lundi 28 septembre 2015

Journal en miettes (1967) d'Eugène Ionesco






Flaubert, pas trop con, avait écrit : « Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure nous en reste aux doigts ». Il faut parfois écouter les vieux, ils n’ont pas tort. Si j’avais su, je ne me serais pas mise à courir comme une dératée et langue pendante derrière mon idole littéraire de jeunesse, après avoir reçu l’œuvre théâtrale d’Ionesco comme la révélation d’une obsession partagée de l’absurde et de tous ces trucs qui ne servent à rien, mais qui constituent une vie. Mais non, je me suis procurée son Journal en miettes comme j’aurais braqué la porte d’entrée de son bureau pour fouiller dans son tiroir et en extraire les petits mots dégueulasses qu’il s’écrivait à lui-même. Immense duperie : en fait de journal, une justification baveuse. Ses pages sentent le chiqué passées les trois premières minutes de lecture.


On subit d’entrée de jeu ses souvenirs d’enfance gratinés d’une fausse mélancolie -on les appellerait « Les malheurs d’Eugène ». Suivent ensuite quelques réflexions sur la littérature et des auteurs par-ci par-là, des notes et morceaux retirés sur la pièce « Le roi se meurt » (peut-être la meilleure section de ce journal), un genre d’essai sans direction ni profondeur sur Freud, Jung et la psychanalyse en général, et puis beaucoup de rêves, pratiquement plus que de ça vers la fin. Des rêves bruts, sans perspective ni densité. Or, nous savons tous très bien, pour avoir voulu peut-être partager nos rêves avec quelques proches qu’on pensait pourtant passionnés par notre vie intérieure, que ceux-ci ne suscitent l’intérêt de personne d’autre que le rêveur. De toute façon, les rêves décrits par Ionesco semblent étrangement trop précis pour être authentiques. Souhaitait-il donner une version littéraire des toiles de Dali ? 


Heureusement, Ionesco sait parfois être plus sincère et se dévoile sans gloriole. On découvre par exemple que son obsession pour l’absurde n’est sans doute pas étrangère à l’orientation qu’a prise sa vie vers la littérature, par un hasard totalement fortuit, suite au succès de petites pièces écrites sans vraiment y penser, comme d’autres font leurs mots croisés ou promènent bébé au parc. 


« Je me dis depuis pas mal de temps que je devrais tout de même commencer à écrire mon œuvre, la vraie. Au fond, le théâtre n’est pas ma vocation véritable. Ayant écrit une pièce de théâtre, après avoir écrit d’autres sortes de choses, j’ai eu envie d’en écrire une seconde, puis ayant réussi à intéresser plusieurs personnes à cette seconde pièce, je me suis mis à en faire une troisième. Par la suite, réussissant à gagner ma vie avec la quatrième ou la cinquième pièce, j’ai continué bien sûr à en faire d’autres, à ne plus faire que cela. »


On découvre également un Ionesco beaucoup moins mature que dans ses pièces de théâtre, travaillé à mort, comme n’importe quel vieux qui réaliserait, mais un peu trop tard, que la vie pose aux vivants des questions essentielles. Doit-nous encaisser notre déception ou supposer qu’Ionesco cachait un fond de schizophrénie ? Lui qui semblait s’être répondu à travers ses pièces ne serait-il en fait qu’un type qui écrit sans se comprendre ? Ce n’est pas gentil mais de toute façon, ce n’est pas moi qui le dis. Ionesco lui-même en a marre de la littérature et de l’apitoiement de l’auto-analyse littéraire.


« Le verbe est devenu du verbiage. Tout le monde a son mot à dire.
Le mot ne montre plus. Le mot bavarde. Le mot est littéraire. Le mot est une fuite. Le mot empêche le silence de parler. Le mot assourdit. Au lieu d'être action, il vous console comme il peut de ne pas agir. »



C’est pour cela qu’il parle tout le temps de psychanalyse, devinant que cette discipline, à l’opposé de la littérature, permet une exploration décisive du cœur pour s’instruire de sa voie personnelle, alors que la littérature explore le cœur et ne crache que des rebuts stériles, conduit à la torture de soi-même et au désespoir. Mais, et c’est là où je voulais en venir, Eugène Ionesco m’agace : il nous balance son Journal en miettes comme une trituration personnelle, dédiée à soi et pour soi, alors qu’elle apparaît comme un genre de travail d’écolier qui attend une bonne note. Et de nous citer tel grand mec de la psychanalyse, telle philosophie orientale, tel Absolu supersonique, alors qu’il reste éperdument empaffé de ses malheurs, trop ravi d’avoir de la littérature à faire plutôt que rien. Et pourtant, il déteste cette littérature ! Mais parce qu’il ne sait rien faire d’autre et qu’il sait pourtant qu’autre chose l’attend, pris au piège de son théâtre, englué là-dedans à mort, il n’arrive à rien de plus. Et mieux il le constate, plus il s’empâte. J’ai touché à l’idole et il n’en reste plus grand-chose. Honte à moi mais si je me permets de critiquer Ionesco aussi injustement, c’est parce que j’ai vénéré ses textes dramatiques. Ici, il se présente comme une sous-merde décevante, n’arrivant pas à cracher une phrase qui arriverait à la hauteur de la réplique la plus minable de la Cantatrice Chauve. Sachant cela, je relirais peut-être ses pièces avec un émerveillement renouvelé, ne croyant pas exagérer lorsque je ponctuerais chaque scène par le balbutiement du miracle.




