mardi 30 juin 2015

L’Art d’avoir toujours raison (1830) d'Arthur Schopenhauer



Aristote, dans ses Topiques, n’avait écrit « presque que des choses allant de soi et que le bon sens prend en considération de lui-même » et Cicéron, dans un ouvrage du même titre, n’avait rien commis de mieux qu’une imitation « faite de mémoire, extrêmement superficielle et pauvre ». Arthur Schopenhauer s’inscrit donc en critique sévère de ses prédécesseurs : comment de tels timorés ont-ils pu réellement analyser la dialectique ? Avec leur gaucherie pleine de bonnes intentions, ils semblent avoir oublié le motif principal de toute controverse : le triomphe. C’est ce qui fonde la dialectique éristique dont la conclusion sonne comme une victoire, et peu importe que les thèses et la matière n’aient aucun rapport avec l’exactitude. On se trouve près de la dialectique sophistique, si ce n’est que cette dernière atteint un degré d’infamie un peu plus élevé car si celle-ci méprise également toute éthique dans sa démarche, elle cherche en plus à s’octroyer un gain financier ou mondain. Mais Schopenhauer n’en est pas encore là…


Avec son cynisme légendaire et outrancier, Arthur Schopenhauer déploie une liste de stratagèmes tous plus immoraux les uns que les autres : faire semblant de ne pas comprendre les arguments de son adversaire et les retourner contre lui, postuler ce qui n’a pas été dit, fâcher l’adversaire, parier sur son idiotie, son manque d’assurance ou du peu de crédit dont il bénéficie vis-à-vis de l’auditoire, raconter n’importe quoi, paraître intelligent en utilisant des grands mots, en inventant des références ou des théories d’autorité, faire diversion ou détourner la conversation –tous stratagèmes qui se foutent de la raison pour mieux dénigrer la bassesse des motivations qui incitent les hommes à jouer aux intellos. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la publication de ce traité hautement pédagogique survint à une période où la philosophie s’encanaillait de sciences. Depuis Port-Royal, Frege et Kant, aucune analyse dialectique ne semblait digne d’être étudiée si elle n’avait pas le moindre rapport avec le modèle mathématique. Mais tout cela sera toujours basé sur du vent, tant que n’aura pas encore été élucidée la nature même, triviale et bestiale, des intentions secrètes des hommes. Schopenhauer procède à la démystification dans ce faux traité pédagogique, moins hypocrite que les autres en raison même de son irrationalisme. 


Stratagème 5: Faux arguments

Citation :
« On peut, pour prouver une assertion dans le cas où l’adversaire refuse d’approuver de vrais arguments, soit parce qu’il n’en perçoit pas la véracité, soit parce qu’il devine où l’on veut en venir, utiliser des arguments que l’on sait être faux. Dans ce cas, il faut prendre des arguments faux en eux-mêmes, mais vrais ad hominem, et argumenter avec la façon de penser de l’adversaire, c’est-à-dire ex concessis. […] Il faut utiliser son mode de pensée contre lui. Ainsi, s’il est membre d’une secte à laquelle nous n’appartenons pas, nous pouvons utiliser la doctrine de secte contre lui. »


Stratagème 12: Choisir les métaphores favorables

Citation :
« Si la conversation porte autour d’une conception générale qui ne porte pas de nom mais requiert une désignation métaphorique, il faut choisir une métaphore favorable à votre thèse. Par exemple, les mots serviles et liberales utilisés pour désigner les partis politiques espagnols furent manifestement choisis par ces derniers.
Le terme protestant fut choisi par les protestants, ainsi que le terme évangéliste par les évangélistes, mais les catholiques les appellent des hérétiques. »


Stratagème 14: Clamer victoire malgré la défaite

Citation :
« Il est un piège effronté que vous pouvez poser contre votre adversaire : lorsque votre adversaire aura répondu à plusieurs questions, sans qu’aucune des réponses ne se soient montrées favorables quant à la conclusion que vous défendez, présentez quand même votre conclusion triomphalement comme si votre adversaire l’avait prouvée pour vous. Si votre adversaire est timide, ou stupide, et que vous vous montrez suffisamment audacieux et parlez suffisamment fort, cette astuce pourrait facilement réussir. »


