mercredi 22 juillet 2015

Essais et notes, Tome II : Les pouvoirs de la parole (1935-1943) de René Daumal





Comme le chemin d’enseignement hindouiste, les pouvoirs de la parole s’acquièrent graduellement ; comme le chemin d’enseignement philosophique, les pouvoirs de la parole doivent servir à atteindre l’extrême décontraction de celui qui a parcouru l’aller-retour et qui sourit en constatant que le point d’arrivée et le point de départ ne sont pas les mêmes. 


Dans le système hindouiste, les enseignements du Veda s’adaptent aux quatre périodes de la vie d’un homme. L’enfant répète par cœur les hymnes du Veda. Entre 20 et 30 ans, il consulte les Brâhmanas, premiers commentaires des Veda qui orientent leur compréhension vers le monde extérieur. Parvenu à la maturité, l’homme consulte alors le « Livre des forêts », commentaires des Veda qui privilégient cette fois l’édification et la contemplation du monde intérieur. Enfin, parvenu au grand âge, l’homme lira les « Upanishads », ultimes commentaires de ces Veda qui apprendront à l’homme aguerri que tout n’est qu’illusion et qui l’inviteront à relire les Veda dans l’innocence, comme lorsqu’il était enfant. Simple régression ? Certainement pas. On comprend l’attachement de René Daumal à la philosophie de Spinoza : la démarche qu’il préconise est similaire à celle qui fait passer de la servitude à la compréhension active de ses actes. 


Dans la lignée du volume précédent de ses Essais, René Daumal écrit sur l’hindouisme, la poésie et la pataphysique comme moyens de découvrir la vérité spirituelle. Ou plutôt de la retrouver. Peut-être était-elle directement accessible à l’époque où la parole n’était pas venue s’interposer pour brouiller les pistes. Et si la parole gardait une trace de ces temps immémoriaux ? Il s’agit alors de décortiquer la parole de manière ludique et de révéler sa véritable sauvagerie en retranchant du langage les pâles concessions faites à la diplomatie civile ou à l’anesthésie intellectuelle. 


Ces quelques observations ne pourront pas faire comprendre la force cruelle, frénétique et percutante des analyses de René Daumal. Contre les esprits têtards, il propose –non pas une pensée, ce qui serait trop simplement éthéré- mais une dynamique cachant derrière les mots l’impulsion primitive de la danse grimée en poésie et en paroles. 





« « Un œuf dur », dit-on pour désigner un ancien futur poulet coagulé. »

Exemple de l'image poétique à travers le symbole social de la République chez Socrate:

Citation :« Le symbole social [de l’Etat dans le discours de Socrate] a l’avantage de présenter une image que chaque homme, en tout temps, aura sous les yeux ; celui d’être cohérent à lui-même et à l’homme ; et enfin d’être extrait d’une réalité humaine qui possède ses lois propres, que nous ne pouvons modeler à notre guise et qui, par conséquent, nous retiendra de divaguer. »


Quel est le rôle des images dans le langage ?

Citation :
« Le rôle de cette abstraction [des mots] n’est pas de faire penser, mais de prévoir ce que l’on pensera LORSQUE l’on pensera. »


Extrait de "L'envers de la tête":

Citation :
« Il est remarquable que les Français ont abandonné leur mot chef, qui désignait le conducteur du corps, pour le mot teste qui signifie « pot », à l’époque justement où l’on commençait à regarder plus que jamais la tête comme une chose à remplir plutôt qu’à faire fonctionner […]. »


Extraits de "Pour un métier poétique":

Citation :
« Il devait lire le journal, pour ne pas perdre l’usage de la langue populaire, grâce à laquelle il pourrait, à l’heure de l’apéritif, communiquer avec ses semblables en apparence, et les guider sur la voie du bien. »

Citation :
« Une syllabe sur trois tombant, en moyenne, dans le passage du latin au français, ces quinze syllabes [de la versification latine] se sont réduites à douze. Ainsi notre alexandrin et les vers qui en dérivent ne font que répéter le bruit des pas des légions romaines de César. »