Emil Holarek


Naissance d'une vocation :

« Je me dis depuis pas mal de temps que je devrais tout de même commencer à écrire mon œuvre, la vraie. Au fond, le théâtre n’est pas ma vocation véritable. Ayant écrit une pièce de théâtre, après avoir écrit d’autres sortes de choses, j’ai eu envie d’en écrire une seconde, puis ayant réussi à intéresser plusieurs personnes à cette seconde pièce, je me suis mis à en faire une troisième. Par la suite, réussissant à gagner ma vie avec la quatrième ou la cinquième pièce, j’ai continué bien sûr à en faire d’autres, à ne plus faire que cela. » 


Quelques belles réflexions -malheureusement très rares :

« Je suis partagé entre l’amour de moi-même et l’amour de l’autre. C’est cela mon drame, c’est cela mon enfer. Incapable de renoncer à moi en faveur des autres, incapable de renoncer à l’autre en ma faveur. Je devrais me dire, je devrais être convaincu que ni les autres ni moi-même n’avons de l’importance. Aucune importance. J’ai beau me le dire, je ne puis supporter de frustrer les autres de l’amour que je leur dois. » 


« Les douleurs, chagrins, échecs m'ont semblé toujours plus vrais que les réussites ou le plaisir. J'ai toujours essayé de vivre, mais je suis passé à côté de la vie. Je crois que c'est ce que ressentent la plupart des hommes. Je n'ai pas su m'oublier. »


« Cet acharnement à me connaître et à connaître, j’aurais dû l’avoir plus tôt. Si je m’y étais pris à temps, peut-être serais-je arrivé à quelque chose. Au lieu de faire de la littérature. Quel temps perdu, quel gaspillage, je croyais que j’avais tout mon temps. » 


« Il y a, dans la ripaille, une gratuité, une liberté : on ne mange pas pour vivre ; on mange pour que ça craque, pour que ça éclate ; une façon de se tuer. » 

dimanche 20 septembre 2015

Jeu et réalité – L’espace potentiel (1971) de Donald Winnicott





Carl Gustav Jung, les décennies bien tassées, se plaisait à faire des petites constructions dans la terre et la boue, avec des cailloux, pour renouer avec son côté enfantin et son esprit de jeu. Donald Winnicott se fiche lui aussi d’avoir l’air sérieux et on le voit souvent ramper par terre et babiller avec les bébés. Il ne les méprise pas, il sait qu’ils ont quelque chose à lui dire, à leur façon. 


Donald Winnicott ne s’incline pas seulement devant les bébés. Il commence son livre en remerciant plus généralement ses patients pour tout ce qu’ils lui ont appris, bien loin de ce qu’il pouvait imaginer connaître avant de commencer sa carrière. En cela, il se rapproche des chantres de l‘anti-psychiatrie, Ronald Laing et David Cooper en tête, qui affirmaient que du patient ou du médecin, le malade n’était pas toujours celui que l’on croyait. Etendant son humilité à l’étendue de ses pratiques, Donald Winnicott interroge ses certitudes pour les remettre en question à chaque fois que l’occasion se présente à lui de réviser ses acquis, et lorsqu’on lui dit que l’individu se définit par ses relations interpersonnelles externes et sa réalité intérieure, il propose une troisième zone d’existence : l’aire intermédiaire d’expérience, à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure. 


Cette aire intermédiaire d’expérience se constitue chez le nourrisson dans son rapport avec sa mère (rappelons que la mère peut être n’importe quel prototype protecteur, à la limite un robot bien programmé ferait l’affaire, voire un hologramme si celui-ci avait un peu de consistance), puis dans son rapport avec son environnement. Un seul critère pour ceux-ci : être suffisamment bon, c’est-à-dire ni trop ni trop peu. Trop peu et l’enfant, livré à lui-même, n’aurait pas la confiance nécessaire pour élaborer cette aire intermédiaire d’expérience. Trop et l’enfant n’en ressentirait pas le besoin, se retrouvant ainsi bien dépourvu lorsque l’hiver affectif viendra un jour ou l’autre frapper à sa porte. 


« La mère (qui n'est pas forcément la propre mère de l'enfant) suffisamment bonne est celle qui s'adapte activement aux besoins de l'enfant. Cette adaptation active diminue progressivement, à mesure que s'accroît la capacité de l'enfant de faire face à une défaillance d'adaptation et de tolérer les résultats de la frustration. […]
En fait, pour que les soins soient bénéfiques, c’est le dévouement qui importe, non le savoir-faire ou les connaissances intellectuelles. »



Rien de bien sorcier, mais il fallait oser le dire. Donald Winnicott se montre proprement génial et réaliste en proposant que la perfection n’existe pas, qu’il faut arrêter de se prendre la tête avec des dogmes conçus une fois pour toutes, qu’on aimerait appliquer à tout le monde et surtout à n’importe qui. A chacun selon ses besoins. 


« [Le phénomène ou l’objet transitionnel] est une défense contre l’angoisse, en particulier contre l’angoisse de type dépressif. »


Et hop, une petite angoisse pas trop longue et supportable, et le bébé investit l’objet transitionnel (qui peut être un bout de ficelle, une peluche, un rituel ou un visage). Celui-ci va subir plusieurs phases de tests : prise de possession, amour et haine, constance, aptitude à survivre à la destruction, vitalité. L’objet est condamné dès le début à connaître un désinvestissement progressif qui témoigne du bon développement de l’enfant. Winnicott résume très bien ce processus dans son hallucination auditive du discours qui pourrait relier le bébé à l’objet, si tous deux parlaient comment vous et moi :


« Le sujet dit à l’objet : « Je t’ai détruit », et l’objet est là, qui reçoit cette communication. A partir de là, le sujet dit : « Hé ! l’objet, je t’ai détruit. » « Je t’aime. » « Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi. » »


Dans ce rapport avec l’objet transitionnel s’élaborera l’aire intermédiaire d’expérimentation :


« L'aire intermédiaire à laquelle je me réfère est une aire, allouée à l'enfant, qui se situe entre la créativité primaire et la perception objective basée sur l'épreuve de réalité. »


On comprend que ces observations permettent à Winnicott de mieux comprendre les problèmes des enfants, sans exclure les problèmes des adultes qui ont morflé dès les premières années de leur vie, et qui ne s’en sont jamais vraiment remis. Plus étonnant encore, la réflexion peut se transposer également au processus thérapeutique en lui-même. Winnicott ne s’illusionne pas. Freud et compagnie ont beau prendre leur petit air sérieux, au fond, ils s’amusent toute la journée. Le thérapeute est la maman, le patient est le bébé, et la séance qui les réunit est une belle aire de jeux dont les règles s’établissent progressivement. 