Stratagème 21: Répondre à de mauvais arguments par de mauvais arguments

Citation :
« Lorsque l’adversaire use d’un argument superficiel ou sophistique, et que nous voyons à travers, il est certes possible de le réfuter en exposant son caractère superficiel, mais il est préférable d’utiliser un contre argument tout aussi superficiel et sophistique. En effet, ce n’est pas de la vérité dont nous nous préoccupons mais de la victoire. »


Stratagème 27 : La colère est une faiblesse

Citation :
« Si l’adversaire se met particulièrement en colère lorsqu’on utilise un certain argument, il faut l’utiliser avec d’autant plus de zèle : non seulement parce qu’il est bon de le mettre en colère, mais parce qu’on peut présumer avoir mis le doigt sur le point faible de son argumentation et qu’il est d’autant plus exposé que maintenant qu’il s’est trahi. »


Stratagème 29 : Faire diversion

Citation :
« Lorsque l’on se rend compte que l’on va être battu, on peut faire une diversion, c.-à-d. commencer à parler de quelque chose de complètement différent, comme si ça avait un rapport avec le débat et consistait un argument contre votre adversaire. »


Stratagème 36 : Déconcerter l'adversaire par des paroles insensées

Citation :
« S’il est secrètement conscient de sa propre faiblesse et est habitué à entendre de nombreuses choses qu’il ne comprend pas mais fait semblant de les avoir comprises, on peut aisément l’impressionner en sortant des tirades à la formulation érudites, mais ne voulant rien dire du tout, ce qui le prive de l’ouïe, de la vue et de la pensée, ce sous-entend qu’il s’agit d’une preuve indiscutable de la véracité de notre thèse. »


Ultime stratagème 

Citation :
« Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. »


*Peinture de Jean Delville

vendredi 26 juin 2015

Des larmes et des saints (1937) d’Emil Cioran



Nietzsche l’avait déjà écrit avant Emil Cioran : le christianisme est une religion de vaincus. Houellebecq le rappelle après Emil Cioran : le christianisme est une religion féminine. Le premier construit sa réflexion sur une base philosophique, le dernier sur une base romanesque, et Cioran le devine et le communique à travers des aphorismes exigeants avec la pensée et l’honnêteté émotionnelle. 


Nietzsche critique, Houellebecq constate, Cioran s’enivre. Quand bien même le christianisme ne serait qu’une religion de vaincus dominée par la molle énergie féminine, faudrait-il s’en détourner pour autant ? La question ne se pose pas pour Cioran qui a toujours été attiré par les limites où la pensée croît jusqu’à s’effondrer à nouveau sur elle-même. 


Le christianisme est le refuge des larmes, « critère de la vérité dans le monde des sentiments », « disposition […] qui s’exprime par une avalanche intérieure », pour lesquelles on compte des « initiés […] qui n’ont jamais pleuré effectivement ». Dans le processus d’effondrement vital, la religion permet de franchir une étape supérieure par rapport à la philosophie. Là où le philosophe se ratatine, le saint moisit, car « il y a quelque chose de pourri dans l’idée de Dieu ! » et Dieu deviendrait le fardeau que l’humanité doit se traîner depuis sa sortie de l’Eden. Mais c’est peut-être aussi son espoir de rédemption : « Celui qui ne pense pas à Dieu demeure étranger à lui-même. Car l’unique voie de connaissance de soi passe par Dieu, et l’Histoire universelle n’est qu’une description des formes qu’Il a prises ». Il s’agit donc de déceler les recoins les plus inattendus dans lesquels se loge la pensée éthérée du saint chrétien. Mieux encore, il s’agit de retrouver l’universelle angoisse humaine qui se dissimule derrière différentes apparences : « Il n’est pas besoin d’être chrétien pour trembler devant le Jugement. Le christianisme n’a fait qu’exploiter une crainte afin d’en tirer un profit maximum pour une divinité sans scrupules qui a fait de la terreur son alliée ».


On ne peut pas dire que ce recueil d’aphorismes soit semblable à ceux publiés auparavant par Cioran. Celui-ci semble avoir été achevé par la méthode extatique. Il y a des aphorismes d’une pureté intouchable, des enivrements que seule l’idée de Dieu peut avoir engendrés, et un amour qui ne choisit jamais entre la solitude ou l’univers, le dégoût ou la passion.




Citation :
"Un philosophe se sauve de la médiocrité seulement par le scepticisme ou par la mystique, ces deux façons de désespérer de la connaissance."


