas de processus psychique qui soit sans but. Dans son essence, le psychique est orienté vers une fin. Elle pose la question : comment jeter un point entre l’âme ainsi devenue et son avenir ?


N’excluons pas une pensée au détriment d’une autre car les deux sont nécessaires. Ainsi que l’écrivait Jung dans « Psychogénèse des maladies mentales » : « Comprendre l’âme selon le principe de causalité signifie n’en comprendre qu’une moitié. […] Dans la mesure où la vie réelle et actuelle est quelque chose de nouveau qui triomphe de tut ce qui est du passé, on ne doit pas voir la valeur principale d’une œuvre d’art dans son développement causal mais dans son action vivante. […] ». Cette confrontation acquise à sa cause nous permet de creuser encore un peu ce qui sépare les deux écoles dans leur rapport au symbole. Pour Freud, la formation du symbole s’explique uniquement par l’entrave faite à la tendance incestueuse primaire (le mythe oedipien) et ne serait qu’une production de substitution. Pour Jung, elle annonce au contraire la renaissance.


Autre point de rupture qui ne fait pas kiffer Freud : Jung conteste que la santé signifie l’équilibre immuable (ça, ça ressemble plutôt à la mort : la roche, par exemple, on ne dit pas que c’est un être vivant ; vous non plus, vous n’aimeriez pas ressembler à un morceau de pierre, pas vrai ? alors respirez bon dieu, ça peut même être sain). Dans « Ma vie », Jung nous avait raconté les quelques crises majeures qu’il avait endurées au cours de son existence. Je me souviens particulièrement de cette crise de moitié de vie qui lui fit connaître une profonde dépression, soignée entre autres par une régression passée à jouer dans un bac à sable avec des morceaux de bois pour faire des petites sculptures de boue et de bâtonnets. Bien sûr, après cela, quelque peu regonflé d’énergie, il allait se laver les mains et retrouver ses patients. D’une manière plus sobre, il l’écrit ainsi :


« Chaque jour, après le déjeuner, quand le temps le permettait, je m’adonnais aux constructions. A Peine la dernière bouchée avalée, je « jouais » jusqu’à l’arrivée des malades ; et le soir, si mon travail avait cessé suffisamment tôt, je me remettais aux constructions. Ce faisant, mes pensées se clarifiaient et je pouvais saisir, appréhender de façon plus précise des imaginations dont je n’avais jusque-là en moi qu’un pressentiment trop vague ».


Arrête de te foutre de sa gueule : « j’étais sur la voie qui me menait vers mon mythe ». Tout le monde ne peut pas en dire autant. Ce n’est qu’en acceptant cette introversion, en reprenant les attitudes propres à son passé individuel, qu’il réussit à inverser son mouvement d’introversion. Dans la « Métamorphose de l’âme », c’est ce mouvement d’individuation qu’il cherche à décrire à nouveau, parce que ça lui fut salutaire –sans cela il aurait crevé sans mouvement comme tant d’autres qu’on appelle névrosés, trucs, ou qu’on n’appelle parfois plus, pour finir.


Donc, cette forme de semi-vie que l’on appelle névrose n’est pas digne de la conduite d’un gent individu. Cessez de faire vos mijaurées, choisissez. La vie ou la mort ? Car c’est à cela que se résume le choix. Il faudra, malheureusement, le faire plusieurs fois dans sa vie, jusqu’au moksha. « Refouler signifie se libérer illégitimement d’un conflit », « on se forge l’illusion qu’il n’existe pas ». Mais alors, ça devient quoi le complexe refoulé ? Prenons un exemple. Coutume qui se perd, mais qui se pratiquait assidûment dans le bon vieux temps, on pouvait parfois assommer le tendre époux devenu encombrant et, si c’était bien fait, tout le monde croyait qu’il était mort le temps qu’il le fallait pour l’enterrer bien profond sous terre. Le refoulé, c’est la même chose, seulement que parfois, comme le Père Goriot, il réussit à traverser la fosse septique des couches d’humus pour revenir frapper à la porte de ta conscience. Mais le Père Goriot, c’est qu’un roman, aussi bien dit, ça n’arrive que dans de rares cas. En réalité, la bonne grosse mégère qui a envoyé papa au fond du trou ne se sent pas si fière de sa lâcheté et tous les jours, elle craint de le voir revenir bouffé par les vers. Elle y pense tout le temps ; c’est-à-dire qu’elle fait en sorte de n’y penser jamais et ça la rendra un peu dingue. Sans qu’on ait forcément un cadavre dans les placards, aussi longtemps que le conflit sera nié, il empêchera l’individu de se rencontrer.


