jeudi 28 mai 2015

Les Isefra de Si Mohand, introduits par Mouloud Mammeri (1969)



L’isefra est à la poésie orientale ce que le sonnet est à la poésie occidentale. Trois strophes semblables de trois vers dont le premier et le troisième comportent syllabes et le second cinq et une structure rimée aab/aab/aab constituent les règles du jeu poétique. Dans l’idéal, le premier tercet propose le thème, le second ajoute une circonstance secondaire et le troisième donne la clé du sens, resté jusque-là en suspens.


Les isefra de Si Mohand ont ceci de particulier qu’ils sont incréés –comme le Coran- et Si Mohand ne sert que de réceptacle destiné à recevoir la parole divine –comme Muhammad. Comme lui, un ange serait apparu devant lui près d’une fontaine et lui aurait proposé : « Parle et je ferai les vers –ou fais les vers et je parlerai » ; ce à quoi Si Mohand répondit : « Fais les vers et je parlerai ». Comme l’écrit Mouloud Mammeri : « Pour lui, la poésie n’était ni un métier, ni un accident, c’était un destin : il ne l’avait ni cherchée ni choisie, elle s’est imposée à lui comme un fatum […] ».


Cette élection le distingue des autres poètes pour qui l’écriture est au mieux une distraction, au pire un travail. Elle permet à Si Mohand de vivre la poésie comme un art total qui engage son existence : « Mohand s’est mis à remodeler sa vie de tous les jours pour la mettre en accord avec sa vocation. Il s’est mis à boire, fumer, aimer, tenter beaucoup d’expériences insolites que les convenions, les nécessités de la subsistance et d’expresses lois religieuses interdisaient aux autres ». 


C’est ainsi que l’inspiration divine va donner naissance à une poésie matérielle qui s’inspire de l’expérience quotidienne et des plaisirs sensuels et qui n’échappe pas à la puissance historique. A travers les Isefra de Si Mohand, nous prendrons conscience des conséquences d’une période de colonisation triomphante. Après la répression de 1871, Si Mohand et le peuple algérien subissent l’installation du nouveau régime avec son lot de révoltes et de violences. Les rôles économiques s’inversent, destituant les anciens propriétaires et les transformant en métayers sur leurs propres champs, donnant au contraire des moyens douteux aux anciens métayers pour acquérir la terre. Le bouleversement des fortunes, dont la famille de Si Mohand sera victime de plein fouet, traduit un bouleversement également politique et social et la perversion des valeurs. La famille sera contrainte à l’exil, à l’éparpillement qui laisse Si Mohand indigné et solitaire. Ce n’est donc pas fortuit si sa poésie ressemble à celle, indignée et exaltée, d’un Saint-Augustin dénonçant la corruption des mœurs ou d’un Joachim Du Bellay déplorant la ruine civilisationnelle de Rome. Les Isefra de Si Mohand composent une vie qui ne prend conscience d’elle-même qu’à partir du moment où le malheur l’atteint, dans l’exil entre déchirement et jouissance de l’extrême liberté. 


La traduction ne permettra pas de profiter pleinement de la musicalité de la version originale mais le choix du traducteur se veut fidèle plus qu’esthétique, témoignant de l’humilité de son rôle. Les Isefra surmontent le péril de la traduction en parlant le langage de l’homme livré à lui-même face à Dieu –si toutefois on peut se fier à lui. 


Citation :
« Las Seigneur pourquoi suis-je ainsi
Pris dans les rets
Où est mon Dieu la délivrance

Du temps où j’étais fortuné
Je me sentais étayé
J’avais coutume de me divertir avec les filles

Maintenant parmi des hommes pourris
Sans pudeur
Je suis dévoré vivant. »

Citation :
« Ne te fie pas au monde il ne dure pas
Il peut démentir ton étoile
J’ai vu la chèvre insulter le bélier

Le faucon qui allait en tête des foules
Aujourd’hui pauvre hère
Est devenu la proie des battues

Les bouchers qui lavaient la viande
De sa bouse sauf votre respect
Sortent maintenant vêtus richement. »

Citation :
« Me voici chaque jour errant
Exilé en pays étranger
Et plaignant de n’avoir point de foyer

Je ne puis aller sans vêtements C’est inconvenant
J’y songe
Nuit et jour

Dieu aimé de grâce
Secoure-moi
Sans cela mon âme est perdue. »


Un poème à Dahbia sur le mode de la défoliation. Mouloud Mammeri en parle ainsi :
« Dans la défoliation, on sent le plaisir à fleur d’épiderme ; le poète déshabille l’aimée lettre à lettre et, au dernier caractère qui « clôt son nom », elle se dresse devant lui dans sa parfaite nudité. »


Citation :
« Sur D est la voyelle A
H est sans voyelle
B et I complètent son nom

Elle a la peau de fine toile
Yeux bleus
Mon âme avec la sienne s’en est allée

Un juif l’a séduite avec ses talismans
Je le voue à Baloua
Viens à mon secours Sidi Ouris. »


Présentation de Mouloud Mammeri :

Citation :

En plus d’être un grand écrivain et anthropologue de talent mondialement reconnu, Mouloud Mammeri fut un chercheur émérite. En effet, il est l’auteur de divers travaux sur l’anthropologie et l’ethnologie berbères.