Citation :
« Les saints sont irrémédiablement inactuels et si quelqu’un s’intéresse encore à eux, ce n’est que par mépris envers le devenir. »


Citation :
« Pauvres bouffons, nous oublions que nous vivons des drames pour divertir un spectateur dont personne sur terre n’a encore entendu les applaudissements. »


Citation :
« Je méprise le chrétien parce qu’il est capable d’aimer ses semblables de près. Pour redécouvrir l’homme il me faudrait le Sahara. »


Citation :
« Tout est frivole –y compris l’Ultime. Une fois arrivé là, on a honte de toute interrogation capitale. »


Citation :
« Je n’ai jamais rencontré personne, je n’ai fait que trébucher sur des ombres simiesques. »


Citation :
« La religion est un sourire qui plane sur un non-sens général, comme un parfum final sur une onde de néant. »


Citation :
« Vous êtes-vous regardé dans le miroir lorsque entre vous et la mort plus rien ne s’interpose ? Avez-vous interrogé vos yeux ? Avez-vous compris alors que vous ne pouvez pas mourir ? Les pupilles dilatées par la terreur vaincue sont plus impassibles que des pyramides. Une certitude naît alors de leur immobilité, une certitude étrange et tonique dans son mystère lapidaire : tu ne peux pas mourir. »


*Sculpture d'Adolfo Wildt

jeudi 25 juin 2015

Post-Mortem (1968) d'Albert Caraco





Le couple formé par Ignatius Reilly et sa môman dans la Conjuration des imbéciles de J. K. Toole est d’une savoureuse drôlerie. Imaginez maintenant que môman vienne à passer l’arme à gauche et qu’Ignatius, la quarantaine révolue, s’empare de ses éternels cahiers d’écoliers pour consigner ses états d’âme : nous obtiendrions Post-Mortem d’Albert Caraco. Franchement pas drôle. 


Ce livre n’a rien à voir avec la fiction. Albert Caraco est revenu de tout, et surtout de l’imagination. Irrévérencieux dès la première phrase, il s’empare d’un de ces moments d’inattention qui fait revenir la mémoire à la surface pour témoigner de la fin de sa mère : 
« Madame Mère est morte, je l’avais oubliée depuis assez de temps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes ». 


Il ne suffit pas de connaître les éléments biographiques de la vie d’un écrivain pour prévoir le contenu de ses textes. Comme il le dit lui-même, Albert Caraco n’a jamais connu aucun autre événement dans sa vie que sa mère : « Sa victoire est totale et je n'ai de chair qu'autant qu'il en faut pour me sentir esprit ». Il y avait peut-être bien le père aussi, mais que valait-il derrière l’incarnation totale, diffuse et écrasante de cette mère sans concession ? Elle semble avoir été l’image de son fils, sans idéologie ni philosophie, se payant seulement le luxe de la frivolité et de la mondanité. Elle a été le mentor d’Albert Caraco, mais l’a-t-elle seulement voulu ? Elle lui a enseigné le détachement affectif en le gavant d’affection, elle lui a enseigné le mépris des femmes en adoptant les comportements féminins les plus mesquins, elle lui a transmis le goût de la destruction et l’a aidé à se débarrasser des illusions bourgeoises pour l’encourager à proclamer « Heureux les chastes ! heureux les stériles ! ». La mère aurait pu être parfaite si elle ne s’était pas cassée la gueule en fin de course. Finalement, « […] ce ne fut qu’une pauvre femme, ses belles qualités se démentirent et j’en souffre, sa volonté de vivre et son espoir de guérison lui firent manquer son trépas ». Si Madame Mère a toujours réussi à chasser les hypocrisies de la vie, elle a manqué de chasser celles de la mort. Albert Caraco ne se laissera pas faire : les pleurnicheries bourgeoises sur nos morts aimés doivent cesser. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre à l’existence ? « Seigneur ! épargnez-nous de ressembler aux larves ! » Madame Mère ne bénéficiera pas de la gloire posthume qui ensevelit les bons comme les dégoûtants. Sa mort sera même, au contraire, l’occasion de juger enfin objectivement la vie et l’œuvre d’une femme à peine au-dessus de la moyenne, tout juste bonne à se détacher suffisamment des hypocrisies pour libérer son fils des exigences de la vie banale. 