Extrait de "Sur le scientisme et la révolution":

Citation :
« La science […] ne fait que préparer ou suivre l’acte, elle est médiate, conditionnée par le langage, elle porte sur les objets extérieurs, ne donne qu’indirectement le pouvoir d’agir sur eux et peut être acquise par toute intelligence normale qui veut seulement y consacrer le temps suffisant. »


Défense et réaction contre l’expression « patrie indestructible » :

Citation :
« Bien sûr, il n’y avait pas « la patrie est indestructible ». Mais la copule est substantielle alors même qu’elle est sous-entendue. Admettre la copulation de ces deux incopulables, la patrie et l’indestructibilité (car, même empiriquement, je veux dire sous la figuration historique, on en a bien vu disparaître, des patries, au cours des siècles !), cela aurait signifié pour moi : « je consens à être avec le même degré de substantialité que la patrie est indestructible », c’était un suicide. »


Extrait du "Grand magicien" : CLIC


*Peinture: Flock of Chickens, Katsushika Hokusai

dimanche 19 juillet 2015

La pensée et le mouvant (1934) d'Henri Bergson





La philosophie patauge et se heurte à une impasse. Henri Bergson pense en avoir découvert la raison. Depuis Platon, nous nous sommes trompés sur la conception du temps. Nous avons toujours confondu et traité le temps de la même façon que l’espace, en le morcelant et le réduisant en portions congrues, n’arrivant pas à penser à la durée autrement qu’à travers le concept de « mesure de la durée ». Une solution facile n’est pas forcément une solution juste. C’est une approximation et nous ne pouvons pas prétendre démasquer la vérité avec cela.


« Avec ces vues juxtaposées [du temps découpé en moments] on a un succédané pratique du temps et du mouvement qui se plie aux exigences du langage en attendant qu'il se prête à celles du calcul ; mais on n'a qu'une recomposition artificielle. Le temps et le mouvement sont autre chose. »


Bergson propose alors d’établir l’intuition comme méthode philosophique. Il distingue son intuition de celle de Schelling ou de Schopenhauer –qui ont quant à eux voulu opposer l’intuition à l’intelligence et en faire le moteur d’une recherche de l’éternel- en disant que son intuition porte sur la durée intérieure. Il précise : « Elle saisit une succession qui n'est pas juxtaposition, une croissance par le dedans, le prolongement ininterrompu du passé dans un présent qui empiète sur l'avenir. C'est la vision directe de l'esprit par l'esprit. Plus rien d'interposé ; point de réfraction à travers le prisme dont une face est espace et dont l'autre est langage ». Mais qu’est-ce qui risquerait de s’interposer ? Sans doute le langage… par certains de ses aspects, Bergson n’est pas loin de rappeler Wittgenstein lorsqu’il dit que l’intuition est une donnée complémentaire de l’intelligence qui aide à saisir ce que cette dernière ne peut pas capturer autrement que par l’usage de la transposition spatiale ou de la traduction métaphorique –on pense alors à la distinction qui existe entre montrer et dire. Il n’y a pas d’exclusion entre ces deux principes et Bergson vise au contraire à rendre l’intuition légitime pour créer une synergie. Avant l’heure, Bergson semble nous parler de cette physique quantique qui distingue onde et corpuscule comme mouvement et substance, même s’il souhaite pour sa part établir une fusion. 


Henri Bergson semble avant tout être un homme profondément déçu par les faibles moyens mis à la disposition de l’homme pour communiquer son expérience et la richesse de son contenu intérieur. 
Il écrit : « J'ai beau me représenter le détail de ce qui va m'arriver : combien ma représentation est pauvre, abstraite, schématique, en comparaison de l'événement qui se produit ! La réalisation apporte avec elle un imprévisible rien qui change tout ». C’est ce qui fait ensuite que nous ne pouvons jamais être vraiment proches des autres hommes, croyant avoir tout communiqué alors que le plus important n’a toujours pas été dit. 


