vendredi 30 octobre 2015

François d'Assise (1904) d’Hermann Hesse



Pour quelles raisons Hermann Hesse a-t-il pu vouloir écrire cet ouvrage –que l’on peut difficilement appeler une biographie étant donnée la pauvreté des informations précises et factuelles en regard des informations idéologiques plus générales qui sont fournies-, nous allons en donner quelques hypothèses qui semblent toutes plus ou moins valables :


- François d’Assise représente le personnage qui aurait pu apaiser les peines existentielles d’un Loup des Steppes en errance. 
- François d’Assise représente le personnage qui sert d’horizon existentiel à Hermann Hesse lui-même.
- François d’Assise représente le personnage qui devrait servir d’horizon à n’importe quel individu intégré à la masse de l’humanité. 


Hermann Hesse emploie un ton franchement exalté lorsqu’il parle de François d’Assise. Nous ne sommes pas loin de l’hagiographie même si la question théologique est à peine abordée, citée pour son seul pouvoir symbolique de désintéressement de l’âme et de grandeur de la vision. 


Hermann Hesse découvre François d’Assise en 1899, alors qu’il se trouve à Bâle, sous l’influence de Rudolf Wackernagel. Le personnage prend alors une place déterminante pour sa vision esthétique et religieuse du monde. Il énonce son projet clairement : 


« J’ai longtemps souhaité traiter saint François de manière poétique, car sa limpide apparition est elle-même un poème pur et doux dont rien ne doit se perdre. »


Le parcours de François d’Assise ressemble étrangement à celui de Saint Augustin avec son clivage entre une phase profane et une phase sacrée, séparées par l’expérience de la conversion. Pour le rappeler, Hermann Hesse souligne l’écart qui existait entre la première vie chaotique, alimentée de plaisirs charnels, alimentaires, belliqueux et éthyliques, et la seconde vie, sainte et dévolue à l’Imitatio Christi. Quelques signes annonciateurs –le jeu des fleurs auquel se livra le jeune François- semblent pourtant témoigner avant l’heure de la métamorphose qu’il connaîtra plus tard, en renonçant à aller combattre avec Gautier de Brienne dans le sud de l’Italie. Toute la suite ressemble à un miracle sans éclats tapageurs. Dans l’humilité et la modestie, François d’Assise mène une vie d’errance qui ne cherche à draguer personne d’autre que Dieu. Il réunit de bons compagnons de routes, réussit à obtenir la tolérance du pape, se montre charitable avec les animaux et compose son Cantique du Soleil. Ce dernier n’était peut-être même pas utile : « On n’a conservé de lui qu’une unique prière –ou un unique cantique, mais à la place de paroles et de poèmes écrits il nous a laissé la mémoire de sa vie simple et pure, une vie dont la beauté et la grandeur silencieuse surpassent les œuvres même de bien des poètes. »


François d’Assise représente donc le contrepoint positif au Loup des Steppes dans la vision d’un Hermann Hesse mélancolique. Il reflète son romantisme, sa nostalgie, sa quête d’harmonie avec Dieu, le monde et la nature. Il incarne aussi la possibilité d’une vie d’errance simple et heureuse, sans contraintes sociales. C’est peut-être pour cette raison qu’Hermann Hesse parle du christianisme d’une manière anecdotique, préservant ainsi sa vision d’un François d’Assise détaché de toute dogmatique et qui serait le représentant d’un idéal humain de pure liberté.




Saint François d’Assise prêche aux oiseaux Giotto


« Sa prédication n’était pas comme celle des prêtres, car il n’avait pas pour maîtres ou modèles des livres, des Pères de l’Eglise, des formules ou des rhéteurs, mais uniquement son cœur brûlant et les oiseaux du ciel et les refrains des troubadours vagabonds. » 


« Dans toutes ses souffrances, il gardait constamment le sourire, bénissant et louant Dieu, et quand il gisait seul et aveugle dans sa hutte, il chantait des chants pleins d’allégresse.



Cantique des Créatures

« Altissimu onnipotente bonsignore,
Tue so le laude la gloria
E l’honore et onne benedictione.
Ad te solo altissimo se konfano,
Et nullu homo ene dignu te mentovare.

Laudato sie mi signore cun tucte le tue creature,
Spetialmente messor lo frate sole,
Lo qual è iorno et allumini noi per loi ;
Et ellu è bellu e radiante cun grande splendore,
De te altissimo porta significatione.