« En psychothérapie, à qui a-t-on affaire ? A deux personnes en train de jouer ensemble. Le corollaire sera donc que là où le jeu n'est pas possible, le travail du thérapeute vise à amener le patient d'un état où il n'est pas capable de jouer à un état où il est capable de la faire. »


On comprend l’excitation réciproque : à quel jeu allons-nous nous frotter ? Le thérapeute espère bien sûr ne pas devoir perdre la partie, mais les jeux les plus diaboliques sont ceux qui ne se terminent jamais. Ceux-ci restent dans la mémoire du thérapeute comme un souvenir des plus cuisants échecs. Pour éviter cela, il ne faut pas tricher avec les interprétations toutes prêtes qu’on passe au four à micro-ondes, et qui se décomposent sitôt servies dans l’assiette.


« Le patient a été incapable de se reposer en raison d’une défaillance de l’apport de l’environnement qui a annulé le sentiment de confiance. Le thérapeute a, à son insu, abandonné son rôle professionnel et il l’a fait en revenant au rôle de l’analyste intelligent qui veut mettre de l’ordre dans le chaos. »


Enfin, Winnicott étend également ses observations à ces grands nourrissons que sont les adolescents. A la pulsion de mort qui imprègne les plus jeunes succède alors la pulsion de meurtre. Qui est visé ? Les parents, la famille, l’environnement le plus immédiat, dans la tourmente de la crise d’adolescence. Winnicott fournit alors des conseils précieux aux parents dépourvus de la société moderne lorsque celle-ci, usant de sa plus cruelle coercition douce, leur enjoint de se montrer cool à outrance. Au fond, le gosse n’a pas vraiment envie d’aller en boîte à quatorze ans (de toute façon, il n’a pas encore de quoi se payer une bouteille de vodka) et il trouve ça beaucoup plus excitant de lutter pour réclamer ce droit. Il brandit son désir comme une arme, pour tuer ses parents, espérant moins qu’ils n’abdiquent qu’ils ne résistent. 


« On peut estimer que [laisser tomber votre responsabilité d’adulte], c’est laisser tomber vos enfants (à un moment critique). A ce jeu de la vie, vous abdiquez précisément au moment où ils viennent pour vous tuer. Y a-t-il alors quelqu’un d’heureux ? Certainement pas l’adolescent qui devient celui sur lequel on s’appuie. L’activité de l’imagination se perd, la lutte de l’immaturité cesse. Se rebeller n’a plus de sens, l’adolescent qui remporte trop tôt la victoire est pris à son propre piège.»


Libre à chacun de ramper devant ses gosses si cette éducation doit les conduire à une destination précise, mesurée, réfléchie, mais s’il s’agit seulement de paraître détendu, en accord avec les injonctions contradictoires d’une société qui veut faire croire qu’elle a bien digéré son mai 68, cessez le massacre. Soyez adultes, osez représenter une figure que l’enfant pourra respecter et sur laquelle il pourra se reposer jusqu’à ce qu’il ait atteint sa vraie maturité. En attendant, permettez-lui encore d’être un peu fou, fou de cette manière particulière qui lui est concédée. « Cette folie ne deviendra véritable folie que si elle apparaît plus tardivement ». Et là, autant dire que le jeu sera bien plus laborieux. 




Max Beckmann


Etude théorique de l'objet transitionnel :

« 1. L'objet transitionnel prend la place du sein ou de l'objet de la première relation.
2. L'objet transitionnel précède l'établissement de l'épreuve de la réalité.
3. En relation avec l'objet transitionnel, le petit enfant passe du contrôle omnipotent (magique) au contrôle par la manipulation (comportant l'érotisme musculaire et le plaisir de la coordination).
4. L'objet transitionnel peut finir par devenir un objet fétiche et persister sous cette forme dans la vie sexuelle de l'adulte.
5. L'objet transitionnel peut, de par l'organisation érotique anale, prendre la place des fèces (mais ce n'est pas pour cette raison qu'il peut sentir mauvais et rester sale). »



Une autre définition de la mère (ou du thérapeute) suffisamment bon(ne) :

« L’amour de la mère ou du thérapeute ne signifie pas seulement répondre aux besoins de dépendance, mais en vient à vouloir dire autre chose : fournir l’opportunité à ce bébé ou à ce patient d’aller de la dépendance vers l’autonomie. » 


Conclusion appliquée à la psychothérapie :

« Ces réflexions nous fournissent une indication sur le procédé thérapeutique à adopter : il faut donner une chance à l'expérience informe, aux pulsions créatives, motrices et sensorielles de se manifester; elles sont la trame du jeu. C'est sur la base du jeu que s'édifie toute l'existence expérientielle de l'homme. » 


Et conclusion appliquée à la vie :

« Il est vraisemblable que nous ne serons jamais à même d'expliquer cette pulsion créative; vraisemblable aussi que nous ne serons jamais tentés de le faire. En revanche, nous pouvons établir un lien entre la vie créative et le fait de vivre, tenter de comprendre pourquoi cette vie créative peut être perdue et pourquoi le sentiment qu'éprouve un individu, celui que la vie est réelle et riche de signification, peut disparaitre. »

mardi 15 septembre 2015

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… (1973) dirigé par Michel Foucault





Agé de vingt ans et des poussières, Pierre Rivière est poursuivi par la justice après avoir tué sa mère, sa sœur et son frère. Après avoir commis ce meurtre, il s’enfuit et vagabonde pendant un mois dans les forêts alentours. Lorsqu’on le retrouve, il invoque tout d’abord la raison divine pour justifier son meurtre, puis reconnaît qu’il voulait seulement venger son père, victime selon lui d’humiliations répétées de la part de sa mère. Le meurtre de la petite sœur et du petit frère est justifié quant à lui par l’attachement de ces derniers à leur mère. 