Si nous voulons corriger nos erreurs, dans la philosophie et dans la vie, un grand nettoyage de nos concepts devra être effectué. Premier concept à réviser : celui du temps. On sait que Henri Bergson a énormément influencé Marcel Proust et la Recherche du temps perdu de ce dernier peut être lue comme l’expérience de la durée d’un temps intérieur. Henri Bergson nous invite également à nous débarrasser de l’habitude que nous avons de considérer que le temps avance et, plus encore, qu’il avance de la cause vers l’effet. Non seulement le temps n’avance pas (« Il y a des changements, mais il n'y a pas, sous le changement, de choses qui changent : le changement n'a pas besoin d'un support. Il y a des mouvements, mais il n'y a pas d'objet inerte, invariable, qui se meuve : le mouvement n'implique pas un mobile ») mais en plus, le passé est sans cesse redéfini par la réalisation du possible contenu dans l’avenir. Quant au présent, sa durée est « relative à l’étendue du champ que peut embrasser notre attention à la vie ». 


Cette proposition de réfection de la vieille philosophie est séduisante en ce qu’elle a su capter la raison majeure pour laquelle le domaine intellectuel nous déçoit si souvent. La vérité est proche, on attend la révélation ultime, mais elle ne vient pas. La vérité ultime semble séparée de nous à cause du concept, à cause du système, à cause de la philosophie même. Que propose Henri Bergson ? Son intuition, et un paradoxe : celui d’exprimer l’intuition par le langage. Comprenne qui pourra : « À celui qui ne serait pas capable de se donner à lui-même l'intuition de la durée constitutive de son être, rien ne la donnerait jamais, pas plus les concepts que les images. L'unique objet du philosophe doit être ici de provoquer un certain travail que tendent à entraver, chez la plupart des hommes, les habitudes d'esprit plus utiles à la vie ». L’intuition sera numineuse ou ne sera pas. Ceci étant dit, la nouvelle philosophie ne peut se définir que de façon négative : elle ne sera pas conceptuelle, pas dogmatique, pas systématique et produira un bouleversement du paysage intellectuel : « À la multiplicité des systèmes qui luttent entre eux, armés de concepts différents, succéderait l'unité d'une doctrine capable de réconcilier tous les penseurs dans une même perception, – perception qui irait d'ailleurs s'élargissant, grâce à l'effort combiné des philosophes dans une direction commune ». Transposons cette idée au politique et à la psychologie : on se fera une idée des premiers effets concrets que pourrait avoir cette philosophie qui, contrairement aux autres, ne se satisfait plus seulement du monde éthéré des concepts. 


Peut-on lire une convergence d'idées entre cet extrait et le suivant, issu de l'essai Présent et Avenir de C. G. Jung ?


« La rupture entre la croyance et le savoir est un symptôme de la dissociation de la conscience qui caractérise l’état mental perturbé de notre époque. Tout se passe comme si deux personnes s’exprimaient sur une même donnée, chacune ayant une perspective individuelle et différente ; ou encore comme si une seule et même personne décrivait son expérience alors qu’elle se trouve dans deux états d’esprit différents. »


Comparons également l'extrait ci-dessous de Bergson : 

Citation :
« Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps, possible ; mais c'est à ce moment précis qu'elle commence à l'avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l'aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé […]. »

Avec le concept de nécessité tel que défini par Rudolf Steiner :

Citation :
« Le concept de nécessité doit se fondre avec celui de passé. C’est d’une extraordinaire importance. Il y a du passé en tout et en tout être ; donc de la nécessité aussi. […] Représentez-vous une chose quelconque nécessaire aujourd’hui ; elle s’est passée il y a longtemps. Cela s’est passé il y a longtemps et maintenant cela reparaît comme dans un miroir. »


Critique du kantisme :

