vendredi 28 août 2015

Les Sept sermons aux morts (1916) de C. G. Jung






C’est une nuit au cours de laquelle les morts redescendent sur Terre pour trouver de l’aide. Ils se lamentent car ils n’ont pas trouvé, au cours de leur vie, la voie de l’unification avec leur être. A présent les voici, passés de l’autre côté mais pas plus avancés. Mort ou vivant, nous restons pétrifiés dans des impasses insolubles tant que nous n’avons pas réussi à faire la démarche d’individuation nécessaire à toute progression. Contre l’opinion répandue imaginant que les morts détiennent des réponses que nous ignorons encore, C. G. Jung écrivait déjà, dans Ma vie :


« Les morts questionnent comme s’il n’était pas dans leur possibilité de tout savoir, comme si l’omniscience ou « l’omni-conscience » ne pouvait être l’apanage que de l’âme incarnée dans un corps qui vit. »


Pour aider ces pauvres trépassés, morts pour rien, C. G. Jung leur écrit une réponse rédigée en trois nuits dans un événement extatique, en se faisant passer sous les traits de du gnostique Basilide qui vécut au 2e siècle de notre ère. Il leur fournit des pistes de compréhension en leur faisant part d’une vision qu’il a reçue et au cours de laquelle il a perçu le Plérôme (terme venant du grec et signifiant « plénitude ») et l’Abraxas (terme grec désignant une divinité gnostique absolue). 


Ecrits peu après sa rupture avec Freud, ces Sept sermons aux morts peuvent être considérés comme une affirmation de la direction que Jung souhaite donner à ses recherches sur l’inconscient. Dans Ma vie, il écrit : « Les sept sermons aux morts forment une sorte de prélude à ce que j’avais à communiquer au monde sur l’inconscient ; ils sont une sorte de schéma ordonnateur et une interprétation des contenus généraux de l’inconscient. » Ainsi, en expliquant quel doit être le sens de l’individuation, C. G. Jung réalise lui-même sa propre individuation. 




Henry Darger


Pendant ce temps, il met à notre service ses talents de conteur pour nous faire connaître certaines notions qui appartiennent à tout système philosophique et religieux complet. 


Dans le SERMO I, nous apprendrons à distinguer le Plérôme de la Creatura : « Le pleroma possède toue qualité aussi bien la différenciation que l’indistinction. La creatura est particulière. Elle est différenciée, c’est son essence même et c’est grâce à cela qu’elle est douée de discernement ». L’essence de la créature consiste ainsi à réaliser son principe d’individuation sans chercher à s’identifier à une qualité du Plérôme. En effet, si dans le Plérôme tous les couples de qualités s’équilibrent et s’annulent, la Creatura ne peut parvenir à un pareil équilibre et risque de déchaîner la force opposée de la qualité qu’elle cherche à atteindre : « Lorsque nous aspirons à la bonté et à la beauté –ce faisant nous oublions notre nature profonde qui est d’être différent et nous devenons la proie des caractéristiques du pleroma qui sont ces couples de contraires. Nous travaillons pour atteindre la beauté et la bonté, mais au même instant nous nous emparons de la laideur et du mal puisque au sein du pleroma ils ne font qu’un avec le bien et le beau ». Le travail préconisé dans cette voie de l’individuation n’a rien de simple : il s’agit de connaître sa propre essence et de suivre sa seule et unique aspiration. Si on l’oublie, on se tient alors trop loin du Plérôme et les névroses surgissent ; si on se tient au contraire trop près du Plérôme, on subit une inflation psychique, on aimerait être Tout, sans reconnaître que ce n’est pas possible. 


Dans le SERMO II, les grands symboles porteurs d’énergie vitale nous sont révélés. C’est par notre confrontation avec la réalité symbolique et l’intégration de leur connaissance que nous pouvons connaître progressivement notre inconscient, et donc notre aspiration essentielle. 


Les sermons suivants nous apprennent à reconnaître que le bien et le mal ne sont que des conceptions relatives qui découlent de notre ignorance de l’état d’absolu équilibre de l’Abraxas : « Du soleil l’homme tire le SUMMUM BONUM ; du diable il tire l’INFINIMUM MALUM ; mais d’ABRAXAS, il tire la VIE dans sa totalité, la vie indéfinie, mère du bien et du mal ». On peut ainsi comprendre les principes qui donnent sa puissance au concept de la Trinité mais pour C. G. Jung, ce n’est pas suffisant. Il invoque ainsi le principe de la Quaternité tel qu’il était déjà connu sous Pythagore :


« Les principaux dieux sont au nombre de quatre, quatre est aussi le chiffre des dimensions de l’univers.
Un est le commencement, le dieu-soleil.
Deux est EROS ; car il lie ensemble les doubles et s’épanouit dans la clarté.
Trois est l’arbre de vie, car il remplit l’espace de formes corporelles.
Quatre est le diable car il ouvre tout ce qui est fermé. Tout ce qui est chair est dissous par lui ; il est le destructeur en qui tout est anéanti. »



Cette quaternité lui permet  ensuite de développer ce qui deviendra sa conception ultérieure de l’animus et de l’anima, liés à l’intégration des principes masculin et féminin à l’intérieur de chaque homme et de chaque femme. Le pôle masculin est associé au sexuel et à la terre (chtonien) tandis que le pôle féminin est associé au spirituel et au ciel (céleste). Le principe d’individuation doit réussir à obtenir la conjonction de ces deux pôles, au-delà des risques suscités par ce processus : « Aucun homme ne peut […] échapper à ces démons [la Mère et le Phallos]. Ainsi les considérerez-vous comme des démons, et vous saurez qu’ils sont pour vous tous un danger ; ils sont un danger et une tâche commune ; vous saurez aussi que c’est la vie qui a mis sur vos épaules ce lourd fardeau ».