Ce grand linguiste s’intéressa aussi aux touaregs dont il étudia l’idiome, variante de la langue Tamazight, il en étudia la grammaire et le lexique utilisés par eux.
Source


*Peinture d'Hilna af Klint

mercredi 20 mai 2015

Les nouveaux chiens de garde (1997) de Serge Halimi



On distingue souvent les Chiens de garde de Paul Nizan, publié en 1932, des Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi par la nature des personnages qui y sont critiqués : d’un côté les philosophes gardiens de l’ordre bourgeois, de l’autre les journalistes garants de la société capitalo-consumériste. En réalité, les deux catégories sont assez proches lorsqu’on se souvient que la plupart de nos journalistes chiens-de-garde cherchent à montrer patte blanche en publiant également, à leurs heures perdues, des roucouleries philosophiques d’autant plus cyniques qu’elles contribuent souvent à alimenter le problème dénoncé (qu’on pense à la Défaite de la pensée de Finkielkraut, Les peurs françaises d’Alain Duhamel ou Toute vérité est bonne à dire de Laurent Joffrin, pour n’en citer qu’une partie).


Les époques changent, les formes évoluent mais le problème reste le même : pour conforter le pouvoir économique et social de quelques privilégiés, détenteurs de grands groupes industriels, des journalistes ont vendu leur âme au diable. Pire que ça : ils sont devenus son porte-parole et pour ne pas se faire pincer, ils entourent sa propagande d’une langue de bois teintée d’humanisme, de progrès social, de démocratie et d’européanisme, corrompant le sens de ces termes et participant à un désenchantement massif des foules. Si le désenchantement est massif, la lassitude et le désespoir risquent alors de conduire à des extrémismes bariolés, peut-être moins sains d’apparence mais aussi moins hypocrites et donc paradoxalement plus rassurants. 


Serge Halimi démontre la dépendance du journalisme aux grands groupes industriels au court de cet essai composé de quatre chapitres. Il traite des rapports des journalistes dominants avec les dirigeants politiques, de la domination des média par les plus grands groupes industriels et financiers, de l’établissement d’un journalisme de marché asservi à des exigences économiques et des rapports intersubjectifs des journalistes et intellectuels visant à assurer leur autopromotion. Cet essai fournit les exemples les plus probants tendant à montrer qu’on prend le peuple pour une poubelle à raclures, tout juste bon à produire du bénéfice. 


Comme le rappelle Pierre Bourdieu dans la préface, ce livre n’est pas la signature de l’acte de décès de la profession journalistique. Serge Halimi condamne seulement la forme la plus criante de corruption journalistique –celle qui sacrifie son honnêteté intellectuelle pour des intérêts financiers douteux-, sachant qu’il existe aussi des journalistes consciencieux et indépendants, mais leur portée médiatique est étouffée par les gros poissons. 


"Révérence face au pouvoir, prudence devant l'argent : cette double dépendance de la presse française crée déjà les conditions d'un pluralisme rabougri. Mais on ne peut s'en tenir là. Tout un appareillage idéologique conforte la puissance de ceux qui déjà détiennent autorité et richesse. La somme des sujets tenus à distance et des non-sujets matraqués en permanence étend le royaume de la pensée conforme."


Serge Halimi ne révolutionne rien mais il braque son projecteur sur des phénomènes qui nécessitent l’obscurité pour se déployer dans toute leur perfidie. 


Préface de Pierre Bourdieu :
Citation :
« Ce texte n'a pas pour fin de discréditer des personnes, et moins encore une profession. Il est écrit par un journaliste qui, convaincu que les journalistes ne peuvent rien gagner à l'indulgence qu'ils s'accordent mutuellement, entend rompre le silence complice et apporter son témoignage critique, au lieu de se contenter de hurler avec les loups devant la moindre tentative d'objectivation. Il est écrit pour les journalistes qui font dignement leur métier et qui souffrent de l'image dégradée qu'en donnent certains. Sans sacrifier à la phraséologie déontologique qui ne sert le plus souvent qu'à masquer les démissions, il rappelle à tous, journalistes ou lecteurs de journaux, ce que pourrait être un journalisme pleinement conscient de sa dignité. »


Un exemple d'asservissement journaliste :

Citation :
Laurent Joffrin: Monsieur Chirac, je vais vous poser une question que vous allez juger, j'imagine, désagréable, mais enfin bon les journalistes ne sont pas toujours obligés de poser des questions qui plaisent aux candidats.
Jacques Chirac: Absolument.
Laurent Joffrin: Il y a eu une polémique qui a été déclenchée à la suite de la publication d'un article dans Le Canard enchaîné. Et cet article a trait, avait trait à un appartement que vous louez, que votre famille loue dans le septième arrondissement...
Jacques Chirac: C'est moi qui loue.
Laurent Joffrin: C'est vous? Et on vous a reproché, d'une certaine manière, de bénéficier d'une opération immobilière qui vous permet de payer un loyer avantageux eu égard aux facilités que comporte cet appartement, à sa nature immobilière. Vous avez répondu que tout ça était légal et donc qu'il n'y avait pas d'irrégularité. Personne ne vous a contredit sur ce point. Mais est-ce que c'est pas quand même un peu ennuyeux pour des questions d'image, parce que ça risque quand même de vous donner un peu l'image de quelqu'un qui bénéficie, même s'il est parfaitement honnête - et tout le monde le pense - mais qui bénéficie - avec d'autres mais comme d'autres - d'un certain nombre de privilèges qui sont fermés aux citoyens normaux puisque, apparemment, le loyer en question est quand même très avantageux par rapport à l'appartement? » 