Citation :
« Car il n'est pas nécessaire, pour aller à l'intuition, de se transporter hors du domaine des sens et de la conscience. L'erreur de Kant fut de le croire. Après avoir prouvé par des arguments décisifs qu'aucun effort dialectique ne nous introduira jamais dans l'au-delà et qu'une métaphysique efficace serait nécessairement une métaphysique intuitive, il ajouta que cette intuition nous manque et que cette métaphysique est impossible. Elle le serait, en effet, s'il n'y avait pas d'autres temps ni d'autre changement que ceux que Kant a aperçus et auxquels nous tenons d'ailleurs à avoir affaire ; car notre perception usuelle ne saurait sortir du temps ni saisir autre chose que du changement. Mais le temps où nous restons naturellement placés, le changement dont nous nous donnons ordinairement le spectacle, sont un temps et un changement que nos sens et notre conscience ont réduits en poussière pour faciliter notre action sur les choses. Défaisons ce qu'ils ont fait, ramenons notre perception à ses origines, et nous aurons une connaissance d'un nouveau genre sans avoir eu besoin de recourir à des facultés nouvelles. »


Critique de la philosophie grecque :


Citation :
« La philosophie grecque […] expliqua d'abord toutes choses par un élément matériel, l'eau, l'air, le feu, ou quelque matière indéfinie. Dominée par la sensation, comme l'est au début l'intelligence humaine, elle ne connut pas d'autre intuition que l'intuition sensible, pas d'autre aspect des choses que leur matérialité. Vinrent alors les Pythagoriciens et les Platoniciens, qui montrèrent l'insuffisance des explications par la seule matière, et prirent pour principes les Nombres et les Idées. Mais le progrès fut plus apparent que réel. Avec les nombres pythagoriciens, avec les idées platoniciennes, on est dans l'abstraction, et si savante que soit la manipulation à laquelle on soumet ces éléments, on reste dans l'abstrait. L'intelligence, émerveillée de la simplification qu'elle apporte à l'étude des choses en les groupant sous des idées générales, s'imagine sans doute pénétrer par elles jusqu'à la substance même dont les choses sont faites. À mesure qu'elle va plus loin dans la série des généralités, elle croit s'élever davantage dans l'échelle des réalités. Mais ce qu'elle prend pour une spiritualité plus haute n'est que la raréfaction croissante de l'air qu'elle respire. Elle ne voit pas que, plus une idée est générale, plus elle est abstraite et vide, et que d'abstraction en abstraction, de généralité en généralité, on s'achemine au pur néant. »


Autres extraits de Bergson :


Citation :
« [Deux illusions] consistent à croire qu'il y a moins dans l'idée du vide que dans celle du plein, moins dans le concept de désordre que dans celui d'ordre. En réalité, il y a plus de contenu intellectuel dans les idées de désordre et de néant, quand elles représentent quelque chose, que dans celles d'ordre et d'existence, parce qu'elles impliquent plusieurs ordres, plusieurs existences et, en outre, un jeu de l'esprit qui jongle inconsciemment avec eux. »


Citation :
« Concevoir est un pis-aller quand il n'est pas donné de percevoir, et le raisonnement est fait pour combler les vides de la perception ou pour en étendre la portée. Je ne nie pas l'utilité des idées abstraites et générales, – pas plus que je ne conteste la valeur des billets de banque. Mais de même que le billet n'est qu'une promesse d'or, ainsi une conception ne vaut que par les perceptions éventuelles qu'elle représente. »


Citation :
« Les discussions relatives au libre arbitre prendraient fin si nous nous apercevions nous-mêmes là où nous sommes réellement, dans une durée concrète où l'idée de détermination nécessaire perd toute espèce de signification, puisque le passé y fait corps avec le présent et crée sans cesse avec lui […]. »


Un hommage à Bergson à la Sorbonne :