Pour diminuer les risques liés à cette intégration, nous devons reconnaître l’ambivalence de ces figures, considérer et donner à toutes les énergies en action leur juste place. C’est comme si nous devions éliminer la peur et comprendre que la signification de la dynamique humaine revient à admettre que la transformation est le principe obligatoire d’intégration des forces contraires. A la fin de sa vie, C. G. Jung affirmait que la fonction transcendante s’exerce le mieux lorsque l’homme vit en communauté : « La communauté ne prospère que là où chaque être se souvient de sa spécificité et ne s’identifie pas aux autres ». Il semble alors avoir trouvé une réponse au conflit intérieur qui taraude bon nombre d’entre nous et qui pourrait se résumer à la façon dont Jean-Charles Pichon l’avait exprimé : « Comment être moi-même en étant tous les autres ? Comment obtenir que les informations qui me parviennent d’autrui m’informent sans me déformer ? Comment conserver mon intégrité dans l’intégration ? Mais également : comment œuvrer tout en œuvrant pour moi-même ? Comment inclure une pierre nouvelle dans l’édifice sans faire s’effondrer l’édifice ? Comment atteindre à un ensemble qui soit autre chose qu’un complexe ? »


Finalement, les morts pourront dégager le plancher et s’envoler vers d’autres cieux lorsque, arrivés au SERMO VII, ils auront compris que leur délivrance sera guérison de la névrose, autoréalisation accomplie par les échanges entre le conscient et l’inconscient dans le processus de la fonction transcendante. Ils pourront alors rejoindre l’Etoile, l’archétype central du Soi. Partant du Plérôme, l’homme vit les expériences qui constituent son individuation pour revenir vers l’Etoile qui aura alors la dimension infinie du Plérôme. Ce retour n’est pas une finalité : c’est une nouvelle étape de dimension supérieure dans un processus dynamique sans cesse renouvelé. La vision de Jung n’est pas linéaire mais cyclique et progresse de marche en marche, l’émerveillement se renouvelant sans cesse, la source de la connaissance ne se tarissant jamais. 


« Là-dessus les morts se turent et s’élevèrent, comme la fumée au-dessus du feu du berger qui, la nuit, veillait sur son troupeau. »




Henry Darger


Les textes qui complètent ces Sept sermons aux morts (Le problème du quatrième et La psychologie analytique est-elle une religion ?) nous permettent de prolonger leur compréhension. C. G. Jung revient sur l’idée de quaternité en bifurquant, dans une dernière partie, sur sa signification dans la religion chrétienne. Nous connaissions la trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais il convient de révéler sa 4e dimension. Le Père représente l’état de conscience antérieur de l’enfant, dépendant d’une forme de vie déterminée déjà existante. Le Fils représente la transition d’un état initial durable (le Père) à un état où l’on est soi-même le Père. La vie du Fils représente le transitus, le pont et la métamorphose qui conduit à l’étape suivant en reconnaissance et se soumettant presque à l’inconscient. Vient ensuite l’état adulte au cours duquel le fils rétablit l’état de son enfance en se soumettant à une autorité paternelle reconnue dans une forme psychologique ou projetée. Ce peut être, par exemple, la reconnaissance de l’autorité de la doctrine de l’église. Alors qu’il est de bon ton de s’acharner sur une église que les temps modernes jugent aliénante, C. G. Jung offre un discours qui piétine les dernières considérations à la mode. Non, la religion chrétienne n’est pas un fardeau sur lequel on doit s’acharner jusqu’à sa disparition totale, en tout cas pas tant que nous n’aurons pas réussi à élaborer un système aussi complet dans le rite, l’initiation et la symbolique :  


« […] il y a le rite avec son action sacrée qui rend sensible le déroulement vivant du sens archétypique, touchant ainsi directement l’inconscient. […] En outre l’Eglise catholique possède l’institution de la confession et du « directeur de conscience », qui ont une haute importance pratique lorsque ce sont des personnalités vraiment désignées qui vaquent à ces activités. […] En troisième lieu, l’Eglise catholique possède un monde de représentations dogmatiques complet et richement développé, qui offre à la richesse de formes de l’inconscient un vase digne, donnant ainsi à certaines vérités importantes pour la vie, avec lesquelles la conscience devrait rester en relation, une expression sensible. »


En Occident, la plupart d’entre nous sont nés sur des territoires qui ont été imprégnés par cette religion chrétienne depuis deux millénaires. Ce n’est peut-être pas insignifiant. Alors que la mode nous donne une image bohème et attirante des systèmes métaphysiques orientaux, nous oublions de rejoindre les sources de notre civilisation et de reconnaître la forme des questionnements qui ont modelé la vie de nos ancêtres. Dans Ma vie, C. G. Jung écrivait : « Il semble souvent qu’il y a dans une famille un karma impersonnel qui se transmet des parents aux enfants. J’ai toujours pensé que, moi aussi, j’avais à répondre à des questions que le destin avait déjà posées à mes ancêtres, mais auxquelles on n’avait encore trouvé aucune réponse, ou bien que je devais terminer ou simplement poursuivre des problèmes que les époques antérieures laissèrent en suspens ».

Ce n’est certainement pas en reniant ces questions, liées à des modes de pensées rattachés à leur propre système rituel, initiatique et symbolique, que nous pourrons avancer. Nous nous en détacherons au contraire en toute inconscience, laissant place à toute une file indienne de névroses qui viendront nous détruire la cervelle en clignotant comme un signal d’alarme : TU ES SUR LA FAUSSE ROUTE !