Exemple d'un parcours médiatique marathonien :

Citation :
Alain Duhamel interviendra au moins sept fois sur les ondes nationales entre le samedi 7 janvier 1995 à 22 h 30 et le mardi 10 janvier à 20 heures, Le samedi soir, il participe longuement à l'émission littéraire de France 3, Le dimanche matin, à 8 h 40 sur Europe l, il se livre à son «face-à-face» hebdomadaire avec Serge July, À midi, il interroge Nicolas Sarkozy à «L'heure de vérité» (France 2), Lundi à 7 h 25, il éditorialise sur Europe 1 avant de diriger, à 19 heures, le «Club de la presse» qui reçoit Robert Hue, Sitôt cette émission terminée, à 20 heures, il se précipite dans les studios de France 2 pour, dès 20 h 30, interroger Jacques Chirac, Le mardi à 19 heures, il est l'invité de l'émission de Guillaume Durand sur LCI. Quelques heures plus tôt, sa chronique quotidienne d'Europe 1 avait pour thème: «Jacques Chirac omniprésent», Deux mois plus tard, le 4 mars 1995 sur France Culture, Alain Duhamel précisa: « Les émissions d'actualité à la télévision. J'en refuse beaucoup,» Mais le 28 avril de la même année il avoua au Figaro qu'en dépit de son Guernesey médiatique, «Je connais peu, dans mon métier, de journées chômées»


« Entendre [Elie Cohen] permettait de comprendre assez vite qu’il ne suffit pas d’être péripatéticien pour devenir Aristote. »



*Photographie de Charles Fenno Jacobs

lundi 18 mai 2015

Histoire d’un Allemand – Souvenirs 1914-1933 (traduit par Brigitte Hébert) de Sebastian Haffner





L’arrivée du nazisme au pouvoir nous semble être une bévue intolérable qui témoigne au mieux de la cécité d’un peuple, au pire d’une inclination dissimulée au vice. On se défend de faire revenir de tels extrémismes sur le devant de la scène en affirmant que maintenant que nous sommes éclairés, cela ne nous arrivera plus jamais. Alors certes, cela ne nous arrivera sans doute plus jamais sous cette forme, mais derrière quels masques se dissimuleront les extrémismes des années à venir ? On aura beau écarquiller les yeux, encore faudrait-il que nous sachions sur quoi porter notre attention. 


Sebastien Haffner nous fait comprendre que la vigilance est nécessaire mais pas suffisante. Il témoigne de l’endoctrinement invisible de sa génération –celle des Allemands ayant passé leur enfance dans l’exaltation de la Première Guerre Mondiale. Toutes les générations sont endoctrinées –même si elles ne le sont pas de la même façon- et il serait faux de croire qu’on peut y échapper. En revanche, on peut prendre conscience de cet endoctrinement et essayer de s’en éloigner, de prendre un brusque recul pour l’observer depuis des hauteurs où il ne pourra plus être aussi actif. Sebastian Haffner nous invite à prendre ce recul avec son Histoire d’un Allemand


Il ne propose rien de plus que de s’ériger en témoin de son époque et il semble en effet qu’il ne cherche jamais à modeler son éthos pour se conformer à une image conventionnelle, que ce soit celle de la victime, du collaborateur ou du moralisateur je-le-savais-mais-vous-ne-m’avez-pas-écouté. Son histoire personnelle intervient certes au milieu des événements historiques mais elle ne sert qu’à démontrer la réalité de l’Histoire pour qu’elle ne se fige pas, comme dans un manuel scolaire, en une notion désincarnée. 


« L’historiographie traditionnelle ne permet pas de faire la distinction. « 1890 : Guillaume II renvoie Bismarck. » C’est certainement une date importante, inscrite en gros caractères dans l’histoire de l’Allemagne. Mais il est peu probable qu’elle ait « fait date » dans l’histoire d’un Allemand, en dehors du petit cénacle des gens directement concernés. […]
Et maintenant, en regard, cette autre date : « 1933, Hindenburg nomme Hitler chancelier ». Un séisme ébranle soixante-six millions de vies humaines ! Je le répète, l’historiographie scientifique et pragmatique ne dit rien de cette différence d’intensité. »



Sebastian Haffner va nous permettre de moduler notre perception. C’est l’histoire de la grenouille échaudée : si on la plonge brutalement dans le bain bouillant, elle bondira aussitôt hors de l’eau, mais si on augmente progressivement la température, elle s’y habituera et ne remarquera pas qu’elle risque bientôt sa vie ; ainsi en fut-il de l’installation du nazisme en Allemagne au siècle dernier. Quels furent les différents paliers traversés par les allemands avant de finir ébouillantés ?

- Exaltation d’une Première Guerre Mondiale vécue de loin et considérée comme une lutte pour la grandeur de l’Allemagne et de sa nation, saisissant d’enthousiasme toute une génération d’enfants.