*peinture de Jan Saudek

jeudi 16 juillet 2015

Œuvres – Tome 1 (1914-1922) de Walter Benjamin






Walter Benjamin écrivait sans méthode, par bribes décousues, intellectuel itinérant laissant à Theodor Adorno le soin de classer ses pages après sa mort. Le premier tome des Œuvres de Walter Benjamin regroupe quelques-uns de ses essais majeurs écrits entre 1914-1922. C’est la période au cours de laquelle Walter Benjamin conçoit sa théorie du langage autour de deux textes fondateurs : « Deux poèmes de Friedrich Hölderlin » et « Sur le langage en général ». Il considère que le langage est fondé sur une dichotomie opposant une fonction de communication utilitaire à une fonction centrale qui serait capable de révéler l’essence de l’homme par le verbe, dans un dialogue où le destinataire de l’homme serait Dieu –excusez du peu, mais enfin, vous pouvez remplacer ici par n’importe quelle entité transcendante qui vous tient à cœur.


« Le fait que la fonction instrumentale du langage, la communication, l’ait emporté sur sa fonction de nomination et de révélation, est expliqué en termes de péché originel, et la tâche assignée à la philosophie est de travailler à remettre en vigueur la fonction originelle du langage. »


La théorie du langage s’accompagne d’une réflexion sur l’œuvre du critique littéraire (« La tâche de la grande critique n’est ni d’enseigner au moyen de l’exposé historique ni de former l’esprit au moyen de la comparaison, mais de parvenir à la connaissance en s’abîmant dans l’œuvre »). Walter Benjamin aborde les Affinités électives de Goethe ou L’Idiot de Dostoïevski selon le mot d’ordre de Novalis pour qui toute œuvre d’art contient « un idéal a priori, une nécessité d’exister », qu’il tient à la critique de mettre en lumière. Avec Walter Benjamin, la critique devient morale. Une bonne œuvre est celle qui est nécessaire. Certaines situations n’autorisent pas qu’on s’amuse avec les mots. On peut rire et profaner des calembours à tout bout de champ, lorsqu’on communique vraiment, d’une essence à une autre, les mots doivent retrouver leur caractère divin.


Cette conception du langage aura marqué la première étape d’un parcours intellectuel rétrospectivement découpé en trois étapes. Nous découvrons ici un Walter Benjamin métaphysicien dont le programme, à travers l’élaboration d’une nouvelle théorie de la connaissance, serait « de trouver pour la connaissance une sphère de totale neutralité par rapport aux concepts de sujet et d’objet ; autrement dit, de découvrir la sphère autonome et originaire de la connaissance où ce concept ne définit plus d’aucune manière la relation entre deux entités métaphysiques ». Entre les lignes de ses essais, on soupçonne Walter Benjamin d’être un cérébral radical, un littéraire à la plume racée et un homme blessé par les compromis hypocrites de la société (« La vie des étudiants », « Critique de la violence »). Il s’entraîne aux retranchements de la pensée métaphysique et lorsque nous parvenons avec lui au terme de cette réflexion orientée, nous commençons à comprendre les raisons qui conduisirent cette exploration intense sur une impasse. Que nous offre la métaphysique ? Rien de ce qu’un idéaliste aux pieds sur terre comme Walter Benjamin ne pouvait espérer. Dans les années 30, il opèrera un revirement matérialiste dans lequel la fonction politique du langage recouvrira ses fonctions théologique et métaphysique. Il représente ainsi le balancement éternel qui semble caractériser les grands cycles de l’histoire des peuples, entre besoin de spiritualité et besoin de matérialisme. Cette seconde étape du parcours intellectuel de Walter Benjamin sera présentée dans la suite de ses Œuvres mais se trouve déjà annoncée de manière subliminale dans un de ses essais de la première période, « La tâche du traducteur » :


« C’est à partir de l’histoire, non de la nature, moins encore d’une nature aussi variable que la sensation et l’âme, qu’il faut finalement circonscrire le domaine de la vie. Ainsi naît pour le philosophe la tâche de comprendre toute vie naturelle à partir de cette vie, de plus vaste extension, qui est celle de l’histoire. »