« La vie appelle l’homme au-dehors, à l’indépendance et quiconque, par commodité ou crainte infantile, n’obéit pas à cet appel est menacé de névrose. Une fois que celle-ci a éclaté, elle deviendra progressivement une raison plus que suffisante pour fuir le combat de la vie et rester à jamais embourbé dans la prison morale de l’atmosphère infantile. »


La religion est un système régressif mis au point par nos lointains aïeux pour permettre aux moins courageux d’entre nous de s’inscrire sur le chemin de l’individuation, c’est-à-dire contre le processus du refoulement névrotique. C’est qu’il s’agit de ne pas oublier une seule de nos erreurs pour les livrer à confesse –pour qui aime lécher les fesses- mais, dans le boudoir de votre relation à dieu, il vous est offert également de vous lamenter et de vous flageller en attendant que l’on vous gracie. Le dieu pourra bien foutre ce qu’il veut de vos conflits dont vous surestimez largement la valeur, cette sale manie que vous aurez à les exposer à sa tronche pour obtenir le pardon s’oppose au refoulement névrotique. Les deux bienfaits psychiques que vise l’éducation chrétienne sont donc les suivants : maintien en conscience du conflit de deux tendances qui s’opposent l’une à l’autre ; allègement du fardeau en l’offrant au dieu qui connaît toutes les solutions.


On dira que Jung n’est qu’un vieux catho qui a humé toutes les salles du bon dieu de la confession –tout ça parce qu’il insinue largement que le christianisme est de valeur supérieure –mais quiconque se sera tapé ces 700 délicieuses pages saura qu’il n’est parvenu à cette conclusion qu’avoir après absorbé une quantité de littérature majeure au sujet des religions, mythologies et légendes les plus ethnologiquement variées (hindouisme, mythologique grecque, mythologique germanique, mythologie égyptienne, mithriacisme, monothéismes, alchimie) pas négligeable, et qu’il les aime et les respecte comme il se doit. 


Cependant, son étude comparée du symbolisme entre la religion chrétienne et les religions précédentes (judaïsme inclus) l’amena à comprendre que la communauté chrétienne fut la première à s’identifier à un archétype transcendant. Plus de recherche d’utilité humaine immanente : l’aspiration au symbole suprême instaure une intimité psychique jamais connue. Revers possible : pouvoir engendrer le danger de consomption des sphères instinctives personnelles par l’amour humain. C’est pourquoi la médiation incarnée vint atténuer le danger en détournant ces sources vives d’amour vers un seul personnage. Pourquoi rupture avec le judaïsme ? Parce qu’ici, la victoire remportée sur le père est aussi une victoire sur la puissance de la loi, donc une usurpation sacrilège du droit. Ce crime capital nécessite la projection de la faute sur Jésus, ce violeur de loi, second Adam pêcheur, modulo l’établissement de la relation avec un dieu fondamentalement différent du premier. Et comme c’est pas tout, non seulement on entérine la séparation d’avec le judaïsme mais on instaure en plus une rupture radicale avec les religions païennes précédentes qui croyaient venir à bout de leur vilenie en sacrifiant des animaux, dans l’idée que l’endormissement des instincts animaux en l’homme suffisait. 


Avec le christianisme, c’est l’homme naturel tout entier qu’il faut abandonner. L’homme du christianisme ne pourra pas se contenter de domestiquer ses instincts animaux –ce qui n’est même pas permis au premier venu-, il devra y renoncer totalement et discipliner en outre ses fonctions spécifiquement humaines, donc spirituelles, pour les tourner vers un but transcendant. Les pauvres têtes creuses des siècles modernes s’agitent de consternation : c’est que du haut de leur échelle chronologique, elles croient avoir densifié leurs circuits neuronaux et s’arrogent désormais le droit d’un jugement impartial. Mais les institutions –même religieuses- ne restent jamais figées et si nous souhaitons les comprendre, bougeons-nous le cul ainsi que nous en exhorte Jung pour imaginer la situation qui pouvait être celle de l’homme réclamant le christianisme. La société de l’antiquité avait beau être relâchée, primitive et instinctuelle, elle n’était pas si bandante que ça. Suffit qu’une tendance s’affirme dans son extrême pour que la tendance opposée veuille à son tour imposer les siens : la tension s’accroît jusqu’à faire éclater le conflit. Si le christianisme a réussi à s’imposer à cette époque et dans ce contexte,  c’est parce qu’il proposait un culte ayant pour but de dompter les instincts animaux par l’enseignement d’une morale de l’action, expressément ascétique. Par un travail séculaire d’éducation, le christianisme a viré progressivement l’impulsivité animale de l’antiquité ainsi que celle des siècles barbares ultérieurs, créant la civilisation que l’on connaît. Le temps a passé, la morale ascétique a fait des petits du haut de son platonisme immaculé, l’homme moderne fait la gueule et se trouve bridé de partout. Voire, il s’emmerde dans le monde organisé qu’il ne dépasse pas du bout de son nez.