Michel Foucault, auteur d’une « Histoire de la folie », à l’occasion de son entreprise critique des institutions, a déterré un rapport complet autour de cette affaire qui s’est déroulée dans la campagne française des années 1865. L a première partie du livre est factuelle et nous expose sans commentaire les documents de l’arrestation, de l’instruction, des consultations médico-légales, du procès et du mémoire. 


La deuxième partie réunit plusieurs intellectuels contemporains de Foucault autour d’un commentaire qu’ils souhaitent neutre de l’affaire. Ils ne se laissent pas prendre au piège qu’ils dénoncent et ne cherchent pas à analyser le comportement de Pierre Rivière d’un point de vue psychiatrique ou psychanalytique. Ce qui les intéresse, c’est d’observer les rapports entre la psychiatrie et la justice pénale, de se poser la question de la formation et du jeu d’un savoir dans ses rapports avec les institutions, de déchiffrer les relations de pouvoir, de domination et de lutte à l’intérieur desquelles les discours sont produits. Cette analyse n’est pas exempte de défauts : on fout la paix à l’individu pour questionner le collectif, on dénonce la violence qu’inflige l’interprétation psychanalytique à l’individu pour la reproduire sur le collectif, bref, on passe d’un coupable à un autre, comme si on reconnaissait que l’individu est la conscience éveillée qui manifeste parfois, sans le savoir, les dérèglements d’une société et de ses institutions. 


Il ne faut sans doute pas se soumettre absolument aux interprétations psychiatriques, et les observations critiques des intellectuels dans ce livre sont du même ressort, même si elles cherchent à prendre du recul et à se montrer critique vis-à-vis de leur propre discours. Malgré les défauts inévitables qui apparaissent dès lors que quelqu’un produit un discours, ce livre offre cependant le témoignage rare et brut d’un assassin. Aurait-on permis à cet homme de s’exprimer et, le cas échéant, aurait-on gardé son témoignage en mémoire avant le 19e siècle ? Plus encore, au-delà du fait anecdotique, Michel Foucault nous invite à observer les jeux entre la justice et la psychiatrie au 19e siècle, se construisant mutuellement entre rejet et complicité. Ce croisement inédit augmenterait selon lui considérablement le risque de réalisation de son plus grand cauchemar, à savoir l’emprise toujours croissante des institutions sur la liberté présumée de l’être humain.




John Bauer

Présentation de Michel Foucault :

« Nous voulions étudier l'histoire des rapports entre psychiatrie et justice pénale. Chemin faisant, nous avons rencontré l'affaire Rivière.
Elle était relatée dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale de 1836. Comme tous les autres dossiers publiés par cette revue, celui-ci comportait un résumé des faits et des expertises médico-légales. Pourtant, il présentait un certain nombre d'éléments remarquables. »



Extrait de l'instruction pénale :

« D : On dit même que vous passiez des heures entières à contempler les victimes de votre cruauté et à épier en riant leur douleur ?
R : Il est vrai que je m’amusais à cela ; il est possible que j’aie ri, mais je n’avais pourtant pas un bien grand plaisir. »



Extraits du mémoire de Pierre Rivière :

« A cette epoque et avant j’étais devoré des idées de grandeurs et d’immortalité, je m’estimai bien plus que les autres, et j’ai eu honte de le dire jusque ici, je pensais que je me eleverais au dessus de mon état. »

« Je voyais pourtant bien comme le monde me regardait, la plupart se moquaient de moi. Je m’apliquai un voir la maniére de m’y prendre pour faire cesser cela et vivre en société, mais j’en avais pas le tac, je ne pouvez trouver les paroles qu’il fallait dire, et je ne pouvais avoir un air sociable avec les jeunes gens de mon âge […]. Voyant que je ne pouvais reussir à ces choses je m’en consolai. Et je meprisai dans moi ceux qui me meprisaient. »

« J’ai été plusieurs fois me promener sans aucune compagnie dans les assemblées et les marchés. J’avais toujours les idées de m’instruire et de m’elever. »



Dans les notes de fin d'ouvrage, Michel Foucault fait intervenir d'autres contributeurs.
Jean-Pierre Peter et Jeanne Favret considèrent que le cas de Pierre Rivière s'applique à la constatation suivante :

« Certains […] tuent et acceptent de mourir pour que, dans l’immobilité mortelle, quelque chose arrive, se mette à vivre, à bouger, à questionner, à déranger. »

Or, l'institution aurait refusé d'entendre Pierre Rivière car il fut finalement gracié. Son discours aurait été disqualifié car on a reconnu Pierre Rivière irresponsable à cause de sa folie. 


Réflexion de Robert Castel sur les nouveaux rapport entre médecine et justice :

« On saisit ici comment un acte devient pathologique en fonction d’un progrès du savoir psychiatrique. Désormais la médecine mentale dispose d’une nouvelle catégorie, la monomanie, pour interpréter un nouveau pan de comportement qui lui échappait et devait être abandonné à la justice. »

dimanche 13 septembre 2015

Dialectique du moi et de l'inconscient (1933) de Carl Gustav Jung



Avant de parvenir à la dialectique du Moi et de l’inconscient, foutons à la poubelle la persona. La première étape que nous devons franchir est celle de la distinction entre le Moi et ce masque que nous revêtons à chaque fois que nous devons survivre aux épreuves de la vie sociale. Jung définit la persona comme étant « le masque d'un assujettissement général du comportement à la coercition de la psyché collective». Le surpassement de cette épreuve nécessite de comprendre la différence qu’il existe entre l’inconscient personnel et l’inconscient collectif. Nous partons de cette simple petite remarque, que chacun a pu ressentir un jour ou l’autre dans une sorte d’ « inquiétante étrangeté » : « L’inconscient semble détenir des éléments autres que les simples acquisitions de la vie personnelle » avant d’expliquer, à une autre échelle, les similitudes qui existent entre les différentes civilisations et systèmes religieux. L’inconscient collectif irrigue les individus et nourrit leurs constructions à la manière d’un champ morphique. « C'est cet état de choses qui explique, par exemple, le fait que l'inconscient des races et des peuples les plus éloignés les uns des autres présente des analogies, des correspondances remarquables, analogies qui se manifestent entre autres dans le phénomène, déjà souvent mis en évidence, de la concordance extraordinaire des formes et des thèmes mythiques autochtones, sous les latitudes les plus diverses. »


Cette première étape de différenciation est importante mais ce n’est pas celle qui retient le plus l’attention de Jung. Lorsque la persona est tombée, il faut s’attaquer à l’anima. L’anima, voilà ce qui intéresse Jung ! 