- Epreuve douloureuse de la défaite allemande de 1918. Elle ne ramène pas les Allemands à la réalité mais les fait tomber dans une sous-réalité. Ce n’est pas eux qui ont tort mais le reste du monde. C’est peut-être même parce qu’ils sont les plus forts qu’on s’unit contre eux pour cadenasser et limiter leurs forces vitales.

- Révolution confuse de 1918, physiologiquement intolérable : « La guerre a éclaté au cœur d’un été rayonnant, alors que la révolution s’est déroulée dans l’humidité froide de novembre, et c’était déjà un handicap pour la révolution. On peut trouver cela ridicule, mais c’est vrai. »

- Brutalisation des pratiques politique avec l’apparition des corps francs parmi les hommes qui trahissent la cause révolutionnaire. 

- Regain d’intérêt pour la politique à partir de 1920 avec l’arrivée de Walther Rathenau au pouvoir, malheureusement assassiné par trois jeunes gens en 1922, confirmant ainsi l’enseignement de 1918/1919 selon lequel rien de ce que n’entreprenait la gauche ne réussissait. « Rathenau et Hitler sont les deux phénomènes qui ont le plus excité l’imagination des masses allemandes le premier par son immense culture le second par son immense vulgarité. »

- Période d’hyper-inflation en 1923. Le père de Sebastian se dépêche d’acheter le maximum de biens de consommation possible sitôt après avoir reçu sa paie pour ne pas conserver des marks quotidiennement dévalués. « Une fois cent millions pouvaient représenter une somme respectable, peu de temps après, un demi-milliard n’était que de l’argent de poche. »

- Période de paix entre 1924 et 1929 avec l’arrivée au pouvoir de Streseman. Et pourtant, la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée ne sont pas vécus comme un cadeau mais comme une frustration. Personne ne savait quoi faire de la liberté personnelle octroyée. L’assassinat de Streseman en 1930 souleva toutefois cette inquiétude : « Qui, maintenant, dompterait les fauves ? »

- Brüning est élu chancelier en 1930. Pour la première fois de son existence, Sebastian Haffner se souvient avoir connu une direction ferme dont l’austérité provoquera en réaction l’arrivée au pouvoir de Hitler. Une autre de ses erreurs fut d’avoir considéré la politique comme un jeu de privilèges : « Comme son existence politique était directement liée à sa lutte contre Hitler, et donc à l’existence de celui-ci, il ne devait en aucun cas l’anéantir. »

- Hitler arrive au Parlement en septembre 1930 et s’impose en 1933. Les nazis ne sont d’abord pas pris au sérieux, comme en témoigne l’incendie du Reichstag (« L’aspect le plus intéressant de l’incendie du Reichstag fut peut-être que tout le monde, ou presque, admit la thèse de la culpabilité communistes. […]
Il fallut beaucoup de temps aux Allemands pour comprendre que les communistes étaient des moutons déguisés en loups. Le mythe nazi du putsch communiste déjoué tomba sur un terrain de crédulité préparé par les communistes eux-mêmes »
). Et pourtant, les faits sont incontestables : liquidation de la république, suspension de la constitution, dissolution de l’Assemblée, interdiction de journaux, remplacement des hauts fonctionnaires, tout cela se déroulait dans la joie et l’insouciance. Peut-être parce que Hitler comprenait mieux que personne l’attente des forces vives de la nation ? « Au-delà de la simple démagogie et des points de son programme, [Hitler] promettait deux choses : la reprise du grand jeu guerrier de 1915-1918, et la réédition du grand sac anarchique et triomphant de 1923. »


Nous connaissons la suite et Sebastian Haffner met ici un terme à son témoignage. Son histoire personnelle nous aura entre temps permis de prendre conscience des processus souterrains qui ont conduit cet homme intelligent à accepter la domination collective et politique. Ce sont ces processus qu’il faut surveiller, et non pas les formes les plus ostentatoires que revêtent les menaces –ce ne sont jamais les plus grossières qui finissent par nous dévorer. Plutôt que de cultiver une culpabilité qui n’a plus lieu d’exister, Sebastian Haffner se pose les questions essentielles qui feraient aujourd’hui avancer un débat encore miné par l’émotionnel :


« Où sont donc passés les allemands ? Le 5 mars 1933, la majorité se prononçait encore contre Hitler. Qu’est-il advenu de cette majorité ? Est-elle morte ? A-t-elle disparu de la surface du sol ? S’est-elle convertie au nazisme sur le tard ? Comment se fait-il qu’elle n’ait eu aucune réaction visible ? »


Ce qui se passe souterrainement mérite d’être exposé davantage que les fariboles provocatrices des grandes gueules du moment…


*Peinture de Grosz : L'Agitateur

vendredi 15 mai 2015

Les Aveux (397) de Saint Augustin, traduction de Frédéric Boyer



Saint Augustin n’est pas loin de nous. Il est tout proche et ses préoccupations sont les nôtres. Saint Augustin a écrit et vécu au 4e siècle et à cette époque, comme à la nôtre, il a vu ou cru voir le monde se morceler : les vérités se multiplient, s’affrontent et se contredisent, à défaut de ne pouvoir communier dans une Vérité qui laisserait les esprits en paix. Le 4e siècle fut une période de grande effervescence, douloureuse mais créatrice. Le monde s’ouvre, ses limites s’effacent. Constantinople rivalise avec Rome et l’Empire, que l’on croyait infaillible, se divise suite aux invasions des Wisigoths et des Vandales. 