Si Albert Caraco ne devait verser qu’une larme en signe esthétique de tristesse, il le ferait pour condamner la supercherie médicale dans le cortège des médecins tartuffes et il se trancherait la gorge pour avoir participé à la mascarade : 
« Nous nous montrâmes hypocrites, nous nous jouâmes de ses peurs et de ses espérances, ce fut la comédie la plus horrible, nos mœurs nous l’imposaient et nous n’osâmes les heurter de front, je le déplore, cet assassinat spirituel et j’eusse préféré l’euthanasie, j’aurais voulu que l’on ne trompât la malade et qu’elle mourût de son gré dans les commencements de l’agonie, je n’ai que ce remords. Pauvre Madame Mère, victime de la charité, qui ne la sauva de la déchéance, nous l’assommâmes de médicaments auxquels sa tête ne put résister, elle vécut, hélas ! de quelle vie, auprès de quoi l’assassinat physique est une grâce ». 


Oui, Ignatius Reilly n’était pas seulement drôle, il était tragique et le rire qu’il provoquait en nous était le rire pataphysicien de René Daumal, ce rire qui « secoue les membres » et qui nous apprend que « toute existence définie est un scandale ». Avec Post-Mortem, Madame Mère peut traverser tranquillement le Styx parce que son fils l’a libérée de ses plus grossières approximations. Puissions-nous à notre tour nous imprégner de cet envoi aux morts pour faire éclater le scandale de l’existence. 




Citation :
« Quand je regarde ceux qui jurent que la vie est un délice, je ne les trouve ni beaux ni bien nés, ni raisonnables ni sensibles, ni fins, ni sages, ni profonds, mais très semblables à ce qu’ils encensent. »


Citation :
« Dieu ne nous aime pas et n'est pas un objet d'amour, le Mysticisme n'est au fond qu'un Narcissisme et le Dieu personnel n'est qu'une absurdité, le besoin qu'ont les misérables de se sentir consolés prouve l'abaissement des misérables et non pas l'évidence des figures qu'ils supposent. Le Dieu des philosophes me suffit, je suis moi-même une personne et je ne cherche de personne ailleurs qu'en moi, je consens à ma mort perpétuelle et l'idée de salut me paraît un délire, être sauvé n'est qu'un viol métaphysique. Madame Mère préférait le Classicisme à toute forme de Messianisme, elle avait saintement raison. »


Citation :
« Une semaine a donc passé depuis le décès de Madame Mère et ce fut la semaine la plus longue de ma vie, elle m'aura duré je n'entends plus combien de mois, je me retrouve non pas seul, mais véritablement multiplié, je me retrouve les mains pleines, une présence à mes côtés et dans mon être une lumière. La morte a répandu sur moi les dons que je n'osais attendre de personne, le vide qu'elle avait laissé s'emplit de grâces débordantes et de faveurs incessantes. Bonne Madame Mère, je vous remercie, vous m'avez révélé ce que je croyais impossible et votre mission se continue au travers de la mienne. »


Citation :
« Je veux aimer Madame Mère par estime et par reconnaissance, après l'avoir chérie par inclination, car autrement je resterais, au milieu des vivants, le fils inconsolable d'une morte. Je servirais mal sa mémoire en jouissant d'une amertume savamment renouvelée et je me trahirais moi-même en faisant de mon deuil une raison de vivre. »


*Peinture de WILLIAM HOLBROOK BEARD

jeudi 4 juin 2015

Un mythe moderne (1958) de C. G. Jung





Lorsque C. G. Jung s’attaque à la problématique des extra-terrestres, plus personne n’ose sourire. L’érudition et l’extrême finesse de raisonnement de ce grand homme vont enfin mettre un terme aux deux attitudes radicalement opposées qui s’attachent d’une part à nier, d’autre part à accepter totalement la réalité du phénomène. A la limite, le problème est le même que celui de savoir si Dieu existe ou non (à une différence d’échelle près). Mais même ainsi, la question reste mal posée. Pour C. G. Jung et pour nous, ceux de ses lecteurs qui reconnaissent en lui le « suprême et pathétique effort pour nous crier que sans une compréhension profonde […] du phénomène-homme, sa survie est problématique et son avenir bouché », peu importe que le phénomène existe réellement ou non sur le plan physique, c’est son existence psychologique qui doit nous retenir.