Le processus d’individuation prend du temps. C. G. Jung lui-même a mis plusieurs décennies pour prendre connaissance progressivement des messages que devait lui communiquer son inconscient. C’est le travail d’une vie. Il est particulièrement difficile à mener aujourd’hui. Pléthore d’informations, d’êtres humains, de désirs, de possibilités, nous entourent et parasitent notre aspiration essentielle. Qui sommes-nous lorsque trente informations contradictoires parviennent à nous faire vriller en une heure ? Il faudrait sans doute se réfugier dans le désert comme le Christ pendant 40 jours. Et ensuite : « nous devons vivre notre expérience. Nous devons commettre des erreurs. Nous devons vivre jusqu’au bout notre vision de la vie. Et il y aura l’erreur. Si vous évitez l’erreur, vous ne vivez pas ! […] Réalisez votre vie aussi bien que vous le pouvez, même si elle est fondée sur l’erreur, car la vie doit être détruite, et on arrive souvent à la vérité par l’erreur ». C’est ainsi que la vie du Christ doit nous servir de modèle.

jeudi 20 août 2015

Le Suicide français (2014) d'Eric Zemmour





Eric Zemmour nous emmerde, c’est bien normal. Il fait le bouffon à la télé, il dorlote son image de marque qu’il essaie de doper à l’anticonformisme et au politiquement incorrect, il se pare de colifichets médiatiques qui finissent par le prendre à son propre piège, dissimulant parfois la pertinence de quelques considérations noyées dans le fatras vaniteux du reste. Il se fait peut-être quelques potes mais il se fait surtout une bonne lignée d’ennemis qui n’accepteront plus jamais de l’écouter, même s’il vire sa cuti. 


On ne va donc pas se préoccuper des incursions futiles du Zemmour-médiatique dans ce livre qui mérite lecture et réflexion. Avant tout, il faut se mettre d’accord sur les quelques axiomes zemmouriens de base : le bonhomme vénère le général de Gaulle, il est francophile et il aime, d’une manière générale, tout ce qui le ramène à la société traditionnelle française avec, en tête, le couple traditionnel, la croissance économique et la spécificité culturelle française qui découle d’un long passé chrétien. 


Laissons de côté nos convictions personnelles et admettons celles de Zemmour, le temps de la lecture (vous n’allez pas disparaître pour autant, et la société ne va pas se nazifier aussitôt, on vous rassure. En revanche, reconnaître ainsi la diversité des opinions est un bon exercice de pacifisme). Les données factuelles avancées par l’auteur sont incontestables : si elles semblent parfois biaisées, c’est parce que Zemmour fait intervenir son opinion plus souvent qu’à son tour mais comme on en est averti, on saura faire le discernement entre les faits bruts et la présentation qui en est livrée. La collection de ces données tend à démasquer l’hypocrisie étatique et le retrait lent et insidieux de la démocratie, qui se dérobe face aux injonctions libertaires et libérales d’une Union Européenne dogmatique, incohérente, sans représentants, soumise aux Etats-Unis. Si Zemmour hurle si souvent pour clamer au prestige de la France, n’est-ce pas parce qu’il craint de voir toutes les spécificités culturelles se dissoudre derrière l’étendard européen ? Zemmour se sent français et a envie de dire qu’il aime son pays. Il n’empêche personne de clamer son amour pour son propre pays. On se rend compte alors, un peu gêné, que jusqu’à présent nous avions toujours pensé qu’il était mal d’aimer son pays. Quelle est l’origine de cette pudeur ? Qui nous a appris à avoir honte et à détester notre pays ? Est-ce plus ou moins sain que de l’aimer ? Zemmour nous rappelle que charité bien ordonnée commence par soi-même et remarque que la « haine de soi […] tétanise le peuple et le tient coi, silencieux et passif ». Pour qu’on se joue mieux de lui, dans les hautes sphères éthérées de la finance et de la politique. On peut aussi rappeler les réflexions de C. G. Jung dans Présent et avenir :


« Moins nous comprenons ce que nos pères et nos aïeux ont cherché, moins nous nous comprenons nous-mêmes et nous contribuons de toutes nos forces à dépouiller l’individu de ses instincts et de ses racines, si bien que devenu particule dans la masse, il n’obéit plus qu’à l’ « esprit de pesanteur ». »


Les détracteurs de Zemmour, et ceux qui le connaissent mal (je faisais partie de cette catégorie avant de commencer ma lecture) devraient se donner le temps de lire le Suicide français. Les raccourcis médiatiques disparaissant, on découvre une pensée plus subtile que prévue, sans être non plus géniale tout le temps, il faut bien le reconnaître. Mais un auteur qui cite et réfléchit par le prisme de personnages tels que Phillipe Muray ou Pierre Bourdieu ne peut pas être foncièrement et totalement pourri. Ainsi, on pourrait dire de Zemmour ce qu’il écrit à propos d’Alain Michel (auteur de « Vichy et la Shoah ») : « Il ose aller au-delà de l’émotion et de la condamnation légitimes, pour creuser les contradictions [du] pouvoir […] et distinguer entre morale et efficacité politique, qui ne vont pas forcément de pair. Il glisse de la complexité dans une histoire qui appelle le manichéisme […]».


Si on prend encore un peu de recul sur ce qu’a écrit Zemmour, on remarquera que son livre n’est finalement rien d’autre que le témoin de la fin d’une ère dont la transition se révèle par « la revanche des oligarques sur le peuple, de l'internationalisme sur la nation, des nouveaux féodaux sur l'Etat, des Girondins sur les Jacobins, des juges sur la loi, de la féminité sur la virilité ». Zemmour pense qu’il faut lutter contre ce renversement des valeurs. Il semble terrorisé par le changement et considère les événements à court et moyen terme. Il ne voit que les conséquences néfastes immédiates et n’imagine pas que l’on soit parfois obligé de traverser des périodes tumultueuses pour obtenir quelque chose de différent. Il ne propose pas d’autre solution que celle de revenir aux méthodes d’un passé qui a fait son temps et si on ne devait faire qu’un reproche à Zemmour, ce serait bien celui-ci. 