L’anima est inconsciente, mystique, introvertie. Dans Ma vie, Jung parlait de sa jeunesse qu’il avait sentie partagée entre deux personnalités : la personnalité A, extravertie, curieuse et sociale, et la personnalité B, renfermée, introvertie et intellectuelle. Cette expérience aura certainement encouragé Jung à développer cette étrange dualité qu’il a très tôt sentie en lui pour lui donner le nom d’anima. S’il est possible de liquider rapidement la persona sitôt les mondanités terminées, l’anima se montrera plus coriace à surmonter. Alors que la persona est en grande partie consciente, l’anima est inconsciente et se fait facilement passer pour la partie la plus authentique de nous-mêmes. Elle est celle qu’on pense être notre personnalité profonde, notre petit secret dorloté au plus profond de notre être… un gros bluff ! 


L’individu qui reste trop loin de son anima risque de mal la connaître. La prenant pour ce qu’elle n’est pas, il deviendra névrosé. Il imagine que son Moi revendique les ambitions vilipendées par la société ou l’entourage ou qu’il se caractérise par les jugements rapides que les autres émettent à son sujet sans y penser vraiment. L’individu a cru entendre son anima parler à travers une cloison mais parce qu’il n’a pas le temps, parce qu’il n’est pas assez courageux ou parce qu’il ne voit pas la cloison, il n’approche pas son oreille pour vérifier que celle-ci ne l’a pas trompé. L’anima est délaissée, personne ne l’écoute, ou personne ne l’écoute bien. Elle sanglote et rend l’individu morose, déprimé, névrosé. C’est ce stade qu’il faut dépasser, et c’est pour cela que Jung propose de converser dans sa Dialectique du moi et de l’inconscient. Encore une fois, si on a luMa vie, on se souviendra de la période dépressive traversée par Jung au cours de sa carrière : au lieu de fuir sa dépression dans le travail ou la distraction, il l’avait prise à bras-le-corps et lui avait fait subir un interrogatoire : qui es-tu ? que veux-tu de moi ? que fais-tu en moi ? 


« Poser la question [à l’anima] sur [un] mode personnel a un gros avantage : ainsi, en effet, la personnalité de l’anima se trouve reconnue et acceptée et une relation entre le Moi et l’anima devient possible. […]"


Il faut élever ce dialogue avec l’anima à la hauteur d’une véritable dialectique. Chacun, on le sait, a la particularité et aussi l’aptitude de pouvoir converser avec lui-même. Chaque fois qu’un être se trouve plongé dans un dilemme angoissant, il s’adresse, tout haut ou tout bas, à lui-même la question (qui d’autre pourrait-il donc interroger ?) : « Que dois-je faire ? » ; et il se donne même (ou qui donc la lui donne en dehors de lui ?) la réponse. »


Pour rendre cette méthode plus concrète, Jung cite cet exemple de dialectique entre un homme dépressif et son anima : 
« Lorsqu’une dépression s’emparera de lui, il ne devra plus s’astreindre soit à travailler, soit à telle ou telle contrainte pour oublier et fuir, il devra au contraire accepter sa dépression et, en quelque sorte, lui donner la parole. […] Ce n’est ni une faiblesse, ni un relâchement sans consistance, c’est au contraire une tâche difficile qui exige le grand effort de conserver son objectivité en dépit des séductions du caprice : on transforme ainsi l’humeur en objet observable, au lieu de la laisser s’emparer du sujet qu’elle domine. Le malade aura à faire en sorte que son état d’âme dialogue avec lui : son humeur devra lui révéler et lui préciser comment et de quoi elle est faite, et en fonction de quelles analogies fantasmatiques on pourrait tenter de la cerner et de la décrire. »


Non dogmatique comme toujours, Jung rappelle cependant qu’il n’existe pas une seule méthode qui serait universellement efficace. De même, l’anima ne donne pas une réponse unique et durable. A chacun de l’explorer personnellement. En d’autres termes, Jung propose une approche qui doit se montrer à chaque fois originale. En renouant avec son anima, l’état névrotique s’éloigne. On peut presque dire que cette méthode mobilise toute notre capacité d’attendrissement. Il faudrait se reculer, regarder l’anima, la bercer du regard et la questionner sans animosité. Il ne suffira pas d’une seule conversation qu’on mène à l’arrache sans considération pour son interlocuteur. La dialectique n’est pas un interrogatoire de justice biaisé qui doit conduire à la condamnation sans appel mais doit plutôt s’envisager comme une suite longue et progressive de dialogues nocturnes, menés loin de l’agitation extérieure, pour découvrir qui est cet étrange squatteur avec qui on cohabite depuis des années dans le silence et la méfiance. 


Cependant, nous devons rester sur nos gardes. L’anima, dans la mesure où elle est inconsciente, peut devenir un adversaire redoutable au cours de la conversation. Elle peut nous berner pour se venger des longues années de silence auxquelles nous l’avons contrainte, nous faisant par exemple croire que nous avons réussi à la mater et que nous sommes parvenus à un niveau de conscience supérieur. C’est le phénomène de l’inflation. Le Moi croira ainsi connaître tous les petits secrets bien cachés de l’Univers. Jung parle alors de personnalité-mana :


« La composante mana de la personnalité est une des dominantes de l’inconscient collectif, l’archétype bien connu de l’homme fort, qui s’est manifesté à travers toute la vie de l’humanité sous les multiples aspects du héros, du chef, du magicien, du medicine-man, du saint, du souverain, qui règne sur les hommes et les esprits, du roi, de l’ami de Dieu. »


Jung va plus loin que Nietzsche et son Zarathoustra, que tous les grands prophètes et initiateurs qui se sont laissés griser par la connaissance acquise –comme si une connaissance ne pouvait jamais être fausse !