Laudato si, mi signore per sora luna e le stelle,
In celu lai formate clarite et pretiose et belle.

Laudato si, mi signore per frate vento
Et per aere et nubilo et sereno et onne tempo,
Per lo quale a le tue creature dai sustentamento.

Laudato si, mi signore per sor aqua,
Laquale è multo utile et humile et pretiosa et casta.

Laudato si, mi signore per frate focu,
per lo quale ennallumini la nocte,
et ello è bello et iocundo et robustoso et forte.

Laudato si, mi signore per sora nostra matre terra,
la quale ne sustenta et governa,
et produce diversi fructi con coloriti flori et herba.

Laudato si, mi signore per quelli ke perdonano per lo tuo amore,
et sostengo infirmitate et tribulatione ;
Beati quelli ke l’sosterrano in pace,
ka da te altissimo sirano incoronati.

Laudato si, mi signore per sora nostra morte corporale,
da la quale nullu homo vivente po skappare ;
Guai acquelli ke morrano ne le peccata mortali ;
beati quelli ke trovarà ne le tue santissime voluntati,
ka la morte secunda nol farrà male.

Laudate et benedicete mi signore et rengratiate
et serviate li cun grande humilitate. »

samedi 17 octobre 2015

Humain, trop humain (1878) de Friedrich Nietzsche



Trop humain d’écrire une connerie supplémentaire sur ce bouquin. A l’intérieur : opinions et sentences mêlées de l’homme le mieux schizophréniquement établi du monde, mi-ombre et mi-voyageur, monsieur Nietzsche.


Pour qui le connaît déjà, rien de surprenant dans ce recueil. C’est toujours le même homme qui affirme son besoin d’un surhomme. « Qu’il suffit de peu de plaisir à la plupart pour trouver la vie bonne, que l’homme est modeste ! » Nietzsche a sans doute été tué par son besoin d’une vie pleine et inépuisable. Mais la vie ne lui offre pas souvent l’occasion de se répandre et d’inonder les terres stériles qui l’entourent. Là où il attend le courage d’existences qui s’affirment, joyeuses et sûres d’elles, il ne découvre que des simulacres timides et lâches, qui bafouillent leur veulerie en pervertissant les mots de « pitié » ou d’ « amour ». Important de distinguer la vertu de celui qui ne commet pas le mauvais acte parce qu’il n’en a pas la capacité, de la vertu de celui qui ne commet pas le mauvais acte parce qu’il n’en ressent pas le besoin, bien qu’il en ait la capacité. Dans le premier cas, l’homme vertueux sera triste et déprimé : s’il s’exprime il contaminera ses prochains par la suie de ses pensées. Dans le deuxième cas, l’homme vertueux sera serein et souriant, comme Epicure dont l’opulence se contentait d’ « un petit jardin, des figues, du fromage et, avec cela, trois ou quatre bons amis ». 

L’humanité peut donc se classer –entre autres catégories cliniques- en deux types : ceux qui sont au-deçà de leurs pulsions (qu’ils les assouvissent ou qu’ils se restreignent dans le malheur) et ceux qui les ont dépassées, intégrées, assimilées à leur personne si bien qu’ils en acceptent la puissance, ou qu’ils la regardent déferler de loin, souriant de voir cette fureur ample et puissante, vitale jusqu’aux crocs. 


Les frigides de la vie, ceux qui conspuent Nietzsche de loin, sans l’avoir lu, parce qu’ils savent que ses pensées risqueraient de mettre en branle tout un édifice sécuritaire de convictions, trouveraient pourtant de quoi réviser leurs jugements dans cet opuscule qui brasse plus d’idées que la plupart de ses autres écrits. Qu’il suffise de lire les considérations suivantes pour qu’on élimine définitivement le préjugé selon lequel Nietzsche serait un homme cruel qui rêvait d’empaler l’humanité sur le sommet des clochers :


« Le meilleur moyen de bien commencer chaque journée est : à son réveil, de réfléchir si l’on ne peut pas ce jour-là faire plaisir au moins à un homme. Si cela pouvait être admis pour remplacer l’habitude religieuse de la prière, les autres hommes auraient un avantage à ce changement. »