Julie Blackmon, Rooster, 2007



« [Yves Boisset] a voulu dénoncer avec force le rejet de l’Arabe, de l’autre ; il a révélé la haine de la bourgeoisie pour le prolétariat ; il a accusé la haine de race et a révélé sa haine de classe. Il a voulu exhumer la xénophobie française et a mis au jour la prolophobie des élites parisiennes. »


« Un décret de 1976 suspend le regroupement familial ; le marché du travail (et le chômage) est la raison (prétexte) invoquée de cette suspension ; mais le décret est déclaré illégal par le Conseil d’Etat. […]
Barre s’incline ; mais ne renonce pas. En 1978 il instaure une « aide au retour », un chèque de 10 000 francs pour tous les étrangers qui souhaitent repartir avec leurs familles. […]
Cette séquence montre les atermoiements, l’amateurisme, les arrière-pensées et la mauvaise conscience des élites françaises. »



« Les esprits les plus fins ont deviné alors que les revendications hédonistes, individualistes, émancipatrices, progressistes, au nom de la Liberté, servirons toujours in fine la puissance du marché, de l’argent, du « business ». Les libéraux et les libertaires étaient bien frères ennemis mais jumeaux, deux faces d’une même pièce. Ils grandiraient et domineraient ensemble. »


« Au nom de la liberté, on a favorisé l’instauration d’une société « totalitaire », c’est-à-dire qui prend en charge l’existence « totale » de chaque individu, privé et public mêlés […]. »


« L’idéologie de la mondialisation, antiraciste et multiculturaliste, sera au XXIe siècle ce que le nationalisme fut au XIXe siècle et le totalitarisme au XXe siècle, un progressisme messianique fauteur de guerres ; on aura transféré la guerre entre nations à la guerre à l’intérieur des nations. »

mercredi 19 août 2015

Ma vie de C. G. Jung



Ce n’est pas dans ce livre qu’on trouvera des anecdotes de tabloïds. La vie et l’œuvre de C. G. Jung sont inséparables et à la fin de sa carrière, tout vieillard (et sage) qu’il est, il revient sur ses pas pour essayer de comprendre la façon dont sa vie a été modelée par la quête qu’il devait mener : la quête de l’inconscient. 


Son enfance fut l’âge d’un affrontement entre sa personnalité 1, active, efficace et présente, et sa personnalité 2, irréaliste, passive, médiévale et faustienne. « Il me fallait manifestement attendre et voir ce qui se produirait ». Le secret de cet affrontement ne fut jamais dilapidé et répandu par monts et par vaux, à tort et à travers, contrairement à ce que fit ce pauvre Nietzsche, bien trop naïf pour comprendre la honte qu’il assenait à ses semblables lorsqu’il essayait de leur communiquer son secret. 


« Nietzsche n’avait découvert son numéro 2 que plus tard, après le milieu de son existence, tandis que je connaissais le mien depuis ma jeunesse. Nietzsche a parlé naïvement et inconsidérément de cet arrheton, de ce secret, comme si tout était dans l’ordre des choses normales. Mais moi, j’avais su très tôt que l’on fait ainsi de mauvaises expériences. […]
Son malentendu morbide, pensais-je, avait été de livrer le numéro 2, avec une naïveté et un manque de réserve excessifs, dans un monde totalement ignorant de pareilles choses et incapable de les comprendre. Il était animé de l’espérance enfantine qu’il rencontrerait des hommes qui pourraient éprouver son extase et comprendre « la transmutation de toutes les valeurs ». »



Le secret de chacun est une préfiguration du Soi, cet archétype de la totalité qui donne aussi un sens à la vie. La névrose résulte d’une mauvaise accommodation ou d’un refoulement de cette quête, à l’arrière-plan des préoccupations quotidiennes et triviales, qui ne peuvent pas suffire à nourrir une âme. 


C. G. Jung eut la révélation du cheminement qu’il devait effectuer en découvrant la psychanalyse. Bien avant cette rencontre, il connaissait déjà la nature du contenu de son âme, au moins par intuition, mais n’avait pas encore pu la projeter sur une discipline ou un projet concret. C’est le début de l’œuvre de C. G. Jung. La tâche qu’il s’assigna, en rapport avec son secret, fut de chercher tout dans la réalité de la psyché au moyen de la dialectique avec son anima. Pour l’enrichir, il ne négligea aucune expérience et ne brida jamais sa curiosité. Ses voyages en Afrique, en Inde et en Italie enrichirent sa vision du monde et le laissèrent serein quant à l’assurance du projet qu’il devait mener. Rien ne pouvait le détourner de sa voie. C. G. Jung était un inconvertissable, au sens où l’entend René Guénon :


« D’une façon tout à fait générale, nous pouvons dire que quiconque a conscience de l’unité des traditions, que ce soit par une compréhension simplement théorique ou à plus forte raison par une réalisation effective, est nécessairement, par là même, «inconvertissable» à quoi que ce soit; il est d’ailleurs le seul qui le soit véritablement, les autres pouvant toujours, à cet égard, être plus ou moins à la merci des circonstances contingentes. »


Ainsi, même si l’Inde le fascine, C. G. Jung reconnaît la nécessité de rester à sa place. Modeste celui qui n’essaie pas de dévorer toutes les spiritualités qui passent à sa portée. Les voies sont nombreuses mais C. G. Jung ne se disperse pas et reste fidèle toute sa vie à son secret, évitant ainsi de tomber dans une schizophrénie de tous les plaisirs, de toutes les expériences.


« J’aurais eu l’impression de commettre un vol si j’avais tenté d’être instruit par les « saints » et d’accepter, pour moi, leur vérité. Leur sagesse est à eux, et à moi n’appartient que ce qui provient de moi-même. »


A travers cette vie, C. G. Jung nous donne la confirmation qu’il n’était pas dogmatique, pas imbu de lui-même, qu’il ne se gaussait ni de théorie toute faite, ni d’un dogme réducteur. Il éclaire le contenu de ses œuvres et nous instruit de notions d’alchimie, d’histoire, de spiritualité et de symbolique, au hasard des anecdotes d’une vie enrichie par l’inconscient, nourrie par les symboles et transfigurée par la quête du Soi. 


