mercredi 29 avril 2015

L’Invention de la mythologie (1981) de Marcel Detienne





Et si la mythologie n’existait pas ? L’hypothèse est émise par Marcel Detienne et ce n’est pas un détail car elle fait ressortir un paradoxe entre la fonction du personnage –spécialiste de la Grèce ancienne- et l’hypothèse qu’il avance –la mythologie ne devrait pas être spontanément et originellement rattachée à la Grèce antique. 


Avec L’invention de la mythologie, Marcel Detienne entend souligner les conséquences d’un certain ethnocentrisme universitaire dont une des caractéristiques serait de sublimer la culture et la civilisation grecque antique, comme si nous y voyions là un ancêtre noble et précoce. Marcel Detienne revient sur les analyses qui ont été réalisées concernant le passage de la pensée mythopoiétique des Grecs vers une pensée plus rationnelle qui annonce la naissance de la philosophie, et dont nous serions les héritiers intellectuels. Il ne juge pas ces analyses selon leur valeur propre –quoiqu’il y aurait également beaucoup à dire à ce sujet, notamment si nous nous demandions quelle proportion de fantasmes nous faisons intervenir dans la construction de nos systèmes rationnels- mais les déplore en tant qu’analyses comparatistes. Lorsque, au XIXe siècle, les anthropologues découvrirent les civilisations primitives (par exemple les aborigènes d’Australie), forts de la construction de leur science des mythes, ils la plaquèrent sur d’autres peuples à d’autres époques en croyant fermement qu’ils révèleraient ainsi l’essence du mythe qui leur est propre. 


Marcel Detienne dénonce le mythe de la science du mythe en entreprenant une déconstruction qui passe par Homère, Hésiode, Xénophane, Thucydide pour les personnalités grecques antiques à Claude Lévi-Strauss, Müller, Cassirer ou Mauss pour les personnalités scientifiques les plus récentes. Entre les deux, il semblerait que personne ne mérite d’être mentionné. Il faut s’accrocher pour suivre le développement de Marcel Detienne qui balance d’un savant à un autre, sans considération pour le lecteur néophyte qui se serait risqué à se perdre dans les méandres d’une démonstration complexe.


L’invention de la mythologie n’est peut-être qu’une mythologie parmi tant d’autres à son tour mais comme toutes les mythologies, elle distille sa part de vérité en suggérant une attitude : celle du savant incrédule, l’œil critique, prêt à dénoncer toutes les ornières confortables posées par le système universitaire pour faciliter sa classification rassurante du monde.


Le premier document mythique que nous ayons en notre possession est L'Odyssée d'Homère. Pour I. Finley, l'épopée homérique raconte l’histoire d’une société réelle entre le 10 et 9e siècle et permet de matérialiser le lien qui s'établit entre le progrès de l’homme et sa capacité à contrôler ses mythes. Pour Havelock, l'odyssée est au contraire le résultat de la volonté d'un peuple de langue grecque qui a voulu se donner une identité en se racontant ses coutumes de manière inoubliable. Sur la question de l'oralité et de l'écriture, Marcel Detienne tient à rompre les illusions dans les deux camps opposés:

Citation :
« Il serait naïf de croire que l’écriture alphabétique est venue relayer une tradition orale soudainement défaillante. Tout autant que de s’imaginer qu’une graphie capable de noter les sons isolables de la langue au moyen de voyelles et de consonnes aurait entraîné sans sursis le dépérissement d’une culture « traditionnelle » qui n’avait nul besoin de l’écrit pour se faire ou pour se dire […]. »


Que voulait dire le mythe dans son acceptation première ? Pour Hérodote, "Muthos" référait au vocabulaire de la parole concrète de l’épopée jusqu’au milieu du -5e siècle et se voulait le synonyme de "logos". Les gens du mythe sont ceux qui sont exclus de la parole politique. Le muthos est disséminé, il n’a pas le contenu que les modernes lui attribuent. Le mythe s'apparente plutôt à une rumeur qui fait obstacle à la Vérité.

Citation :
« Muthos n’est pas une vérité révélée à des initiés ; c’est un dit ou une opinion dont on fait le procès en pleine lumière. »


Platon condamne ensuite les mythes depuis Homère en déclenchant :

Citation :
« le double mouvement d’où surgit une mythologie-savoir : la conscience soudaine qui dessille les yeux sur l’abomination de récits traditionnels, et, en retour, l’interprétation inaugurant le discours de la rationalité nécessaire. »

Sa position est stratégique : il est le premier à faire usage du terme mythologie. Il dénonce les fictions scandaleuses en produisant ses propres mythes dans un discours sur l’âme, la naissance du monde et la vie dans l’au-delà : 

Citation :
« la mythologie […] se transforme en une vaste configuration dont il convient, pour des raisons d’Etat, d’inventorier systématiquement les formes, les types de récit, les genres mineurs et majeurs. »

Et si Platon justifiait ce nouveau mythe en revendiquant son utilité publique ? Le mythe devient alors économie d'une législation écrite ou de règlements juridiques.