Pour Saint Augustin, l’écriture des Aveux commença après sa conversion au christianisme en 386, suite à une longue période de doutes et une incursion passionnée dans le manichéisme. Il rentre d’Afrique du Nord en 387 et entreprend son œuvre du retour comme une œuvre du voyage à rebours de soi-même. Il n’est pas le premier à raconter ses angoisses, ses ambitions parfois mégalomaniaques, son désir de perfection et son mépris terrorisé d’une vie linéaire et monotone, mais sa grande originalité est de lier cette expression au dialogue divin dans un langage qui frôle parfois l’hérésie, et qui se montre pourtant désespérément soumis. Il renverse la perspective classique du monde ancien lorsqu’il commence à se raconter dans l’ignorance, alors que l’humanité le reconnaissait en tant qu’individu à l’identité affirmée et déterminée, jusqu’à ce qu’il se découvre au fur et à mesure qu’il abandonne toute ambition personnelle, toute caractéristique déterminante –tout ce qui constitue la base d’une identité reconnaissable et stable aux yeux des autres. Comme l’écrit Frédéric Boyer : « Grande leçon bizarre. Renversement de toute la perspective classique du monde ancien. La vie négative devient un argument. Je vis de ne pas vivre. Je cherche quelque chose de ne rien vouloir trouver ». 


S’il fallait compartimenter l’expérience de Saint Augustin, la première étape serait celle de l’inquiétante étrangeté. Tout en croyant se connaître, Saint Augustin ne se reconnaît plus. Tout au plus n’a-t-il été qu’un palimpseste d’influences extérieures et déformantes :


« Oui, quoi de plus malheureux qu’un malheureux incapable de plaindre son propre malheur et qui verse des larmes sur Didon morte par amour pour Enée, mais n’a aucune larme pour sa propre mort de ne pas t’aimer ? » 


Suit le temps du doute et des interrogations. Comme dans le Livre de Job, Saint Augustin se précipite parfois près du désespoir lorsqu’il essaie de comprendre l’existence du mal dans un monde censé être parfait grâce à Dieu. Première étape : décentrement du soi dans une optique qui suggère l’existence d’une bonne soupe primitive de laquelle nous serions tous issus et promis à nouveau prochainement :


« Devons-nous davantage craindre l’animosité d’un homme contre nous plutôt que les effets de notre propre haine sur lui ? La destruction d’autrui que l’on persécute est-elle moins grave que la destruction de notre cœur par la haine qu’on lui voue ? »


Seconde étape : renversement des valeurs. Le monde devient compréhensible lorsque Saint Augustin le fait entrer en résonnance avec son univers intérieur. Par-delà le bien et le mal, il nous fait comprendre que ces valeurs ne sont que des jugements subjectifs, donc corrompus, appliqués à une objectivité qui n’est ni bonne, ni mauvaise.


« Je cherchais d’où vient le mal. Je cherchais mal. Je ne voyais pas que le mal était dans mon investigation même. »


Saint Augustin abandonne ce qu’il croyait être sa liberté de fanfaron scandaleux et croit ainsi accéder à une plus grande liberté : celle de ne plus dépendre du jugement d’autrui dans ses agissements. Saint Augustin raconte le tournant de son existence où, plutôt que de céder à la fatigue d’une contrefaçon de soi, il renonce aux obligations du monde extérieur pour s’atteindre et pour atteindre Dieu –à moins que les deux ne soient confondus. 


« Prisonnier, j’aurais mimé une liberté mutilée en transgressant délibérément un interdit, sombre parodie de toute-puissance. »


C’est le monde comme théâtre que Saint Augustin condamne. Une première étape vers la vraie liberté est franchie à condition de quitter la caverne des ombres de Platon :


« J’étais captivé par le théâtre, ses représentations étaient remplies des images de mon malheur et du combustible de mes passions. »


Même s’il ne s’exprime pas en ces termes, Saint Augustin semble expérimenter des expériences décisives de synchronicités avec des yeux d’hallucinés. En se détachant de lui-même, il parvient enfin à reconnaître les coïncidences signifiantes de son existence, comme en atteste par exemple ce récit de conversion. L’événement ne pouvait avoir de sens pour personne d’autre que pour Saint Augustin, qui s’y reconnut aussitôt :


« Une voix d’enfant, garçon ou fille, je ne sais plus. Attrape et lis. Attrape et lis. Aussitôt mon visage a changé. Perplexe. Etait-ce une rengaine quelconque que les enfants avaient l’habitude de chanter en jouant ? Non. Ça ne me disait rien. J’ai refoulé mes larmes et je me suis redressé. Ne doutant pas qu’il s’agissait d’un ordre divin qui me demandait d’ouvrir le codex et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. J’avais entendu dire qu’Antoine, au hasard de la lecture de l’évangile, en avait retiré un avertissement, comme si ce qui était lu alors lui avait été adressé.
[…]

Pas de ripailles ni de saouleries, pas de coucheries ni de débauches, pas de querelles ni de jalousies. Mais revêtez le Seigneur Jésus Christ. Ne faites pas vôtres la préoccupation de la chair qui vous jette dans des désirs fous.