Si C. G. Jung ne s’est pas écroulé là où tant d’hommes vacillent, c’est parce qu’il n’a jamais cédé au cynisme qui nie le sens de la vie, et parce qu’il n’a jamais tendu l’oreille pour écouter le chant enivrant mais corrupteur des sirènes. Ce qui n’aurait pu être qu’une existence monotone parmi tant d’autres est ainsi devenu une création au sens plein du terme. Il suffit que C. G. Jung en ait été pleinement convaincu pour que cela soit vrai. 




Peter Birkhäuser


Extrait du prologue :

« Même ce qui, dans ma jeunesse ou plus tard, vint à moi de l’extérieur et prit de l’importance était placé sous le signe du vécu intérieur. Très tôt j’en suis venu à penser que si aucune réponse ni aucune solution à des complications de la vie ne vient de l’intérieur, c’est que finalement l’épisode correspondant est de peu d’importance. »


Les années d'études commencent mal, ou plutôt si peu bien :

« Je finis donc par me décider pour des études médicales avec le sentiment peu réconfortant qu’il n’était pas bon de commencer sa vie par un tel compromis. »


Découverte heureuse de la psychanalyse comme chaînon manquant entre deux penchants apparemment contradictoires d'une pensée:

« Là [à l’endroit de la psychiatrie] était le champ commun de l’expérience des données biologiques et des données spirituelles que j’avais jusqu’alors partout cherché en vain. C’était enfin le lieu où la rencontre de la nature et de l’esprit devenait réalité. »


Témoignage sur l'activité psychiatrique:

« En tant que médecin, je suis toujours obligé de me demander quel message m’apporte mon malade. Que signifie-t-il pour moi ? S’il ne signifie rien, je n’ai pas de point d’attaque. Le médecin n’agit que là où il est touché. »


« Parmi les malades dits névrotiques d’aujourd’hui, bon nombre, à des époques plus anciennes, ne seraient pas devenus névrosés, c’est-à-dire n’auraient pas été dissociés en eux-mêmes, s’ils avaient vécu en des temps et dans un milieu où l’homme était encore relié par le mythe au monde des ancêtres et par conséquent à la nature vécue et non pas seulement vue du dehors ; la désunion avec eux-mêmes leur aurait été épargnée. » 


Une hypothèse sur l'origine de l'amertume ressentie chez Freud : sa terminologie trop restreinte aurait provoqué en lui une dissociation.

« Pour Freud, certes, la sexualité était un numinosum mais, dans sa terminologie et dans sa théorie, elle est exprimée exclusivement en tant que fonction biologique. » 


Alors que C. G. Jung traverse une phase de profonde remise en question et de quasi-dépression, il décide de renouer avec le jeu et les esprits de son enfance. Ainsi, entre deux patients, à chaque moment où il dispose d'un peu de temps, d'abord avec répulsion, ensuite avec de plus en plus de goût, il s'adonne au jeu et entre ainsi en communication avec son anima : 

« Chaque jour, après le déjeuner, quand le temps le permettait, je m’adonnais aux constructions. A Peine la dernière bouchée avalée, je « jouais » jusqu’à l’arrivée des malades ; et le soir, si mon travail avait cessé suffisamment tôt, je me remettais aux constructions. Ce faisant, mes pensées se clarifiaient et je pouvais saisir, appréhender de façon plus précise des imaginations dont je n’avais jusque-là en moi qu’un pressentiment trop vague. » 

Il eut alors l'impression d'être : "sur la voie qui me menait vers mon mythe." (c'est l'objet de son livre Dialectique du moi et de l'inconscient).


Ses réflexions permettent également d'amorcer un début de réflexion sur la psychogénéalogie : 

« Il semble souvent qu’il y a dans une famille un karma impersonnel qui se transmet des parents aux enfants. J’ai toujours pensé que, moi aussi, j’avais à répondre à des questions que le destin avait déjà posées à mes ancêtres, mais auxquelles on n’avait encore trouvé aucune réponse, ou bien que je devais terminer ou simplement poursuivre des problèmes que les époques antérieures laissèrent en suspens. » 


Après son expérience de mort imminente:

« Ce n’est qu’après ma maladie que je compris combien il est important d’accepter son destin. Car ainsi il y a un moi qui ne flanche pas quand surgit l’incompréhensible. » 


Importance de ne pas imposer l'hégémonie de la raison sur les expériences irrationnelles individuelles:

« Plus la raison critique prédomine, plus la vie s’appauvrit ; mais plus nous sommes aptes à rendre conscient ce qui est inconscient et ce qui est mythe, plus est grande la quantité de vie que nous intégrons. La surestimation de la raison a ceci de commun avec un pouvoir d’état absolu : sous sa domination, l’individu dépérit. » 


Car il reste malgré tout un phénomène incontestable : « Une croyance me prouve seulement l’existence du « phénomène croyance ». » 


Pensées tardives:

« Ce n’est pas « Dieu » qui est un mythe, mais le mythe qui est la révélation d’une vie divine dans l’homme. » 


« Oui, c’est comme si cette étrangeté qui m’avait si longtemps séparé du monde avait maintenant pris place dans mon monde intérieur, me révélant à moi-même une dimension inconnue et inattendue de moi-même. »


« Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin. »


On en apprendra également un peu plus sur la Tour de Bollingen (CLIC), les voyages en Asie, Afrique et parmi les indiens Pueblos et les impressions de lecture de Faust et de Schopenhauer.




samedi 15 août 2015

Aurélia ou Le Rêve et la Vie (1853) de Gérard de Nerval





Aurélia est d’abord un projet clinique. Gérard de Nerval, ravi des séjours qu’il passait à la clinique du Docteur Blanche (il appelait ce lieu le « Paradis ») avait décidé de faire une étude de ses rêves et visions qu’il adresserait au clinicien pour le remercier. Le projet prit ensuite la tournure plus littéraire qu’on lui connaît. 