« Ce n’est pas la lutte des opinions qui a rendu l’histoire si violente, mais bien la lutte de la foi dans les opinions, c’est-à-dire des convictions. Si pourtant tous ceux qui se faisaient de leur conviction une idée si grande, qui lui offraient des sacrifices de toute nature et n’épargnaient à son service ni leur honneur, ni leur vie, avaient consacré seulement la moitié de leur force à rechercher de quel droit ils s’attachaient à cette conviction plutôt qu’à cette autre, par quelle voie ils y étaient arrivés : quel aspect pacifique aurait pris l’histoire de l’humanité ! »


« Chaque fois que l’on utilise et sacrifie l’être humain comme un moyen servant aux fins de la société, c’est toute l’humanité supérieure qui s’en afflige. »


Et pour en finir une bonne fois pour toutes avec son prétendu antisémitisme :


« Tout le problème des Juifs n’existe que dans les limites des États nationaux, en ce sens que là, leur activité et leur intelligence supérieure, le capital d’esprit et de volonté qu’ils ont longuement amassé de génération en génération à l’école du malheur, doit arriver à prédominer généralement dans une mesure qui éveille l’envie et la haine, si bien que dans presque toutes les nations d’à présent — et cela d’autant plus qu’elles se donnent plus des airs de nationalisme — se propage cette impertinence de la presse qui consiste à mener les Juifs à l’abattoir comme les boucs émissaires de tous les maux possibles publics et privés. »


Maintenant, à nous de subir l’examen de conscience…
Sommes-nous gentils par défaut de puissance ou par excès de puissance ? si tu sens la vie qui bouillonne en toi…on pourrait crever des mondes avec ce Nietzsche.




Moritz von Schwind


Nietzsche parle d'Humain, trop humain :

« Humain, trop humain est le monument commémoratif d’une crise. Je l’ai intitulé : un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire ; en l’écrivant je me suis débarrassé de tout ce qu’il y avait en moi d’étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m’est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci : « Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois — des choses humaines, hélas ! trop humaines ! » 


Préface :

« Notre vocation nous maîtrise, même quand nous ne la connaissons pas encore : c'est l'avenir qui dicte sa règle à notre présent. » 



La morale considérée comme une autonomie de l'homme :

« Le soldat souhaite de tomber sur le champ de bataille pour sa patrie victorieuse : car dans le triomphe de la patrie, il trouve le triomphe de son vœu suprême. La mère donne à l’enfant ce qu’elle-même se refuse, le sommeil, la meilleure nourriture, dans certaines circonstances sa santé, sa fortune. — Mais tout cela, sont-ce des états d’âme altruistes ? Ces actes de moralité sont-ils des miracles, parce que, suivant l’expression de Schopenhauer, ils sont « impossibles et cependant réels » ? N’est-il pas clair que, dans ces quatre cas, l’homme a plus d’amour pour quelque chose de soi, une idée, un désir, une créature, que pour quelque autre chose de soi, que par conséquent il sectionne son être et fait d’une partie un sacrifice à l’autre ? » 


Erreurs du passif et de l'actif (pour une éthique du méchant ?) :

« Lorsque le riche prend au pauvre un bien qui lui appartient (par exemple un prince qui enlève au plébéien sa maîtresse), il se produit une erreur chez le pauvre ; il pense que l’autre doit être bien abominable, pour lui prendre le peu qu’il possède. Mais l’autre est loin d’avoir un sentiment si profond d’un seul bien il ne peut donc pas se mettre comme il faut dans l’âme du pauvre et ne lui fait pas autant de tort que l’autre ne croit. Tous deux ont l’un de l’autre une idée fausse. L’injustice du puissant, qui révolte le plus dans l’histoire, n’est pas à beaucoup près aussi grande qu’elle paraît. Rien que le sentiment héréditaire d’être un être supérieur, aux droits supérieurs, donne assez de calme et laisse la conscience en repos ; nous-mêmes, tant que nous sommes, quand la différence entre nous et d’autres êtres est fort grande, nous n’avons plus aucun sentiment d’injustice et nous tuons une mouche, par exemple, sans remords. » 


Livres qui enseignent à danser (Nietzsche entre absolument dans cette catégorie) :

« Il y a des écrivains qui, parce qu’ils représentent l’impossible comme possible et parlent de ce qui est moral et génial comme si l’un et l’autre n’étaient qu’une fantaisie, un caprice, provoquent un sentiment de liberté joyeuse, comme si l’homme se posait sur la pointe des pieds et, par une joie intérieure, était absolument obligé de danser. » 


Confiance et confidence :