« La connaissance plus approfondie, le rapprochement cohérent d'éléments précédemment séparés et dissociés de soi-même, l'impression d'avoir ainsi, semble-t-il, surmonté le conflit moral, donnent à une certaine catégorie de sujets un sentiment de supériorité pour lequel le terme de "ressemblance à Dieu" ne semble pas excessif. »


Liquider la persona, reconnaître l’anima et ne pas se laisser griser par la mana : telles sont les étapes que devra surmonter l’individu pour dépecer son Moi de tous les parasites encombrants, scories d’une vie sociale mouvante et souvent contradictoire. La raison de l’existence de ces entités semble un peu rapidement éludée, mais il ne relève sans doute pas de notre fonction de les expliquer (à la limite, ce serait peut-être une tâche qui plairait à celui qui a confondu son Moi avec la mana). Peu importe, gardons cette problématique sous le coude pour une prochaine réflexion. Une fois que ces étapes ont été franchies (Jung n’affirme pas qu’un être humain a déjà réussi cet exploit, on ne saura d’ailleurs pas si cette ambition est réaliste), le Moi peut alors s’acheminer tranquillement vers le Soi, version psychanalytique de l’Absolu.


« Ainsi le Soi est aussi le but de la vie, car il est l'expression la plus complète des combinaisons du destin que l'on appelle un individu ; et non pas seulement le but de la vie d'un être individuel, mais aussi de tout un groupe au sein duquel l'un complète l'autre en vue d'une image et d'un résultat plus complets. »


Il semblerait donc que le Soi n’attende pas qu’on se prenne la tête avec nos névroses, ni qu’on cherche le pouvoir absolu par la maîtrise d’un quelconque savoir illusoire : le Moi peut se rapprocher le plus possible du Soi à condition qu’il s’accepte comme une donnée provisoire et contingente. Il va falloir faire avec ce joujou dans cette vie, sans mater la vie des autres pour voir comment ils se débrouillent, sans rester matériellement attaché aux expériences vécues et aux expériences à venir. Quasi-ode à l’insignifiance qui laisse toutefois un peu sceptique car, après tout, Jung s’est peut-être laissé prendre lui aussi au piège d’une mana margouline, avide de connaissances, rusant pour faire croire qu’elle snobe le pouvoir et qu’elle est autre chose qu’une mana distrayante. Et si ce n’est pas le cas, Jung peut-il prétendre être le philosophe de génie que nous attendons tous, à chaque génération ?


« ... seul est philosophe de génie celui qui parvient à élever une vision primitive, qui n'est qu'un déroulement naturel, à la dignité d'une idée abstraite, et à en créer un patrimoine conscient de la collectivité des hommes. C'est en promouvant cette élaboration qu'il oeuvre de façon personnelle ; et c'est dans cette élaboration individuelle de son esprit que réside la valeur personnelle qu'il peut légitimement se reconnaître, sans basculer dans une inflation. »


Au-delà de l’inconscient collectif et de la mana, on ne peut pas affirmer qu’il n’y ait rien. Mais si ces trois stades nous permettent déjà de nous dépouiller et d’avancer, alors ils sont suffisants. La suite au prochain épisode.




Arthur Rackham


Crise vers la renaissance :

« Ce n'est pas chose insignifiante que de voir s'effondrer, chez un être humain, l'attitude et les structures conscientes. C'est en petit une véritable fin du monde, le sujet a l'impression que tous les éléments qui constituaient sa vie retombent dans une manière de chaos originel. Il se sent abandonné, désorienté, vulnérable à l'extrême, tel un navire sans gouvernail et livré aux fureurs des éléments. C'est du moins ce qui semble être et l'impression qu'il en a. L'expérience montre que la réalité est un peu différente : en fait, l'être, abandonné par son conscient, est retombé dans ses plans inconscients collectifs, auxquels il est livré. »


Processus de l'individuation :

« L'individuation n'a d'autre but que de libérer le Soi, d'une part des fausses enveloppes de la persona, et d'autre part de la force suggestive des images inconscientes. »


Définition du Soi:

« Intellectuellement le Soi n'est qu'un concept psychologique, une construction qui doit exprimer une entité qui nous demeure inconnaissable, une essence qu'il ne nous est pas donné de saisir parce qu'elle dépasse, comme on le pressent dans sa définition, nos possibilités de compréhension. On pourrait aussi bien dire du Soi qu'il est "Dieu en nous". C'est de lui que semble jaillir depuis ses premiers débuts toute notre vie psychique, et c'est vers lui que semblent tendre tous les buts suprêmes et derniers d'une vie. Ce paradoxe est inévitable comme chaque fois que l'homme s'efforce de cerner par la pensée quelque chose qui dépasse la capacité de sa raison.
J'espère que le lecteur a senti clairement qu'il a du Soi au Moi la même distance qu'il y a du soleil à la terre. On ne peut confondre l'un avec l'autre, pas plus qu'il ne s'agit d'une déification de l'homme ou d'un abaissement de Dieu. Ce qui est situé par-delà notre raison humaine lui demeure de toute façon inaccessible. »



Une première étape dans la dialectique entre le moi et l'inconscient : renouer avec l'inconscient collectif qui se laisse deviner à travers les contes, les légendes, les mythes et les religions :

« Je voudrais recommander à mon lecteur d’étudier une histoire comparée des religions en animant les récits qu’on y trouve et qui sont comme morts pour le lecteur habituel, en les remplissant de cette vie émotionnelle que devaient éprouver les croyants qui vivaient de leur religion. »

jeudi 10 septembre 2015

Le Crépuscule des pensées (1938) d'Emil Michel Cioran





Avec le temps, ce que Cioran m’a appris d’essentiel c’est que la concision est plus efficace que les développements infinis. On peut essayer de convaincre quelqu’un en lui balançant à la face un long pavé de mots ; s’il n’est pas prêt à comprendre, dix phrases seront aussi peu efficaces qu’une seule, si elles ne le sont pas moins. 