Le phénomène des visions de soucoupes volantes sera donc considéré comme une rumeur visionnaire qui manifeste une excitation puissante, émanant d’une source profonde –l’inconscient. C. G. Jung pense que cette rumeur montre l’inadéquation de l’homme moderne à lui-même et au monde et que cette mise en forme collective d’une angoisse traduit les tensions d’un monde moderne qui a perdu la religion comme support d’expression. Mais il n’en reste pas là et une grande partie de son livre part à l’étude de nombreux rêves, peintures, témoignages et visions qu’il analyse à l’aide de la méthode amplificatrice, c’est-à-dire à l’aide de l’histoire comparée des symboles. Le parcours dans les inconscients individuels sarcle des millénaires de civilisation pour aboutir à la conclusion que ces visions de soucoupes volantes manifestent l’archétype du Soi, apparaissant ici sous la forme d’une Epiphanie céleste. La détermination de ce Soi devrait conduire C. G. Jung sur une des voies possibles conduisant à l’Unus Mundus. 


Lorsque de nombreux psychanalystes rabaissent l’individu à n’être que l’atome lubrique d’une grande totalité sans âme, C. G. Jung lui confère au contraire une dignité inconditionnelle. Il peut se pencher sur n’importe quel sujet, son érudition et sa circonspection imposent le respect. 


Préface :
Citation :
« C'est ainsi que ce créa un situation dans laquelle‭ – ‬avec la meilleure volonté du monde‭ – ‬on ignorait si l'on avait affaire à une perception primaire suivie de phantasmes ou si,‭ ‬à l'inverse,‭ ‬il s'agissait de fantaisies inconscientes primaires qui,‭ ‬en gestation dans l'inconscient,‭ ‬assaillaient le conscient,‭ ‬l'inondant d'illusions et de visions.‭ »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬


Jung justifie son intérêt pour le phénomène des soucoupes volantes dans son espoir/fantasme d'assister à la naissance d'un nouveau mythe dont il pourrait être le témoin et l'analyste: 

Citation :
« Quoi qu'il en soit,‭ ‬une chose est sûre‭ ‬:‭ ‬un mythe vivant‭ ‬s'est constitué.‭ ‬Nous avons ici l'occasion de voir naître sous nos yeux une légende et d'observer comment,‭ ‬dans une époque difficile et sombre de l'humanité,‭ ‬se crée une histoire miraculeuse,‭ ‬celle d'un essai d'intervention‭ – ‬ou du moins de rapprochement‭ – ‬de puissances extra-terrestres,‭ ‬de puissances‭ «‬ célestes ‭» ; ‬et cela à un moment où l'imagination humaine se met à envisager on ne peut plus sérieusement la possibilité de voyages interplanétaires,‭ ‬la visite ou même l'invasion d'autres astres. »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬


Les soucoupes volantes pourraient résulter d'un phénomène de compensation psychique face à la grande angoisse de la modernité :

Citation :
« La situation mondiale actuelle est on ne peut mieux faite pour susciter l'attente et l'espérance d'un événement supra-terrestre qui dénouerait les conflits latents.‭ ‬Si une telle attente n'ose pas trop visiblement montrer le bout de l'oreille,‭ ‬c'est pour la bonne raison que personne n'est plus assez imprégné de la philosophie des siècles passés pour qu'une intervention du ciel apparaisse comme un recours allant de soi. »‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬


Jung explique pourquoi il est vital, selon lui, d'élucider ce mystère. L'affrontement cosmique vs. psychique doit se dérouler sous la forme d'un processus dialectique entre conscient et inconscient. On risque sinon de voir le conscient se laisser submerger par l'inconscient -souvent pour le pire :

Citation :
« Pour les survivants du drame, le cauchemar a disparu ; mais si le cauchemar est banni, les survivants vivent désormais dans un monde dévasté ; le conscient a subi une perte douloureuse dans la réalité qu’il se reconnaît à lui-même, dans la perception qu’il en a et le sens qu’il lui attribue, qu’il ressent, comme si le cauchemar lui avait volé, en disparaissant, un rien qui est essentiel. En quoi consiste cette perte ? En ceci qu’à l’occasion d’un tel affrontement, une occasion unique, qui ne se retrouvera peut-être pas, ou pas de si tôt, a été perdue, à savoir la possibilité d’une explication franche, loyale et essentielle avec les contenus de l’inconscient. »


*Illustration d'Antonio Rubino