« L’homme civilisé d’aujourd’hui semble bien éloigné [du sentiment de délivrance qui accompagna les débuts de la diffusion du christianisme dans sa volonté de dompter moralement les instincts animaux]. Il est simplement devenu nerveux [contrairement à l’homme moralement relâché]. Aussi les besoins de la communauté chrétienne ne sont-ils plus compris aujourd’hui. Nous n’en saisissons plus le sens. Nous ne savons pas contre quoi ils pourraient nous protéger ».


Ce qui est drôle c’est qu’on renie aujourd’hui le fondement religieux de notre civilisation en empruntant des voies de réflexion que seule notre religion a pu nous fournir. Reprenons. Le christianisme a permis à l’homme de se détourner du monde et de construire un monde spirituel intérieur capable de résister aux impressions des sens. Cette lutte contre le monde sensible a rendu possible l’apparition d’une pensée se développant indépendamment des choses extérieures ; une autonomie de l’idée susceptible de tenir tête à l’impression esthétique ; une pensée détachée de l’influence émotionnelle et capable de s’élever progressivement à l’observation réfléchie. Des siècles passent, la machine s’emballe. Résultat : on assiste à l’effondrement progressif du Logos (celui-là même qui poussait l’ancien chrétien à s’éloigner du monde) dans la Physis. C’est le fondement de la pensée scientifique moderne, peu ou prou les râteaux de l’échec vers la transcendance :


« En transposant le centre d’intérêt du monde intérieur au monde extérieur, la connaissance de la nature a infiniment grandi en comparaison de ce qu’elle était autrefois ; mais la connaissance et l’expérience du monde intérieur ont diminué en proportion. […] Même la psychologie moderne a grand-peine à revendiquer pour l’âme humaine un droit à l’existence et à faire admettre qu’elle soit une forme d’être douée de qualités que l’on peut étudier […] ».


Jung n’est pas très optimiste pour l’avenir de l’humanité qui renie ou méconnaît son passé. Considérant que le christianisme a été élaboré pour échapper à la sauvagerie et à l’inconscience de l’antiquité, nous risquons de voir renaître cette violence en jetant la religion avec l’eau du bain. Parlant des crises majeures du début du 20e siècle, Jung écrit :


« Nous avons vu ce qui se produit quand un peuple trouve trop sot le masque de la morale. Alors la bête est lâchée et toute une civilisation disparaît dans la folie de la corruption des mœurs. […] Nous nous imaginons que notre primitivité a depuis longtemps disparu et qu’il n’en subsiste plus rien. Sous ce rapport notre déception a été cruelle. Le mal a submergé notre culture comme il ne le fit jamais. Cet horrible spectacle nous permet de comprendre en face de quoi le christianisme s’est trouvé et ce qu’il s’est efforcé de transformer ».


L’homme de notre époque est peuplé d’un néant qui s’aligne peut-être sur la disparition du rythme, du temps et de l’espace. S’il reste des reliques d’initiation, de transmission et de tradition, celles-ci tournent comme des horloges folles dans quelques caves dissimulées de l’humanité, et on ne peut rien faire pour donner le tempo. On se retrouve avec des flopées de névrosés qui ne savent même pas ce qui leur manque. Leur libido tourne en rond dans un petit stade sans plaisir au lieu de s’ébattre, de se perdre et de s’accélérer dans les prés qui n’existent plus. Ici, les symboles se bousculaient. Chacun pouvait voir naître le sien, celui qui offre une voie d’expression à sa libido. C’est que le symbole fonctionne comme un transformateur : il fait passer la libido d’une forme inférieure à une forme supérieure en agissant par suggestion. Il persuade et exprime, au moyen de l’impression numineuse, le contenu même de ce dont il est persuadé.