Citation :
« Il existe donc un moyen très simple de réduire en esclavage une de ces passions qui asservissent le plus sûrement les hommes. Le législateur n’a qu’à consacrer cette voix publique [de la rumeur ou phèmè] dans l’esprit de tous : esclaves, hommes libres, enfants, cité tout entière. Et de cette façon, il aura créé la stabilité la plus assurée pour cette loi. »


Avec Hegel, la connaissance théorétique attribue aux Grecs le langage de la raison et conduit à se demander pourquoi le mythe contient alors tant d'éléments irrationnels. Il s'agit de résoudre le scandale du mythe. La justification se fera par l’Ecole de mythologie comparée de Müller et l’Ecole anthropologique de Tylor.
Pour Müller, l'explication est linguistique : le discours mythique est considéré comme un produit inconscient du langage (« ombre obscure que le langage jette sur la pensée »).
Pour Tylor, l'explication se fait à travers l'opposition entre civilisation primitive et évoluée. Il étudie les Indiens d'Amérique et pense que, dans un état primitif, des faits déraisonnables selon nos critères peuvent être acceptés. 



Quant à Marcel Détienne, enfin, son entreprise de déconstruction des déconstructeurs semble se reconnaître dans ce résumé de Fontenelle :


Citation :
« Ce n’est pas une science de s’être rempli la tête de toutes les extravagances des Phéniciens et des Grecs ; mais c’en est une de savoir qui a conduit les Phéniciens et les Grecs à ces extravagances. »

« Plus je deviens solitaire, plus j’aime les histoires, les mythes. »
Aristote


*Le rocher de Prométhée (1847) Thomas Cole
*Jean-Baptiste-Camille Corot, Orphée pleure la mort d'Eurydice, c.1861-65

dimanche 26 avril 2015

Traités et sermons (14e) de Johannes Eckhart



L’œuvre de Maître Eckhart a été accusée par une bulle du pape Jean XXII en 1329. Quinze articles furent condamnés et onze articles furent suspectés d’hérésie. Ce n’est pas une lecture trop rapide qui a mené Jean XXII à émettre ce jugement mais sans doute davantage l’originalité d’expression de Maître Eckhart. Par son œuvre, Maître Eckhart a essayé de convertir les chrétiens en laissant une place importante au Verbe, seulement suggéré, aperçu dans l’âme qui s’entend et qui, en s’entendant, se fait entendre à Dieu. Comment comprendre cela ? Ce n’est pas facile. Il faut trouver une manière différente de s’exprimer et prendre le risque d’être mal compris. 


On comprend donc que l’œuvre de Maître Eckhart puisse être qualifiée d’hérétique car certaines sentences semblent se défier de Dieu. Dans ses sermons, on peut par exemple lire que : « C’est en tout point l’intention de Dieu que l’âme perde Dieu. En effet, tant que l’âme a un Dieu, connaît un Dieu, sait un Dieu, elle est loin de Dieu. C’est pourquoi, c’est le désir de Dieu de s’anéantir Lui-même dans l’âme, afin que l’âme se perde elle-même. »
Ou encore : « Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur. Celui qui dirait que Dieu est bon Lui ferait aussi tort que s’il disait que le soleil est noir. » (pourquoi cela ? parce que ce jugement serait temporel)


On comprendra mieux ce que veut dire Maître Eckhart lorsqu’il rappelle les paroles de Saint Paul disant que la perte de Dieu est le plus grand bien qu’il puisse recevoir car il s’agit également de l’épreuve suprême. La théologie d’Eckhart est négative et les sermons qui ont pu être condamnés d’hérésie semblent avoir surtout voulu surmonter la croyance que le semblable peut forger la foi. Ce n’est pas suffisant. L’homme ne doit pas seulement s’efforcer d’être semblable à Dieu, il doit L’être. Et pour cela, l’homme doit être vraiment pauvre –à ce moment-là il pourra être juste et bon : 


« Tant que l’homme est encore dans la disposition d’accomplir la très chère volonté de Dieu, il ne possède pas cette pauvreté dont nous voulons parler ; car cet homme a encore une volonté, par laquelle il veut satisfaire la volonté de Dieu, et ce n’est point là la vraie pauvreté. »


Maître Eckhart demande d’effectuer une vraie prouesse qui nécessite d’abolir totalement la volonté. Le paradoxe est déroutant. S’il fallait faire référence aux concepts modernes, on dirait que Maître Eckhart demande d’effectuer un saut quantique. Aucune demi-mesure n’est acceptable : l’homme cesse totalement d’être ou ne le cesse pas, et lorsqu’il cesse totalement d’être, alors un autre monde s’offre à lui.