Je n’ai pas voulu en lire davantage. Ce n’était pas nécessaire. A l’instant même où je finissais cette phrase, ce fut comme si une lumière réconfortante se déversait dans mon cœur. Et toutes les ombres du doute se sont évanouies. »



Saint Augustin aurait-il également eu l’intention de l’existence d’un inconscient collectif ? Il reconnaît en tout cas l’importance des archétypes et la force du lien symbolique qui relie chaque membre de l’humanité lorsqu’il se demande pourquoi certaines images plus que d’autres réalisent une force d’impression décisive en lui : il reconnaît ce qu’il n’avait jamais connu après n’avoir plus reconnu ce qu’il avait connu depuis sa naissance.


« Ce ne sont pas leurs images que j’ai cachées dans ma mémoire mais les choses elles-mêmes. Comment ont-elles fait pour entrer en moi ? […] Je n’ai pas appris ces choses en me fiant à un autre cœur. C’est dans mon propre cœur que je les ai reconnues et que j’ai fait la démonstration de leur vérité. Je les ai confiées à mon cœur en dépôt. […] Donc elles étaient déjà dans mon cœur alors que je ne les avais toujours pas apprises, mais sans être encore dans ma mémoire. Mais alors d’où viennent-elles ? et pourquoi à leur simple énoncé, ai-je immédiatement acquiescé et dit : c’est bien ça, c’est vrai ? Est-ce parce qu’elles étaient déjà dans ma mémoire, mais enfouies si loin, si profondément, comme dans des crevasses ultrasecrètes, que je n’aurais peut-être pas pu les penser si quelqu’un ne m’avait pas engagé à les en extirper ? »


Ses Aveux s’achèvent par une exhortation à l’abandon, à cette pauvreté matérielle et spirituelle qui fait souvent horreur aux détracteurs du christianisme et que certains, comme Nietzsche, ont pu considérer comme l’aveu d’une déficience constitutive. Nietzsche avait-il lu Saint Augustin ? Il aurait découvert une forme de puissance qui, sans être strictement celle qui parcourt ses textes, est aussi fière, résistante et terrible que la sienne. La force de Saint-Augustin est celle d’un Zarathoustra qui a renoncé à ses illusions et qui renonce à la réalisation d’un surhomme terrestre, non pas par faiblesse mais par tranquillité. A l’un la colère, à l’autre la résignation apaisée et cette douceur dont témoigne Onésiphore dans une Lettre aux Philippiens


« J’ai appris à me contenter de ce que j’ai, en toute situation. Je sais vivre avec rien, et je sais aussi avoir beaucoup. J’ai toujours su, en toutes circonstances, être ou rassasié ou affamé, ou recevoir beaucoup ou n’avoir rien. Je suis capable de tout avec celui qui me rend fort. » 


La plongée dans cette déambulation intérieure est palpitante, elle nous fait souffrir avec intensité avant de nous proposer une alternative de repos qui n’est pas monotone pour autant. Saint Augustin ne cherche pas à exprimer le chemin vers la connaissance de soi : ses aveux sont le changement ou, comme l’écrirait Conrad : ils sont « la traversée de l’ombre sinistre de la connaissance de soi ». Etape fondamentale pour le christianisme qui divinise la médiation entre Dieu et l’humanité. 


Le récit est vivant et souffrant comme la vision d’un Christ crucifié, et c’est l’expérience que doit connaître tout individu qui sent que son existence n’est pas contingente. Son œuvre est celle de l’exil : Saint Augustin quitte sa terre de culture et revient pour remarquer que rien n’est semblable. En lui, le même processus opère. De quoi peut-on être certain lorsqu’on peut ne plus se reconnaître, se chercher longtemps et se trouver par surprise ? 


Frédéric Boyer n’a pas voulu conserver le titre bien connu des Confessions et pour se démarquer de la traduction classique d’un Joseph Trabucco, il propose le titre des Aveux. Ce n’est pas une coquetterie de sa part : sa lecture de Saint Augustin détonne. Fini de lire ses écrits comme s’ils appartenaient à un temps révolu, séparés du notre psychologie, de nos préoccupations et de nos troubles existentiels par une barrière qui est finalement plus langagière que temporelle. Frédéric Boyer exprime clairement son projet :


« Notre devoir est de lire aujourd’hui les vieux textes le plus directement, le plus simplement possible comme si ces textes venaient tout juste de nous tomber entre les mains. Comme si ces très vieux textes avaient été écrits la veille, la nuit même, par nos propres enfants. »


Sa démarche est osée. On pourrait crier au sacrilège. Il substitue la période noble d’une réflexion essentiellement intellectuelle à l’expression hachée et scandée du trouble émotionnel. Voici un passage traduit par Joseph Trabucco dans la version classique des Confessions :


« Où vont, où fuient loin de vous ces hommes sans repos et sans équité ? Vous les voyez ; votre regard perce leurs ténèbres ; laideur obscure qui fait ressortir la beauté de l’ensemble. Quel mal ont-ils pu vous faire ? »


Et le même passage dans la version moderne des Aveux de Frédéric Boyer : 


« Ils s’en vont, ils fuient. Ennemis inquiets.
Tu les vois, tu distingues leurs ombres.
Pour eux tout est beauté mais eux sont ignobles.
Quel tort t’ont-ils fait ? »



Moins noble mais plus poétique, arrachée au corps souffrant, plus proche de nous et comme ancrée dans l’esprit d’un Saint Augustin isolé, face-à-face avec lui-même, les siècles qui le séparent de notre lecture deviennent dérisoires. Il souffre comme d’autres ont souffert avant lui, comme nous souffrons aujourd’hui et comme nous souffrirons demain, et il témoigne de cette grande richesse vitale qui fait que nous ne baisserons jamais les bras pour donner du sens à nos tourments.