« [L’âme] est à elle-même l’unique et immédiate expérience et la condition sine qua non de la réalité subjective du monde en général. Elle crée des symboles qui ont pour base l’archétype inconscient et dont la figure naissante surgit des représentations acquises par la conscience. »


On en tire une posture thérapeutique claire :
« Le premier devoir qui s’impose au psychothérapeute est de saisir le sens nouveau des symboles afin de comprendre ses malades dans leurs efforts compensatoires inconscients pour découvrir une attitude exprimant la totalité de l’âme humaine. »


Rien qu’à ça, on peut deviner que Jung devait être beaucoup plus cool que Freud, là, qui nous disait toujours comment nous comporter pour être le mec qui file du bon coton. Pour Jung, ça peut bien être de la bave d’araignée, il n’existe pas de valeur autre que celle subjective. Comme il disait, les sentiments sont le facteur d’évaluation le plus juste qui soit. Les valeurs objectives n’existent pas, sauf comme résultat d’un consensus général (et on sait combien c’est dégueulasse).





Autre nécessité du recours au symbolisme : il nous permet de comprendre les étapes qui entourent le chemin de l’individuation : dépression, introversion, régression, renaissance. Au début, le conflit peut se manifester par le sentiment de la nostalgie :


« Une partie de l’âme désire sans doute l’objet extérieur ; mais une autre voudrait revenir en arrière vers le monde subjectif où lui font signe les palais aériens aisément construits par la fantaisie ».


Vu de l’extérieur, on dirait que le type devient asocial. Les activités de la réalité ne l’intéressent plus mais son retrait représente pour lui une plongée en soi, une pénétration dans l’inconscient en même temps qu’une ascèse. La philosophie des Brahamanas comprenait l’origine du monde comme provenant de cette attitude. De même, pour les mystiques, l’ascèse et la solitude permettaient la renaissance spirituelle de l’individu à un nouveau monde de l’esprit. L’individu plonge ainsi dans une phrase régressive qui le ramène d’abord à la phase de l’enfance (le moment où Jung joue aux legos de terre et de boue) et peut se poursuivre au-delà, avec l’apparition des images archétypiques primordiales. Cette régression réanime des voies et des processus qui se rapportent essentiellement aux relations avec la mère. Ces dernières étaient nécessaires pour l’enfant mais elles représentent désormais pour l’adulte un danger spirituel que les civilisations ont exprimé par le symbole de l’inceste. Le tabou de l’inceste s’impose ici comme garde-fou de la libido régressive. Il permet de s’arracher au cercle de la famille dont la force d’attraction continue de subsister et d’attirer l’individu adulte. Le risque est grand. Quand la libido quitte le monde lumineux de la réalité et retourne dans sa propre profondeur, elle retrouve le point de rupture qui s’appelle « la mère ». L’individu hésite : il faut choisir entre anéantissement et vie nouvelle.


« Si la libido reste fixée au royaume merveilleux du monde intérieur, alors l’homme est devenu une ombre pour le monde d’en haut, il est comme mort ou gravement malade. Mais si la libido réussit à se libérer et à remonter vers le monde d’en haut, alors se produit un miracle : le voyage aux enfers a été pour elle une fontaine de jouvence et de la mort apparente surgit une nouvelle fécondité. »


En prohibant l’inceste, on empêche le symbole maternel de remonter et de se perdre en arrière, vers les commencements ; il va au contraire vers l’inconscient en tant que matrice créatrice d’avenir. Cette tâche consiste  à intégrer l’inconscient, c’est-à-dire à faire la synthèse entre conscient et inconscient. De plus, l’usage du symbolisme offre à la libido prise dans la tendance incestueuse une nouvelle pente qui la fait passer dans une forme spirituelle. Dans le christianisme, élaboration d’un processus d’individuation collectif, la mère de chair devint l’Eglise et l’humanité se transforme en cercle de frères et de sœurs, liés dans l’héritage commun de la vérité symbolique. Telle est la destinée du héros que nous présentent les légendes intemporelles : il ne peut songer à son être d’homme qu’après avoir rempli sa fonction, c’est-à-dire avoir rendu possible la transformation du démon en une puissance à la disposition de l’homme (production de la volonté) et après avoir délivré définitivement la conscience du moi de la menace mortelle que fait peser sur elle l’inconscient sous la forme des parents négatifs (possibilité d’utiliser librement la volonté). Dans la réalité, il est permis à chacun d’accomplir cette destinée ou de la négliger. Si on la néglige :