L’écriture de la nouvelle se justifie donc par des fondements très personnels et son objectif clinique initial est de reproduire le processus de « l'épanchement du songe dans la vie réelle ». L’histoire autour d’Aurélia s’inspire de la vie de Gérard de Nerval, de son amour impossible pour Jenny Colon, de sa rencontre avec Marie Pleyel et de la réunion fortuite des deux femmes à Bruxelles. Evoquant la mort d’Aurélia, il en vient à évoquer la mort de sa mère. Ces éléments contaminent le rêve, qui se diffuse à son tour dans la vie. Finalement, ce n’est pas la confusion entre le rêve et la réalité qui trouble le plus, mais la question de savoir si le rêve est une forme de pré-conscience capable d’enrichir la compréhension des événements qui sont perçus par la conscience en éveil. Gérard de Nerval exprime naturellement le potentiel initiatique du rêve lorsqu’il éblouit de l’intérieur. Le rêve a une valeur initiatique : il fait vivre ce que la conscience éveillée n’a jamais eu l’honneur de connaître, il donne la certitude absolue de l’existence d’un autre niveau de réalité.


A ce point-là du récit, Gérard de Nerval délaisse Aurélia –sa justification individuelle- pour faire la rencontre avec l’archétype, qu’il nomme parfois Âme, ou Esprit, et qui surplombe ses visions oniriques, créateur de ces nuits éternelles où les lunes se succèdent à une allure infinie, où le fluide métallique parcoure les terres pour l’inonder de sa symbolique alchimique. Gérard de Nerval devient ce nouveau monde. Les barrières entre son individu et le reste de l’univers deviennent poreuses –les personnes qui contempleraient de l’extérieur cette fusion de l’homme au monde ont toutes les raisons de sentir que quelque chose leur échappe. Gérard de Nerval préfigurerait ainsi le cas clinique de la schizophrénie –mais on sent que ce n’est pas que cela, et que la nosologie clinique pâtit d’une trop grande modestie pour s’appliquer correctement à tous les cas qui dévient de l’ordinaire. 


« Tout vit, tout agit, tout se correspond ; les rayons magnétiques émanés de moi-même et des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées ; c'est un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. »


Gérard de Nerval a-t-il été prophète sans le savoir ? René Daumal lui voue une admiration éperdue dans un essai écrit en son honneur (« Gérard de Nerval le nyctalope »). Il relie cette nouvelle au Livre des morts égyptien, aux livres sacrés de l’Inde, au Zohar ou à l’occultisme pour sa science du rêve. Les visions de l’espace astral le renvoient aux nadis hindous ; le point de la nuque sur lequel il applique son talisman correspondrait au trou de Brahma ; et le totémisme primitif serait honoré par le rappel du royaume souterrain, par le thème du double prophétique et par la réapparition des aïeux défunts dans le corps d’un animal. Qu’on n’aille pas croire cependant que Gérard de Nerval ne serait qu’un ennuyeux professeur de la Science universelle. On préfère croire qu’il n’était même pas conscient des implications symboliques de ses rêves et visions, mais elles lui apparaissaient spontanément et sans effort, sous un aspect purement charismatique. Et si ce n’est pas seulement le cas, alors Gérard de Nerval a su se retirer humblement pour transmettre cette richesse symbolique sans vouloir faire croire qu’il en est le créateur.


On peut lire Aurélia pour son histoire mais celle-ci est tellement décousue (la deuxième partie est de reconstruction posthume) qu’il ne faut pas lui chercher beaucoup de cohérence factuelle. On peut lire Aurélia pour la beauté de la langue appliquée à la description d’épisodes qui se passent ailleurs –ni sur ce monde, ni sur un autre mais AILLEURS. On sera alors charmés juste ce qu’il faut pour ne pas jeter Gérard de Nerval aux oubliettes. Mais on peut aussi lire Aurélia dans l’espoir de trouver, transfigurée, une expérience de vision ou de rêve qu’on n’avait jusqu’alors pas su expliquer avec autant de simplicité et d’évidence que ne le fait ici Gérard de Nerval. 





Face au péché comme Perceval face au Graal :

« Je vis ensuite se former vaguement des images plastiques de l’antiquité qui s’ébauchaient, se fixaient et semblaient représenter des symboles dont je ne saisissais que difficilement l’idée. Seulement, je crus que cela voulait dire : « Tout cela était fait pour t’enseigner le secret de la vie, et tu n’as pas compris. Les religions et les fables, les saints et les poètes s’accordaient à expliquer l’énigme fatale, et tu as mal interprété… Maintenant, il est trop tard ! » Je me levai plein de terreur, me disant : — C’est mon dernier jour ! À dix ans d’intervalle, la même idée que j’ai tracée dans la première partie de ce récit me revenait plus positive encore et plus menaçante. Dieu m’avait laissé ce temps pour me repentir, et je n’en avais point profité. — Après la visite du convive de pierre, je m’étais rassis au festin ! »


« Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus le sentiment que ces courants étaient composés d'âmes vivantes, a l'état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule de distinguer. »


« Qu’avais-je fait ? J’avais troublé l’harmonie de l’univers magique où mon âme puisait la certitude d’une existence immortelle. J’étais maudit peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine ; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris ! Les ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l’air des cercles fatals, comme les oiseaux à l’approche d’un orage. »


René Daumal écrit à propos d'Aurélia dans [url=http://www.wikipoemes.com/poemes/rene-daumal/nerval-le-nyctalope721612119.php ]Nerval le nyctalope[/url].