Citation :
« Sans la déploration d’une grandeur manquée, on ne peut attendre aucun renouvellement de sa vie. »
Essai sur Deux poèmes de Friedrich Hölderlin 

Citation :
« Chacun trouvera son propre précepte, celui qui présente à sa vie la plus haute exigence. Par voie de connaissance chacun libèrera l’avenir de ce qui aujourd’hui le défigure. »
La vie des étudiants 

Citation :
« Tout langage se communique en lui-même, il est, au sens le plus pur du terme, le « médium » de la communication. »
Sur le langage en général et sur le langage humain 
Sur le langage en général et sur le langage humain 

Citation :
« La question de l’existence de la religion, de l’art, etc. peut jouer un rôle dans la philosophie, mais seulement par le biais du questionnement sur la connaissance philosophique de cette existence. »
Sur le programme de la philosophie qui vient

Citation :
« La fondation de droit est une fondation de pouvoir et, dans cette mesure, un acte de manifestation immédiate de la violence. Si la justice est le principe de toute finalité divine, le pouvoir est le principe de toute fondation mythique du droit. »
Critique de la violence

Citation :
« Le destin est l’ensemble de relations qui inscrit le vivant dans l’horizon de la faute. »
Essai sur les Affinités électives de Goethe


Une clé importante de la compréhension de Walter Benjamin fournie dans la présentation : 
Citation :
« Les hommes ont toujours aspiré à l’émancipation, et le passé ne livre sa véritable signification que si on y redécouvre leur révolte. C’est là sans doute le sens du pacte secret entre les générations dont parle Benjamin dans son dernier texte : la dette des vivants à l’égard de l’aspiration au bonheur qui fut celle des morts. »


*Peinture de Zdzislaw Beksinski

mercredi 1 juillet 2015

Un Autre tour de manège (2004) de Tiziano Terzani



Tiziano Terzani a le cancer. Les médecins qui le prennent en charge à l’hôpital de New-York le font un peu flipper. Au programme : chimio et radiothérapie, mais surtout déprime et espoirs bidons. Tiziano Terzani a toujours eu l’âme baroudeuse. S’il a passé sa vie à voyager en tant que journaliste, il décide cette fois de partir en quête du remède miraculeux qui pourra vaincre son cancer mieux que la chimiothérapie. Lorsqu’il annonce sa maladie à un médecin d’origine indienne, celui-ci lui répond : « cela a dû être le moment le plus sacré de votre vie ». Tiziano va chercher le remède à son cancer mental pendant que les médecins occidentaux se chargeront de réguler son cancer physique. 


On aurait pu s’attendre à ce que Tiziano Terzani nous fasse le récit d’un voyage merveilleux à travers les landes d’un Extrême-Orient fantasmé où tout ne serait qu’harmonie et sagesse. Et si nos préjugés nous rendaient responsables de la cancérisation généralisée de notre monde ? Après tout, même les mystiques indiens les plus modernes ont pu succomber du cancer, que l’on pense à Krisnamurti ou Maharaj. En traversant les territoires les plus sacrés de l’Inde, Tiziano Terzani doit bien reconnaître que ceux-ci ne ressemblent plus que de loin aux lieux sacrés décrits dans les grands livres. Ils se sont maintenant transformés en parcs d’attraction pour touristes occidentaux en mal de spiritualité. Alors, Tiziano Terzani ne cesse de décrire des allers-retours entre le monde oriental et le monde occidental à la recherche d’un équilibre convenable entre science et sagesse spirituelle. En occident, il se moque des groupes de yoga ou de reiki qui ont vidé les disciplines de leur substance pour apaiser quelques heures les angoisses de ses contemporains. En orient, il se moque des guérisseurs orientaux qui préparent de la pâtée pour chats en broyant des herbes et des minéraux. Même s’ils utilisent des remèdes naturels, ils ne pensent finalement qu’à soigner le corps, comme les médecins occidentaux, alors que la quête de Tiziano Terzani indique qu’il recherche avant tout la paix de son esprit. Mais qu’il s’agisse des traitements proposés par la médecine occidentale ou orientale, il salue les efforts de toutes les personnes qu’il rencontre lorsqu’elles essaient de donner un sens aux maladies que l’homme doit affronter. Ce qu'il refuse désormais, ce n'est finalement rien d'autre que la contre-façon.