« Celui qui cherche de propos délibéré à pénétrer dans la confidence d’une autre personne n’est ordinairement pas certain de posséder sa confiance. Celui qui est certain de la confiance attache peu de prix à la confidence. » 


Valeur des livres sincères :

« Devant un livre on se laisse aller, si fort que l’on se retienne devant les gens. » 


Dans la séparation :

« Ce n’est pas dans la manière dont une âme se rapproche de l’autre, mais à sa façon de s’en éloigner que je reconnais son affinité et parenté avec elle. » 


Danger qui guette les abstinents :

« Il faut se garder de fonder sa vie sur une base d’appétits trop étroite ; car, à s’abstenir des joies que comportent situations, honneurs, corps constitués, voluptés, commodités, arts, un jour peut venir où l’on s’aperçoit qu’au lieu de la sagesse, c’est le dégoût de vivre que l’on s’est donné pour voisin par ce renoncement. » 


Entre amis :

« II est beau de se taire ensemble,
Plus beau de rire ensemble, —
Sous la tenture d’un ciel de soie,
Adossés contre la mousse du hêtre,
De rire affectueusement avec des amis d’un rire clair
Et de se montrer des dents blanches.

Si je fais bien, nous nous tairons ;
Si je fais mal, — nous nous rirons,
Et de plus en plus mal ferons,
Plus mal ferons, plus mal rirons,
Tant que nous descendions à la fosse. » 

jeudi 8 octobre 2015

L’expérience religieuse – essai de psychologie descriptive (1906) de William James





Pourrait-on être religieux et ne pas croire en Dieu ? La question ne semble pas impertinente après la lecture de cet « essai de psychologie descriptive » publié par William James en 1906 sous le titre de L’expérience religieuse. Je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré la moindre référence à Dieu dans ces développements, ou peut-être de manière si naturelle qu’on ne se sent pas obligé de lire le manuel du parfait petit athée pour comprendre que se référer à la religion ne signifie pas forcément appartenir dogmatiquement à une confession. Il peut s’agir simplement d’un convenance à laquelle on se réfère pour désigner une expérience dont la caractéristique, peut-être, est d’être aussi riche en variations qu’il existe d’âmes pour la connaître. Le mot de religion est usé seulement pour ceux qui ne veulent pas admettre cette diversité. 


La mode des éprouvettes, du positivisme et du matérialisme bat son plein. William James en est un peu imprégné, sans tomber toutefois dans la servilité. S’il aborde le phénomène religieux du point de vue de l’expérience individuelle, rattachant l’expérience religieuse à des expériences de la matière, il valorise surtout les découvertes récentes de la psychologie. Et dans ce domaine, on ne peut jamais vraiment être sûr de quoi que ce soit… 


William James a amassé pléthore de données mortes et vivantes qu’il extrait de témoignages littéraires ou religieux ou de cas psychologiques contemporains et qu’il répertorie ensuite dans les catégories d’expériences religieuses mises à jour par ses soins. L’expérience religieuse est ainsi abordée dans ses rapports à la névrose pour remarquer, plus généralement, ce qui la rattache à la vie psychologique de tout individu. William James ne délaisse cependant pas l’importance des faits et l’originalité de sa pensée se trouve dans le caractère performatif qu’il attribue au monde de l’invisible. 


« Ma vie subconsciente toute entière, mes impulsions, croyances, aspirations, ont lentement préparé l’intuition qui affleure aujourd’hui au niveau de ma conscience et qui est plus vraie –quelque chose en moi me l’assure- que les plus beaux raisonnements élevés contre elle. »


Parmi les différents types de caractères religieux, il remarque l’optimiste religieux (Saint François d’Assise, Rousseau, Diderot ou Bernardin de Saint-Pierre sont admis dans cette heureuse catégorie), les âmes douloureuses (Goethe, Tolstoï, John Bunyan, Henry Alline) et la volonté partagée (incohérente) qui retrouve parfois son unité (Saint Augustin). La conversion est un fait qui transforme parfois une âme en une autre ou qui l’autorise à accomplir un cheminement qui durera tout au long de sa carrière d’existence. A l’époque où l’invention du concept de vie subliminale est récente, William James s’en empare hardiment pour expliquer le phénomène de conversion religieuse qui aurait pour condition, selon lui, une vie subliminale intense. De toutes ces considérations, William James chemine doucement mais sûrement vers la reconnaissance de la psychothérapie (qu’il appelle alors mind-cure) en tant que forme de religion nouvelle. Il considère en effet que la psychothérapie creuse l’âme sans limiter son forage par la menace du jugement moral. Le mal ne serait plus qu’un phénomène empirique qu’un autre niveau de conscience pourrait parfaitement justifier. 