On comprend que cette nouvelle ait plu à René Daumal qui décrivait ainsi ses expériences de rêve actif :

« C'est un monde réel que celui où, il y a quelques années, je donnais des rendez-vous nocturnes à un ami, Robert Meyrat, Nous n'avions pas besoin d'escalader la grille de la maison familiale pour nous échapper par les rues désertes d'une ville de province, et nous donner à des nuits entières de merveilleuses aventures. Voici le procédé que j'avais trouvé pour sortir de mon corps (j'ai appris depuis que la science occulte le connaît de toute antiquité) : je me couchais le soir comme tout le monde, et, détendant tous mes muscles avec soin, vérifiant que chacun était bien complètement abandonné à lui-même, je respirais longuement et profondément, sur un rythme régulier, jusqu'à ce que mon corps ne fût qu'une masse paralysée étrangère à moi-même. J'imaginais alors que je me levais et m'habillais, mais — et c'est pour ce point essentiel que je réclame de ceux qui veulent m'imi-ter un courage et une puissance d'attention peu ordinaires — j'imaginais chaque geste dans ses moindres détails et avec une telle exactitude que je devais me représenter l'action de chausser une espadrille dans le même temps précisément que j'aurais employé à la chausser dans la vie corporelle. J'avoue d'ailleurs qu'il me fallait parfois passer une semaine de vains efforts chaque soir avant de réussir seulement à m'asseoir sur le bord de mon lit, et que la fatigue provoquée par de tels exercices m'a souvent obligé à les interrompre pour de longues périodes. Si j'avais la force de persévérer, un moment venait, plus ou moins vite, où j'étais lancé. Vu de l'extérieur, je m'endormais. En fait, j'errais sans effort — et même avec la facilité désespérante que ceux qui se souviennent d'avoir été des morts connaissent bien — je marchais, et immobile je me voyais en même temps marcher, dans des quartiers tout à fait inconnus de la ville, et Meyrat marchait près de moi. »


Comparons avec Gérard de Nerval...

« C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. — Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ? »

jeudi 13 août 2015

Soumission (2015) de Michel Houellebecq




Au 19e siècle, Huysmans se convertit au catholicisme, au 21e siècle, François se convertit à l’islam. On peut invoquer toutes les raisons les plus légitimes et sérieuses pour expliquer un revirement religieux, mais il semblerait que les vraies raisons soient d’une trivialité qui ferait honte à n’importe quel homme. Elles tiennent à peu de choses : le choix insouciant d’un sujet de thèse, la confortable léthargie qui suit un repas de confit de canard, l’ennui. 


Avant François, René Guénon s’était déjà converti à l’islam. Michel Houellebecq, qui semble s’être intéressé à l’histoire des religions et à l’ésotérisme, nous rappelle que le passage du christianisme à l’islam est souvent envisagé comme un phénomène naturel. 


« Le véritable ennemi des musulmans, ce qu’ils craignent et haïssent par-dessus tout, ce n’est pas le catholicisme : c’est le sécularisme, la laïcité, le matérialisme athée. Pour eux les catholiques sont des croyant, le catholicisme est une religion du Livre ; il s’agit seulement de les convaincre de faire un pas de plus, de se convertir à l’islam : voilà la vraie vision musulmane de la chrétienté, la vision originelle. […]"


Le plus rationaliste de ces penseurs, le théoricien des cycles Jean-Charles Pichon, nous a fait découvrir dans son Histoire des mythes ou dans L’homme et les Dieux une humanité qui se construit dans la succession des mythes et des religions, depuis des millénaires. Michel Houellebecq écrit d’ailleurs que nous vivons peut-être une étape où le « combat [est] nécessaire pour l’instauration d’une nouvelle phase organique de civilisation ». Ce combat ne peut plus être mené au nom du christianisme qui arrive à son terme, après un mois précessionnel de bons et loyaux services, de transformations et de catastrophes, de croisades sanglantes et de dérision scientifique. Comme le christianisme avait déjà supplanté le judaïsme, l’islam supplanterait à présent le christianisme. Même si nous bénéficions aujourd’hui d’une connaissance généralisée et plutôt globale de l’histoire de notre civilisation, cette connaissance se limite essentiellement aux deux derniers millénaires de notre Occident. Nous ne connaissons vraiment bien qu’un seul paradigme, et tout changement nous fait frissonner. 


Que craignent le plus les hommes ? Le changement de paradigme religieux, ou la violence que suppose tout changement ? La violence du changement provient-elle de nouveau modèle imposé, ou de notre résistance à tout changement ? Pour Michel Houellebecq, la réponse est la dernière. Si nous y mettions un peu de bonne volonté, tout pourrait se passer assez calmement, sans grands massacres, sans triperies ni sanglantes fariboles. François, le personnage de Soumission, se résigne ainsi à accepter le grand changement. Il s’en fout, de toute façon, la société moderne ne lui procurait plus beaucoup de satisfactions et puis, surtout, François s’entend vivre. Ce n’est pas un personnage déprimé ni déprimant. Il jouit encore de la possession de toute son énergie physique, il aime les repas copieux et fait l’amour avec plaisir, malgré la tristesse que lui inspire une société pornographique et sans imagination. Oui, tout n’est pas parfait, non pas parce que François est un minable, mais parce que les moyens de se réaliser offerts ici-bas sont avares. François constate que la civilisation occidentale s’épuise et ne propose plus rien de vrai. C’est une impasse, mais il se pourrait bien qu’une nouvelle voie s’ouvre bientôt. 