« On sent un glissement et l’on se met à lutter contre ce penchant, à se défendre du sombre flot de l’inconscient qui monte et de sa séduction invitant à la régression, qui se dissimule, trompeuse, sous des idéaux sacrés, des principes et des convictions. […] Les convictions se transforment en platitudes, rengaines ; les idéaux, en habitudes endurcies ; et l’enthousiasme, en un geste automatique. La source d’eau vitale s’écoule goutte à goutte. […] S’il arrive que l’on ose regarder vers l’intérieur, […] alors on peut avoir un pressentiment de besoins, aspirations et appréhensions, dégoût et obscurité. Le cœur cherche à s’en détourner, mais la vie aimerait à s’y enfoncer. […] mais le devenir nous précipite et fait de nous des traîtres à l’idéal qui était le nôtre jusqu’alors et à nos meilleurs convictions ; traîtres à nous-mêmes tels que nous croyons nous connaître ».


C’est un sacrifice qui n’a pas été cherché consciemment. C’est une catastrophe. Spinoza le disait bien, la passivité lie à la tristesse. Mais le sacrifice peut être recherché activement, parce que l’individu pressent qu’il le conduira plus loin, qu’il pourra devenir « transmutation de toutes les valeurs », «métamorphose et conservation ». La descente comporte un risque mais il y aura toujours quelqu’un d’assez fou ou de courageux pour la tenter.


« Quiconque doit opérer cette descente devra la faire les yeux grands ouverts. Alors c’est un sacrifice qui fléchit même le cœur des dieux. A chaque descente succède une montée ».


Chez Freud il y avait une nécessité, mais mortellement fixée sur le passé. Chez Jung, la nécessité existe encore mais elle est dynamique et n’asservit personne :
« Ce n’est pas la mère qui a mis sur la route le ver venimeux, mais c’est la vie elle-même qui exige que s’accomplisse le cours du soleil, qu’il s’élève du matin jusqu’au midi et, franchissant le midi, se hâte vers le soir, nullement en désaccord avec lui-même, mais au contraire dans la volonté de ce déclin et de cette fin ».


L’existence est là, et l’homme dans l’existence, qui se meut d’après les limites de cette dernière. On peut comprendre certaines hallucinations ou productions artistiques comme étant les manifestations d’un inconscient qui cherche à rappeler cette nécessité à l’individu paumé :


« Quand se produit une sorte d’irruption de l’inconscient, il s’agit souvent d’une situation dans laquelle l’inconscient devance le conscient. Ce dernier est de quelque manière resté en panne et c’est alors l’inconscient qui prend en charge la marche en avant et la métamorphose dans le temps, mettant fin au temps d’arrêt. Les contenus qui se déversent alors dans la conscience représentent, sous forme archétypique, ce que la conscience aurait dû vivre pour ne pas rester stationnaire ».


Jung nous recommande de garder les yeux toujours grands ouverts pour ne pas nous laisser prendre au piège des apparitions lumineuses et des mirages d’un âge d’or.


« Car la vie continue, malgré la perte de jeunesse ; on peut même la vivre avec une plus grande intensité si l’on n’en entrave pas la marche en jetant un regard en arrière sur ce qui disparaît. Ce regard en arrière serait dans l’ordre s’il ne s’arrêtait pas aux dehors que l’on ne peut rappeler et si l’on se rendait bien compte de l’origine de la fascination exercée par ce qui fut. L’éclat doré des vieux souvenirs d’enfance repose moins sur de simples faits que sur un mélange d’images magiques, soupçonnées plutôt que vraiment conscientes. […] Le « mystère » que l’on perçoit représente le trésor d’images primitives que chacun apporte au monde comme cadeau de l’humanité, somme des formes innées qui sont propres aux instincts ».



Pour la clique freudienne et lacanienne, l’aspiration à la transcendance –la transmutation de toutes les valeurs- n’est qu’un symptôme offrant un dérivé compensatoire à la béance originelle. S’ils reconnaissent sa valeur éventuellement curative, ils jettent sur l’histoire symbolique des religions un regard vaguement condescendant. Leur psychanalyse négative s’effondre autour d’un trou noir, malgré tout son éclat. Celle de Jung, c’est plus modeste, se contente simplement de nous faire kiffer la vie en plein soleil.