Je pourrais m’en tenir là dans mon commentaire de ce Crépuscule des pensées mais si je ne le fais pas, c’est parce que tout ce qui déborde le sens relève du jeu et du plaisir. Chez Cioran, on trouve aussi le rythme (pas aussi relevé cependant que dans ses textes les plus fulgurants : Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né) et un malaise né de l’union entre Eros le vénéneux et Thanatos l’enrôleur.  


Ainsi Cioran se définit-il comme un nouveau Job, et on l’entend se plaindre et lever le poing vers Dieu non parce que celui-ci a détruit ses possessions et lui a infligé la lèpre, mais parce qu’il a forcé la chair de l’homme à se montrer lucide alors qu’il aurait préféré conserver son insipide insouciance.  




Le ballon de Pierre Puvis de Chavanne


« Notre manière de concevoir les choses dépend de tant de conditions extérieures qu’on pourrait écrire la géographie de chaque pensée. »


Détruit la philo - vénère la fièvre :

« La médiocrité de la philosophie s’explique par le fait qu’on ne peut réfléchir qu’à basse température. Lorsqu’on maîtrise sa fièvre, on range les pensées comme des marionnettes, on tire les idées par le fil et le public ne se refuse pas à l’illusion. Mais quand le regard sur soi-même est incendie ou naufrage, quand le paysage intérieur montre la somptueuse destruction des flammes dansant sur l’horizon des mers –alors s’échappent des pensées qui sont comme des colonnes tourmentées par « l’épilepsie » u feu intérieur. »


Détruit la cohérence - vénère l'inconstance :

« Combien de temps « dure » pour un homme une vérité ? Pas plus qu’une paire de bottes. Il n’y a que les mendiants qui n’en changent jamais. »


Détruit l'aveuglement - vénère le détail :

« Chaque fois qu’on sourit, n’est-ce pas comme une dernière rencontre, le sourire n’est-il pas le testament parfumé de l’individu ? »


Détruit la subordination - vénère la mégalomanie :

« Si tu en sens le besoin, crache vers les astres, tu seras plus proche de leur grandeur qu’en les contemplant avec bienséance et dignité. »


Détruit la réalité - vénère l'imaginaire :

« Certains êtres vivent si intensément en nous, que leur existence extérieure devient superflue, et qu’une nouvelle rencontre avec eux serait une surprise pénible. Vivre est indécent de la part de celui qu’on a adoré. Il doit expier irrévocablement le poids que l’autre avait pris en charge, en le vivant. »


Détruit le mépris - vénère l'insolite :

« Qu’il est étrange de se promener parmi des femmes et des passants, en se demandant si cela vaut la peine, ou non, d’être Dieu ! Ruminant l’illusion de son éternité, l’on se dit : « Au-delà de mes limites, serais-je encore maître de moi-même ? » -Et des passantes susurrent : « Moi je préfère Crêpe de Chine ». »


Détruit tout - vénère le reste :

« Il est des gens si bêtes que si une idée apparaissait à la surface de leur cerveau, elle se suiciderait, terrifiée de solitude. »


« Une pensée doit être étrange comme la ruine d’un sourire. »

mercredi 9 septembre 2015

Contre la méthode – Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance (1975) de Paul Feyerabend



Les anarchistes sont quand même des rigolos… ils s’en prennent au système, à la société et à la politique, mais ils osent rarement démolir le dogme scientifique. Heureusement que Paul Feyerabend est là pour leur remettre un peu de plomb dans la cervelle. 


Et si notre science était une science de ratés ? Les théories que nous avons sélectionnées l’ont été souvent en vertu de l’unanimité apparente qu’elles suscitaient. Mais l’absence de difficultés majeures ne résulterait-il pas de l’appauvrissement du contenu empirique, proposé par l’élimination des propositions alternatives ? 


Plusieurs stades doivent être franchis pour réaliser l’anarchisme épistémologique. Le premier nécessite ainsi de démasquer l’imposture qui se cache derrière le supposé selon lequel la science permettrait d’accéder à la vérité. Les hommes sérieux ne diront jamais qu’ils valident une théorie plutôt qu’une autre parce qu’ils se sont soumis à la contingence de facteurs arbitraires qui dépendent du contexte historique, géographique et politique de leur environnement, ou de leur vie privée. Pourtant on ne devrait jamais négliger de s’intéresser à la petite histoire qui entoure la plupart des « grandes » découvertes. 


« Le scientifique est restreint par les caractéristiques de ses instruments, la somme d’argent disponible, l’intelligence de ses assistants, l’attitude de ses collègues, ses partenaires –il ou elle se trouve limité par d’innombrables contraintes physiques, physiologiques, sociologiques et historiques. »


Paul Feyerabend dénonce ainsi les fondements de la philosophie aristotélicienne, bourrés à ras-bord de mots d’ajustage ad hoc tels que « semblable » ou « analogue ». Dans une autre catégorie, il encense Galilée qui, en proposant sa théorie de l’héliocentrisme, a provoqué un changement majeur de paradigme scientifique. Son mérite est d’avoir réalisé cet exploit en utilisant des moyens non-scientifiques tels que les hypothèses ad hoc. 


« Ainsi, Galilée a […] utilisé des hypothèses ad hoc. C’était une bonne chose. S’il ne l’avait pas fait, il aurait opéré ad hoc de toute façon, mais cette fois-là, en fonction d’une théorie ancienne. Alors, puisqu’on ne peut ne pas « être » ad hoc, il vaut mieux être ad hoc pour une théorie nouvelle ; car une nouvelle théorie, comme toute chose nouvelle, donnera un sentiment de liberté, d’excitation et de progrès. Il faut applaudir Galilée d’avoir préféré protéger une hypothèse intéressante, plutôt qu’une hypothèse sans éclat. » 


Il a violé des règles importantes de la méthode scientifique d’Aristote, canonisée par les positivistes logiques, pour dépasser les contradictions empiriques soulevées par l’utilisation récente des télescopes. Selon Ronchi :« Galilée était totalement ignorant de la science de l’optique, et ce n’est pas trop s’avancer que de supposer que ce fut là une circonstance des plus heureuses, à la fois pour lui, et pour l’humanité en général. »


Et puisqu’il faut s’intéresser aussi aux petites choses : « Galilée fait de la propagande. Il se sert de trucs psychologiques, en plus de toutes les raisons intellectuelles qu’il a à offrir ». Galilée l’emporta grâce à son style, son art de la persuasion, parce qu’il écrivit en italien et non en latin, mais aussi parce qu’il est intervenu au bon moment, attirant dans son sérail ceux qui étaient opposés aux idées anciennes.