Michel Houellebecq n’affirme pas que l’islam va et doit bientôt supplanter le christianisme. Cela ne se fera peut-être même jamais en dépit de tout le confort que nous apporterait une théorie rationnelle de la succession des cycles. Michel Houellebecq écrit un roman, pas un essai. Il part de l’hypothèse que l’islam supplante bientôt le christianisme en faisant victoire dans un parti politique pour proposer une manière intelligente de se comporter, loin de toute islamophobie. On comprend que les média, excités quant à eux lorsqu’ils dénoncent l’islam comme un bouc-émissaire, récupèrent le roman de Houellebecq avant que les lecteurs n’aient eu le temps de le lire pour le réduire en miettes. De bouche à oreille, l’idée se répand que le dernier livre de Houellebecq serait raciste et belliqueux, alors qu’il se situe par-delà le bien et le mal des convictions religieuses, morales et culturelles. L’Histoire a peut-être un sens, une direction qu’elle doit atteindre, de gré ou de force. Dans ce cas, le mieux que nous puissions faire serait encore d’accepter d’abandonner nos systèmes de croyance et de fonctionnement des deux derniers millénaires pour laisser place à autre chose. Michel Houellebecq nous propose d’abandonner notre volonté de lutter et notre sale manie de brandir à toute occasion nos quelques ridicules prétentions temporelles pour permettre aux nécessités de l’éternel de se manifester. C’est une expérience d’humilité à laquelle il nous convie. Elle semblera peut-être totalement inconsciente, et elle l’est en effet si l’on considère que nos réalisations politiques et scientifiques contiennent de l’or en barre, un truc extatique qu’on ne devrait jamais toucher sous peine de provoquer la disparition de l’humanité. Mais il faut bien l’admettre, lorsqu’on se tourne vers notre lointain passé : l’humanité semble avoir survécu à nombre d’autres événements bien plus dramatiques. 


Avec Soumission, Michel Houellebecq prouve qu’il est lui-même un homme de changement. On le connaissait désespéré, drôlement cynique et pessimiste, on le découvre ici plus apaisé, avec l’espoir d’une solution. Finalement, l’homme est né pour être heureux et se contenter de plaisirs simples. Parfois, il est bon pour lui de ne pas trop réfléchir, de ne pas trop s’attacher à sa culture, de ne pas croire qu’elle fait partie prenante de sa personnalité. Il demande que l’homme accepte de se laisser flotter. Autrefois, Michel Houellebecq constatait L’extension du domaine de la lutte, maintenant il s’en fout, il en est sorti. C’est-à-dire que l’homme ne risque jamais d’être heureux en s’emprisonnant dans le dogme de ses idées. François, lui, bénéficie d’une remarquable souplesse et ouverture d’esprit, il tient bien peu au narcissisme de ses petites différences, et la vie le récompense finalement pour cette disponibilité face à l’éternel. 


Houellebecq excelle toujours autant à décrire simplement le quotidien poisse, ni dégueu, ni envoûtant, de nos petites vies réglées :

« Mon après-midi de TD fut épuisant, les doctorants dans l’ensemble étaient épuisants, pour eux il commençait à y avoir un enjeu et pour moi plus du tout, à part choisir le plat indien que je ferais réchauffer au micro-ondes le soir (Chicken Biryani ? Chicken Tikka Masala ? Chicken Rogan Josh ?) en regardant le débat politique sur France 2. »


Et il transpose ses propres impressions à la vie de Huysmans pour essayer de comprendre un parcours qui devait le mener à la conversion :

« Ce qui l'attirait dans le monastère, je le soupçonnais, ce n'était pas avant tout qu'on y échappât à la quête des plaisirs charnels; c'était qu'on pût s'y libérer de l'épuisante et morne succession des petits tracas de la vie quotidienne, de tout ce qu'il avait si magistralement décrit dans A veau- l'eau. Au monastère, au moins, on vous assurait le gîte et le couvert-avec, en prime, la vie éternelle dans le meilleur des cas. »


Houellebecq se renseigne sur la religion. Ses informations permettent de prendre la mesure de problématiques souvent présentées de manière réductrice dans les média : 

« Les djihadistes sont des salafistes dévoyés qui recourent à la violence au lieu de faire confiance à la prédication, mais ils restent des salafistes, et pour eux la France est terre d’impiété, dar al koufr ; pour la Fraternité musulmane, au contraire, la France fait déjà potentiellement partie du dar al islam. Mais surtout pour les salafistes toute autorité vient de Dieu, le principe même de la représentation populaire est impie, jamais ils ne songeraient à fonder ni à soutenir un parti politique. »

« Voyez-vous, poursuivit-il, l'islam accepte le monde, et il l'accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel, pour parler comme Nietzsche. Le point de vue du bouddhisme est que le monde est dukkha - inadéquation, souffrance. . Le christianisme lui-même manifeste de sérieuses réserves - Satan n'est-il pas qualifié de "prince de ce monde" ? Pour l'islam au contraire la création divine est parfaite, c'est un chef-d’œuvre absolu. Qu'est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois. »

« L'Islam est quand même la seule religion qui ait prohibé toute traduction dans l'usage liturgique ; parce que le Coran est entièrement composé de rythmes, de rimes, de refrains, d'assonances. Il repose sur cette idée, l'idée de base de la poésie, d'une union de la sonorité et du sens, qui permet de dire le monde. »


Best-of du bon mot pour terminer, parce que c'est ce qu'on kiffe aussi chez Houellebecq :

« Je me resservis de bourbon avant de lui répondre. L'agression dissimule souvent un désir de séduction, je l'avais lu chez Boris Cyrulnik, et Boris Cyrulnik c'est du lourd, un type à qui on ne la fait pas, au niveau psycho un mec à la coule, un Konrad Lorenz des humains en quelque sorte. »

« Je me sentais aussi politisé qu'une serviette de toilette. »

« Je remplis mon caddie très vite dans un élan d'enthousiasme mêlé de peur. »

« En vieillissant je me rapprochais moi-même de Nietzsche, comme c'est sans doute inévitable quand on a des problèmes de plomberie. »