Citation :
« Je ne t’aimais pas et je me prostituais loin de toi.
Se prostituer c’est entendre partout : vas-y, vas-y.
Aimer ce monde, c’est se prostituer loin de toi. » 


Citation :
« Je cherchais quoi aimer, aimant aimer. Je haïssais la sécurité, les chemins sans traquenards.
Au fond de moi j’étais affamé. » 


Citation :
Citation :
« Ma cupidité faisait que tout en ne voulant pas te perdre, je voulais en même temps avoir toi et le mensonge. »


Citation :
« Nous n’avons d’autre volonté que d’atteindre un plaisir sans risque –ce que le mendiant possède déjà et que nous ne posséderons peut-être jamais. »


Citation :
« Les hommes se laissent impressionner par la hauteur des montagnes, les vagues géantes de la mer, le cours majestueux des fleuves, le contour des océans et la carrière des astres… et devant eux-mêmes, rien. Ils ne s’étonnent même pas que je puisse parler de toutes ces choses sans les voir ! »


Citation :
« Personne ne veut dormir toujours. Tout homme sensé préfère l’état de veille. Mais d’ordinaire, il tarde à s’arracher du sommeil quand la torpeur alourdit ses membres, et malgré le désagrément il y prend plus de plaisir encore, même si le réveil a sonné. »


Citation :
« Folie qui ne sait pas aimer les hommes avec humanité.
Homme stupide qui souffre à l’excès d’être homme.
C’était moi.
Feu, soupirs, pleurs, agitation.
Jamais de repos ni de recul.
Je portais mon âme déchiquetée et sanglante qui ne souffrait plus que je la porte. […] L’horreur était partout. » 


Citation :
« Malheur aux bonheurs du monde. Une fois, deux fois. On a peur de l’épreuve. La joie est pourrie.
Malheur aux épreuves du monde. Une fois, deux fois, trois fois. On désire le bonheur. Dures épreuves. Le seuil de tolérance est brisé.
La vie humaine sur la terre est une provocation. Jamais de répit. » 



« Pourquoi me tourmenter comme si c’était à moi d’éclairer chaque homme venant au monde ? » 
Jean, 1-9


*Peinture de Zdzislaw Beksinski

mardi 12 mai 2015

L’Histoire commence à Sumer (1957) de Samuel Noah Kramer



Le titre de ce livre nous révèle une chose : l’Histoire commence seulement avec les premières traces de l’écrit. Comment s’appelle la période qui précède l’Histoire ? Nous ne le savons pas et à la limite, cela ne semble intéresser personne. S’il existait des civilisations avant ou simultanément à celle des Sumériens –et il en existait sûrement-, leur mérite serait moindre car elles ne nous ont pas légué, des millénaires plus tard, un témoignage étayé et plaisant comme celui-ci. Etayé à force d’efforts et de synergies de la part de Noah Samuel Kramer et de ses camarades ; plaisant car les documents retrouvés nous donneraient presque une preuve de l’intelligence innée de l’homme –à peine constitué en civilisation qu’il déploie déjà les vertus humaines de l’empathie, de la prévision, du courage, de l’éthique et de la morale. Mais ce témoignage pourrait aussi constituer une nouvelle déconvenue adressée à la fierté de l’homme moderne : non, nous n’avons rien inventé, et l’histoire n’est décidément qu’un éternel recommencement. 


Samuel Noah Kramer nous présente brièvement les caractéristiques de Sumer. Cette région se situait en basse Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate, bordée par le désert de Syrie à l’ouest et limitée par le Golfe persique au sud. L’histoire de cette civilisation a pu nous être proposée suite à la découverte d’un ensemble de plusieurs milliers de tablettes et fragments portant des œuvres littéraires –on les appelle « tablettes de Nippur ». Le travail de reconstitution et de traduction a été colossal et s’est établi sur plusieurs décennies. On ne peut pas exclure la possibilité d’une contamination idéologique et conceptuelle moderne mais le résultat de ces recherches laisse apercevoir les fondements d’une civilisation cohérente et originale sous certains aspects. Samuel Noah Kramer propose à son lecteur de découvrir l’histoire de Sumer en une trentaine de petits chapitres thématiques qui permettent de reconstituer l’ensemble des réalisations spirituelles et culturelles dans le domaine du gouvernement, de l’éducation, de la philosophie, de la religion, de la justice, de l’agriculture ou de la médecine. 