« Pour qu’une idée pénètre en nous par suggestion, il faut qu’elle se présente sous la forme d’une révélation. La mind-cure, en prêchant son évangile nouveau, c’est-à-dire l’optimisme à tout prix, la parfaite santé de l’âme, et partant celle du corps, a touché des cœurs que le christianisme traditionnel n’avait pas su toucher. »


Ce n’est pas une idée réductrice ! William James estime que la mind-cure peut s’inspirer des phénomènes de la vie religieuse mais qu’elle ne peut toutefois pas s’y substituer entièrement. L’expérience religieuse en soi a une valeur que les temps modernes dénigrent. Il s’agit donc de se soumettre aux exigences les plus basses de l’époque pour souligner la légitimité intemporelle du phénomène. Et puisqu’on a déjà assez causé des valeurs supposées de ses origines sans jamais rien résoudre, William James renverse la situation et décide de prouver la légitimité du phénomène religieux en examinant ses fruits : la sainteté (accompagnée de sa critique), le mysticisme, la spéculation théologique et la religion pratique. La religion engendre parfois des phénomènes extrêmes qui mettent en danger la vie de l’individu voire de masses entières, mais peut-on reprocher à la religion d’être un leurre si on lui reproche en même temps des effets réels ? En rattachant les manifestations religieuses à des origines biologiques (psychologiques), William James prend la science à son propre piège : elle espérait dépasser les phénomènes irrationnels en expliquant tout par une conjonction de molécules mais avec William James, les configurations organiques se retrouvent enfin être la cause des phénomènes irrationnels de toute nature. Un homme ne devient donc pas fou ou dangereux à cause de la religion : il l’était déjà fondamentalement et se serait servi de n’importe quoi d’autre, trouvé à portée de main, pour exacerber ses penchants latents. En revanche, la religion peut pousser l’individu à se dépasser et à amplifier la joie de son âme et il serait difficile de parvenir à des résultats parfois aussi impressionnants si nous ne nous étions pas mis d’accord sur certaines valeurs communes qui caractérisent la plupart des manifestations religieuses. Que serait une religion qui offre la joie à l’individu lorsque celle-ci ne se rattache qu’à des croyances ou des cultes strictement personnels ? La transcendance a bien plus de chance de se réaliser lorsque l’individu rattache ses croyances personnelles au fond d’un culte et d’une histoire partagés. 


William James, bien scientifiquement et tranquillement, nous livre un superbe essai qui explore l’âme dans ses penchants les plus irrationnels. Tout philosophe y trouvera du grain à moudre, tout scientifique y apprendra l’humilité, tout individu touché de près ou de loin par l’expérience difficilement communicable de la religion y trouvera des compagnons. Ce n’est pourtant pas œuvre de dévot car ici, le dévot sortirait de sa lecture triste à en perdre la foi. Pendant ce temps, l’homme véritablement religieux irradierait. 




Guido Reni, L'Aurore



Comme une explication des dérives extrêmes ?

« Mais quand les autres à leur tour viennent critiquer notre enthousiasme, ne voulant y voir que l’expression de nos dispositions organiques, nous sommes froissés, blessés, car nous savons que nos états de conscience possèdent par eux-mêmes une valeur, comme révélation de la réalité ; et nous voudrions faire taire tout ce matérialisme médical. »


Qu'est-ce que la divinité ?

« On peut appeler divin ce qui est premier dans l’ordre de l’être et de la puissance ; quelque chose qui enveloppe et déborde tout le reste, sans que l’on y puisse échapper ; ce qui est le plus compréhensif et le plus profondément vrai ; la religion d’un homme se confondrait alors avec son attitude à l’égard de ce qu’il considère comme la vérité première. »


« Ma vie subconsciente toute entière, mes impulsions, croyances, aspirations, ont lentement préparé l’intuition qui affleure aujourd’hui au niveau de ma conscience et qui est plus vraie –quelque chose en moi me l’assure- que les plus beaux raisonnements élevés contre elle. »

Conclusion définitive :

« Je ne dis pas […] que la primauté doive appartenir, dans le domaine religieux, à l’inconscient et à l’irrationnel. Je remarque seulement qu’en fait, les choses se passent toujours ainsi. »