« A la fin, tout le monde était content, tout le monde disait avoir ressenti de la chaleur, de la lumière, de l’énergie. Moi, j’avais seulement senti le sang me monter à la tête. Je n’en pouvais plus du rationnel, mais j’étais tout autant horripilé par son contraire. C’était mon dilemme : il me semblait que seul ce que j’avais découvert par moi-même, ce que j’avais l’impression d’avoir conquis, était intéressant et avait de la valeur ; a contrario, ce que je trouvais sur les étagères d’un supermarché me rebutait. […] Maintenant que je me trouvais parmi des « croyants », je redevenais un sceptique invétéré. »


Tiziano Terzani n’a pas vaincu son cancer mais il n’y a pas succombé non plus, acceptant toutes les méthodes thérapeutiques qu’on lui propose mais n’en acceptant exclusivement aucune. Son récit montre le bilan d’un homme qui essaie de garder l’esprit critique dans toutes les situations qu’il traverse. C’est sa force vitale, celle qui lui permet de prendre ses distances quant à toute situation d’élection, et sa passion immodérée pour les cultures et les personnes qu’il rencontre, qui lui ont sans doute permis de prolonger sa vie au-delà des pronostics les plus optimistes des médecins occidentaux.




La maladie comme état modifié de conscience ... à utiliser à bon escient ou non...

Citation :
« Lentement, je me suis aperçu que le cancer était devenu une sorte de bouclier derrière lequel je me protégeais, une défense contre tout ce qui m’agressait auparavant, une sorte de rempart contre la banalité du quotidien, les contraintes sociales, contre l’obligation de faire la conversation. Grâce au cancer, j’avais acquis le droit de ne plus me sentir en devoir de rien, de n’avoir plus de sentiment de culpabilité. Finalement j’étais libre. »


Tiziano Terzani nous transmet beaucoup d'informations sur les cultures qu'il rencontre en chemin : 

Citation :
« En 1973, l’homéopathie a été reconnue comme l’un des systèmes officiels de médecine ; 162 universités indiennes proposent aujourd’hui des cours d’homéopathie et 150 000 médecins la pratique dans chaque recoin du pays […] comme la solution la plus accessible et la moins chère pour les problèmes de santé des pauvres. »


Citation :
« En Inde aussi, la médecine ayurvédique comportait une composante spirituelle, mais restait liée à la philosophie plus qu’à la religion, et la pratique médicale n’avait jamais été le monopole des prêtres. Au contraire, au Tibet où le bouddhisme s’était emparé de tout, y compris du pouvoir politique, les lamas furent les seuls à devenir médecins. »


Citation :
« Le yoga, qui littéralement signifie « union », avait pour finalité de libérer l’homme de l’illusion d’avoir une existence individuelle, séparée du reste de l’univers, et de l’unir à Dieu. Mais comment atteindre ce but dans une société comme la nôtre, entièrement dominée par les principes d’individualisme et de séparation ? Essayer de le faire crée peut-être même des conflits, de la schizophrénie, et aussi cette tristesse que je sentais tout autour de moi. »


« Un disciple va voir son gourou et lui affirme qu’il désire la Vérité plus que tout autre chose. Le Maître ne répond rien. Il l’attrape par le cou, le traîne jusqu’au torrent le plus proche et maintient la tête du pauvre disciple sous l’eau jusqu’à le faire suffoquer. Au dernier moment, il le soulève.
« Alors, que désirais-tu plus que tout autre chose quand tu étais sous l’eau ? »
« De l’air », lui répondit le disciple d’une voix faible.
« Bien. Quand tu désireras la Vérité comme tu désirais l’air tout à l’heure, tu seras prêt à apprendre. » »