Au-delà de la surprise que suscitent les similitudes qu’il est possible d’établir entre cette civilisation ancienne et la nôtre –que plus de cinq millénaires séparent-, il est très intéressant de comparer ces fragments avec nos mythes et religions. Outre la présentation détaillée de la cosmologie sumérienne, les traductions ont permis de trouver un prédécesseur à Job qui se lamentait déjà, 1000 ans avant lui :


« Moi, le sage, pourquoi suis-je lié à de jeunes ignorants ?
Moi, l’éclairé, pourquoi suis-je compté au nombre des ignorants ?
La nourriture est partout alentour,
Et pourtant ma nourriture est la faim.
Le jour où les parts ont été attribuées à tous,
Celle qui m’a été réservée, c’est la souffrance. » 



Le poème mythique « Enki et Ninhursag » rappelle également les premiers chapitres de la Genèse et plus particulièrement le mythe de l’Eden. La création des eaux, la malédiction féminine, la faute commise en mangeant un fruit, se retrouvent aussi dans ce poème, énoncé en des termes qui ne peuvent pas faire penser au simple hasard. Le mythe permettrait également de comprendre pourquoi, dans la Bible, Eve serait issue de la côte d’Adam. Enki souffrait de la côte (désignée par le phonème « ti » en sumérien) et pour le guérir, Ninti (la dame de la côte) fut créée. 


On découvre également le nom du Noé sumérien avec Ziusudra, les premières lamentations liturgiques (Uruagina), les premières joutes verbales, des fables qui rappellent celles d’Esope mais aussi, et surtout, le mythe d’un âge héroïque qui permit d’élargir la connaissance de la civilisation sumérienne au-delà des témoignages écrits. Après avoir relevé une logique historique et culturelle propres aux mythes des âges héroïques grecs, hindous et germaniques, les assyriologues ont proposé par analogie une chronologie des étapes préliminaires à l’établissement de la civilisation sumérienne en postulant l’existence d’une civilisation pré-sumérienne irano-sémitique. Cette reconstitution pallie à une des lacunes les plus importantes de la civilisation sumérienne, telle qu’elle nous est parvenue à travers ses textes, car il semblerait en effet qu’elle n’ait jamais eu conscience d’elle-même en tant que civilisation et qu’elle n’ait jamais nourri les aspirations modernes de l’historiographie –sa cosmologie fondatrice lui suffisant pour justifier son existence. 


« Il ne leur est jamais venu à l’esprit, par exemple, que la nature fondamentale du réel et de la connaissance que nous en avons pouvait soulever quelque problème ; c’est pourquoi ils n’ont pratiquement rien créé d’analogue à cette partie de la philosophie que l’on désigne communément de nos jours sous le nom d’épistémologie. Cependant, ils ont réfléchi et spéculé sur la nature de l’univers, sur son origine et plus encore sur son organisation et son mode de fonctionnement. »


La découverte de nouvelles tablettes viendra peut-être affiner et corriger notre vision de cette civilisation dans quelques années... 



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L’étendard d’Ur – face de la paix ou face de la guerre, vers 2500 av. J.-C.


Kramer annonce le programme dans son avant-propos :

Citation :
« Quelles furent, par exemple, les premières idées morales et les premières conceptions religieuses que l’homme ait fixées par écrit, quels furent ses premiers raisonnements politiques, sociaux voire « philosophiques » ? Comment se présentaient les premières chroniques, les premiers mythes, les premières épopées et les premiers hymnes ? Comment les premiers contrats juridiques furent-ils formulés ? Quel fut le premier réformateur social ? Quand eut lieu la première réduction d’impôts ? Quel fut le premier législateur ? Quand le premier parlement à deux chambres tint-il ses assises, et dans quel dessein ? A quoi les premières écoles ressemblaient-elles, et à qui et par qui l’enseignement était-il donné alors, et selon quel programme ? »


Le premier gouvernement est-il né à Sumer ? Le Parlement d'Uruk était constitué de deux chambres : l'assemblée des Anciens (équivalent de notre Sénat) et la chambre basse, qui regroupait les citoyens en état de porter les armes : 

Citation :
« Les premiers souverains de Sumer, si grands qu’aient pu être leurs succès de conquérants, n’étaient pas des tyrans entièrement libres de leurs actes, des monarques absolus. Sur les intérêts majeurs de l’Etat, particulièrement sur les questions de guerre et de paix, ils consultaient leurs concitoyens les plus notables, réunis en assemblées. Ce recours à des institutions « démocratiques », dès le IIIe millénaire avant Jésus-Christ, constitue un nouvel apport de Sumer à la civilisation. »


Fragments des premiers proverbes et dictons, édités par Edward Chiera :

Citation :
« Celui qui a beaucoup d’argent est sans doute heureux ;
Celui qui possède beaucoup d’orge est sans doute heureux,
Mais celui qui ne possède rien peut dormir. »


Le premier symbolisme sexuel avec le rite du mariage sacré avec Enki qui déverse sa semence dans les eaux du Tigre et de l'Euphrate :

Citation :
« Lorsque le Père Enki eut posé son œil sur l’Euphrate,
Il se dressa fièrement comme un taureau fougueux,
Il pointa son pénis, il éjacula,
Et il emplit le Tigre d’une eau étincelante. »


La première légende de résurrection. Suite à l'épisode ci-dessous, le roi Ur-Nammu dut descendre dans le Kur pour affronter la reine des Enfers, Ereshkigal :

Citation :
« Elle fixa son regard sur Inanna, un regard de mort,
Elle prononça une parole contre elle, une parole de colère,
Elle poussa un cri contre elle, un cri de damnation :
La faible Femme fut transformée en cadavre,
Et le cadavre fut suspendu à un clou. »


Pour compléter le sujet, un article sur Hérodote