« Et quand l’âme se perd ainsi complètement elle-même, comme je viens de l’exposer, elle trouve qu’elle est cela même qu’elle cherchait sans pouvoir y accéder. »


Avant d’en arriver là, il existe cependant des degrés de compréhension plus ou moins élevés. Maître Eckhart s’adresse aux hommes qui progressent dans cette compréhension. Il s’agit d’utiliser leurs anciens mécanismes pour les conduire progressivement à l’état d’abaissement et de délaissement suprême. Il s’adresse au vulgaire sans le considérer comme médiocre et c’est peut-être pour cela que son langage a pu entraîner la mauvaise compréhension du système clérical. Il s’adresse au vulgaire pour le porter à la plus haute connaissance –qui rejoint la plus grande ignorance, ainsi que le pensera également plus tard Nicolas de Cuse- mais aussi pour le rassurer quant à ses préoccupations quotidiennes plus individuelles. Les références à Saint Augustin sont nombreuses. Maître Eckhart reprend certaines des principales causes de tourment de son prédécesseur pour les éclairer à la lumière de sa théologie. Comment l’homme doit accomplir son œuvre de la façon la plus conforme à l’intellect ? Comment la propension au péché est en tout temps profitable à l’homme ? Comment la volonté peut tout ? Que doit faire l’homme quand Dieu s’est caché ? Quelle attitude doit-on prendre lorsqu’on est en position de péché ? Comment l’homme peut-il rester en paix lorsqu’il se trouve en inadéquation entre ses aspirations et ce que la vie lui propose réellement ? Toutes ces interrogations sont encore extrêmement pertinentes si on accepte de les décliner selon le vocabulaire prétendument laïc de notre époque. Elles le sont peut-être même d’autant plus que notre siècle ne propose rien de très consistant comme soubassement idéologique. La pensée de Maître Eckhart ne vient pas remplir le vide comme une fosse à purin mais exerce l’esprit à s’entraîner à la confiance, à l’indépendance et à la puissance. 


Par cette image, Eckhart nous permet de saisir la comprendre la nature de sa théologie négative :

Citation :
« Quand un maître fait une statue en bois ou en pierre il n’introduit pas l’image dans le bois ; il enlève, au contraire, les éclats qui cachaient et couvraient la statue. Il n’ajoute pas au bois, il lui enlève quelque chose, il fait tomber sous son ciseau tout l’extérieur et fait disparaître la rouille, et alors peut resplendir ce qui se trouvait caché au-dedans. »

Le Sermon 2 nous donne une possible interprétation du mythe d'Adam et Eve :

Citation :
« Si l’homme restait toujours vierge, nul fruit ne viendrait de lui. Pour devenir fécond, il faut nécessairement qu’il soit femme. « Femme » est le mot le plus noble que l’on puisse attribuer à l’âme, et il est bien plus noble que « vierge ». Que l’homme reçoive Dieu en lui, c’est bien, et dans cette réceptivité il est pur et sans tache. Mais que Dieu devienne fécond en lui, c’est mieux ; car la fécondité du don n’est rien d’autre que la gratitude du don, et l’esprit devient femme dans cette gratitude qui, en retour, engendre, et dans laquelle, en retour, il fait naître Jésus dans le cœur paternel de Dieu. »

Spinoza a-t-il pu connaître l'oeuvre d'Eckhart ? On lit dans ces Traités et Sermons des idées que ne renierait pas le philosophe hollandais, trois siècles plus tard (même si, pour ce dernier, on ne peut connaître quepar soi) :

Citation :
« L’esprit ne peut rien vouloir d’autre que ce que Dieu veut ; et cela n’est pas pour lui une non-liberté, c’est sa liberté propre. »

Citation :
« Maintenant, si l’on demandait à un homme véritable, quelqu’un qui opère de son propre fond : « Pourquoi opères-tu tes œuvres ? », s’il voulait répondre droitement, il ne dirait rien d’autre que : « J’opère parce que j’opère ». »


Pour Eckhart toutefois, il s'agit surtout de reproduire le processus de conversion/reformatio/conformatio d’Augustin, c'est-à-dire : faire le vide pour n’être plus qu’à Dieu seul. On parlerait alors moins de connaissance que d'obéissance. Pour Eckhart, la véritable obéissance opère lorsque l'homme e fait le lieu de Dieu en sortant de lui-même :

Citation :
« De même que la véritable obéissance ne fait pas dire : « Je veux de telle manière », il ne faut pas non plus qu’on entende jamais dire : « Je ne veux pas » ; en effet, un « Je ne veux pas » est un vrai poison pour toute obéissance. »


Ne pouvons-nous pas toutefois nous imprégner de ces traités et sermons pour nous aider à nous libérer des contraintes que nous infligent les impératifs sociétaux et notre vie intérieure ?