Le second stade d’accomplissement de l’anarchisme épistémologique se montre plus souriant et implique que l’on reconnaisse que la violation des règles de l’épistémologie est nécessaire pour le progrès. La science cache des squelettes dans ses placards : elle n’ose pas admettre, par peur de perdre toute légitimité, qu’elle procède de l’inclination à la théorie. Au temps zéro de la science, rien n’existait. Il a bien fallu choisir arbitrairement des axiomes. Paul Feyerabend nous demande de réfléchir sur les raisons qui nous ont poussés à choisir tel axiome plutôt que tel autre. Comme Wittgenstein le pensait, ces fondements ont une origine moins rationnelle qu’esthétique. Pourquoi la droite est-elle le chemin le plus court entre deux points ? A ceux qui répondront que c’est évident, et que cela ne pouvait pas être autrement, Paul Feyerabend remonte le cours du temps et nous fait apercevoir l’époque de la Grèce archaïque sous un angle que nous avons trop peu souvent l’occasion de considérer. La transition de l’univers paratactique des Grecs archaïques à l’univers dualiste substance/apparence de leurs successeurs est comparable au système quantique : impossible de superposer ces deux visions du monde contradictoires. Que penseraient les grecs archaïques de nos axiomes et de nos certitudes ? Et nous, que pensons-nous connaître d’eux ? On ne pourra jamais les comprendre vraiment si nous n’essayons pas d’aborder leur science d’un point de vue anthropologique. Leur mythologie, par exemple, est un théâtre de marionnettes, et on risquerait de passer à côté de certaines subtilités si nous n’avons pas connaissance de ce fait. R. Lattimore nous donne un exemple :


«Zeus est qualifié de conseiller, de dieu de la montagne-tonnerre ou de dieu paternel, non pas selon ce qu’il fait, mais selon les nécessités du mètre. Il n’est pas Zeus nephelegerata lorsqu’il rassemble les nuées, mais lorsqu’il satisfait le groupe métrique, UU-UU-. »


Peu importe à Paul Feyerabend que la science ressemble à ce qu’elle est devenue, ce qui lui tient à cœur c’est qu’elle se permette des évasions, un peu plus de souplesse et de la folie pure lorsqu’elle se heurte à des impasses. Reconnaissons une bonne fois pour toutes que l’être humain n’est pas seulement rationnel : il se comporte souvent de manière imprévisible et incohérente et ses buts peuvent changer à n’importe quelle occasion, qu’il s’agisse d’une discussion bouleversante, d’une expérience de conversion religieuse, ou pour impressionner un partenaire amoureux. Cette reconnaissance devrait aboutir à la séparation de l’Etat et de la Science, ce qui nous donnerait peut-être de plus grandes chances de réaliser l’humanité dont nous sommes capables, sans l’avoir jamais réalisée.


« La séparation de l’Etat et de l’Eglise doit être complétée par la séparation de l’Etat et de la Science : la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses. »


C’est le côté gai luron qui se manifeste lorsque Paul Feyerabend glisse en passant, dans une note de bas de page, qu’il espère être pris pour un dadaïste :


« Un dadaïste reste complètement froid devant une entreprise sérieuse quelconque, et il sent anguille sous roche dès qu’on cesse de sourire pour prendre une attitude et une expression faciale annonçant que quelque chose d’important va être dit. Un dadaïste est convaincu qu’une vie digne d’être vécue ne sera possible que si nous commençons par prendre les choses à la légère […]. J’espère qu’après avoir lu cette brochure, le lecteur se souviendra de moi comme d’un dadaïste désinvolte et non comme d’un anarchiste sérieux. »


Mais son discours Contre la méthode est aussi et surtout un pamphlet adressé contre cette raison rigide qui nous force parfois à penser que la culture est une gangue à barbarie, et que le devenir de l’humanité, dirigée d’une main de fer par une science implacable, semble parfois très obscur. 


« Ne va-t-elle pas créer un monstre, la science telle que nous la connaissons aujourd’hui […] ? ne va-t-elle pas faire violence à l’homme, le transformer en un mécanisme misérable, froid, pharisaïque, sans charme, ni humour ? »





« La condition de compatibilité qui exige que les nouvelles hypothèses s’accordent avec les théories admises est déraisonnable en ce qu’elle protège la théorie ancienne, et non la meilleure. »


L'expérience de l'électricité fournit une illustration de cette affirmation:

« Nous avons besoin de ces moyens irrationnels [la propagande, l’émotion, les hypothèses ad hoc, et l’appel à des préjugés de toutes sortes] pour soutenir ce qui n’est qu’une foi aveugle –jusqu’à ce que nous ayons trouvé les sciences auxiliaires, les faits, les arguments qui transforment cette foi en « connaissance » solide. »


Une séparation de la foi et de la science, vraiment ?

« Et la Raison, pour finir, rejoint tous ces monstres abstraits –l’Obligation, le Devoir, la Moralité, la Vérité-, et leurs prédécesseurs plus concrets –les Dieux- qui ont jadis servi à intimider les hommes et à restreindre un développement heureux et libre ; elle dépérit… »


Le conseil ultime pour être un bon anarchiste épistémologique :

« [L]es buts [de l’anarchiste épistémologique] restent stables, ou changent à la suite d’une discussion, ou par ennui, ou après une expérience de conversion, ou pour impressionner une maîtresse –et ainsi de suite. »