Citation :
« Commence donc tout d’abord par toi-même et laisse-toi. En vérité, si tu ne te fuis pas d’abord toi-même, tu auras beau fuir où tu voudras, tu trouveras des obstacles et de l’inquiétude partout. »

Citation :
« Les gens ne devraient pas tant réfléchir à ce qu’ils ont à faire ; ils devraient plutôt songer à ce qu’ils pourraient être. Si seulement ils étaient bons, s’ils avaient la bonne manière de l’être, leurs œuvres brilleraient d’un vif éclat. Si tu es juste, tes œuvres aussi seront justes. »

Citation :
« Ne dis donc pas : « Je voudrais bien » -ce serait encore quelque chose de futur. Dis : « Je veux qu’il en soit ainsi dès maintenant ! » Prends note de ceci : Quelque chose se trouverait-il à plus de mille lieues et voudrais-je cette chose, je l’aurais plus réellement que ce que je tiens dans mon giron et que je ne veux pas posséder. »

Citation :
« Il faut apprendre à rester libre en pleine action. […] Pour cela, il faut un zèle persistant et surtout deux conditions : en premier lieu, que l’homme reste intérieurement fermé, qu’il préserve son esprit des images qui le guettent au-dehors, pour qu’elles lui restent toujours extérieures, ne le suivent pas, ne l’accompagnent pas de façon indue et ne trouvent point de place en lui. En second lieu, pour ce qui concerne ses images intérieures […], il faut qu’il n’aille ni s’oublier, ni se disperser, ni s’aliéner dans leur multiplicité. L’homme doit habituer son esprit à tendre vers ce but et, tourné vers lui, ne jamais perdre de vue son intériorité. »

Citation :
« Si donc je souffre parce que j’ai subi un tort des choses extérieures, c’est là un signe certain que j’aime les choses extérieures et que ce que j’aime donc en réalité c’est la peine et la désolation. Quoi d’étonnant dans ces conditions, si je suis accablé de misères, puisque j’aime les peines et la désolation, que mon cœur les recherche et que mon amour donne à la créature le bien qui est la propriété de Dieu ? »

Citation :
« C’est nous qui sommes cause de tous nos obstacles. Garde-toi de toi-même, tu auras fait bonne garde. »

Citation :
« Tant qu’il y a un seul homme que tu aimes moins que toi-même, tu ne t’es jamais vraiment aimé toi-même. »


Tout cela vous passe au-dessus de la tête ? Même Eckhart l'avait prévu :

Citation :
« Que celui qui ne comprend pas ce discours ne se mette pas martel en tête. En effet, tant que l’homme n’est pas semblable à cette Vérité, il ne peut comprendre ce discours, car c’est une vérité sans voile qui est sortie directement du cœur de Dieu. »

Et il s'en fout -puisque les murs ont des oreilles :

Citation :
« Heureux celui qui a compris ce sermon. S’il n’y avait eu personne ici, j’aurais prêché pour ce tronc à aumônes. »

Peintures d'Arthur Rackham

dimanche 19 avril 2015

Devenez savants : découvrez les sorciers - Lettre à Georges Charpak (2004) de Bertrand Méheust






Bertrand Méheust propose un argumentaire défendant l’intérêt de la recherche parapsychologique sous une forme très dynamique puisqu’il écrit en réponse à Georges Charpak, physicien franco-polonais ayant reçu le prix Nobel de physique en 1992. Après cette date, comme s’il s’était emparé de sa légitimité nouvellement acquise, l’homme de sciences a cru bon de se dresser contre la mythologie moderne en publiant le livreDevenez sorciers, devenez savants. L’entreprise aurait pu être constructive mais Georges Charpak passe complètement à côté de la cible de son sujet, et c’est ce qu’entend démontrer Bertrand Méheust. Mais au fait, qui est Bertrand Méheust ?

Chercheur et écrivain français, Bertrand Méheust étudie la parapsychologie depuis plusieurs décennies. Il a notamment publié une thèse universitaire de 1200 pages en 1999 dans laquelle il revenait déjà sur les controverses suscitées par la parapsychologie. On comprend donc que des livres tels que ceux de Georges Charpak le fassent frémir : que l’on critique la parapsychologie, certes, mais qu’on le fasse avec dignité et intelligence, et non pas lâchement en se glissant dans la brèche déjà bien étale de la chasse aux sorcières. C’est peut-être parce qu’il regrette le temps où il était possible de débattre avec des sceptiques de bonne tenue (Imbert-Nergal, Paul Heuzé, Marcel Boll, Michel Rouzé, Evry Schatzmann…) que Bertrand Méheust s’empare de l’occasion offerte par Georges Charpak pour démystifier à nouveau la parapsychologie au 21e siècle.


On comprendra immédiatement que Bertrand Méheust n’a rien à voir avec les auteurs New Age ou mystificateurs que la production littéraire nous propose de plus en plus souvent ces derniers temps. Avec lui, nous reviendrons sur les origines oubliées de la parapsychologie et redécouvrirons l’ampleur de l’intérêt qu’elle suscita au 19e siècle. Nous aborderons ensuite les arguments avancés par Georges Charpak pour en constater les limites : la parapsychologie ne fut-elle qu’une maladie infantile ? a-t-elle été jugée et définitivement recluse hors de la recherche dite sérieuse et scientifique ? doit-on la répudier sous prétexte que certains de ses chercheurs ont entretenu des liens avec le nazisme ? menace-t-elle la science et la culture ? Bertrand Méheust se résout à répondre à toutes ces questions avec patience –ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’il devra répéter les mêmes évidences, mais ce ne sera visiblement jamais assez pour adoucir les emportements des détracteurs de la parapsychologie. D’ailleurs, ceux-ci sont-ils prêts à engager le dialogue ? 


Georges Charpak devrait reconnaître de lui-même qu’il a mené son entreprise de détraction de la parapsychologie à la légère, si cela ne condamnait pas son livre, ce premier modèle de manuel de zététique de plage au titre criard et attrape-nigauds : « On traite légèrement du sujet pour faire passer le message subliminal qu’il est sans consistance. »


Bertrand Méheust combat surtout le sclérosage de la pensée lorsqu’elle n’a pas conscience des contingences qui ont amené la physique des particules –pour prendre un exemple que connaît bien Georges Charpak- à être reconnue plus légitimement que la parapsychologie. 


« Si par exemple Lacan s’était enflammé pour les ectoplasmes ou la télépathie plutôt que pour les nœuds boroméens, Gérard Miller ne se démultiplierait pas à la télévision pour vitupérer les parapsychologues, mais au contraire pour leur éclairer la voie, en affirmant avoir toujours-déjà pressenti l’intérêt de leurs recherches. »


Georges Charpak a mené un bon boulot de physicien mais il a aussi sa part sombre puisqu’il défend les O.G.M et l’énergie nucléaire. Le condamnera-t-on d’ici quelques années pour ces prises de position contestables ? Ne cessera-t-on jamais de se tromper de cible ? Répudions-nous vraiment une science en tant que telle ou parce qu’elle nous fait peur, parce qu’elle menace notre narcissisme des petites différentes ou ébranle nos habitus ? On attend la réponse de Georges Charpak…


La parapsychologie a-t-elle entretenu des liens avec le nazisme ? Ce serait une erreur de commettre une telle généralisation mais aussi : 

Citation :
« On met toujours plus volontiers l’accent sur les sources occultes et romantiques du nazisme, c’est-à-dire sur ses aspects régressifs et archaïques, que sur ses visages modernes, qui sont finalement, pour nous, beaucoup plus gênants. Les nazis ont inventé les autoroutes, les fusées, la voiture pour tous, la propagande de masse par les médias modernes, la politique spectacle, les grandes messes sportives, les voyages organisés, l’exaltation narcissique du corps, etc. De façon générale, il y a chez eux une fascination pour la technologie de pointe. »


D'ailleurs, les contempteurs de la parapsychologie ne risquent-ils pas eux-mêmes d'être critiqués en tant qu'ennemis du bon sens ?

Citation :
« Dès lors que les phénomènes dits paranormaux seraient prouvés […], on assisterait à un spectaculaire retournement ; l’ostracisme actuel [de la parapsychologie] deviendrait objet d’examen […] ; et nous devrions alors nous interroger sur ce fait historique et sociologique fondamental que constitue le refus actif, par l’élite de notre culture, depuis trois siècles, d’une dimension profonde de l’expérience. »


[A l’objection selon laquelle la parapsychologie n’existe pas car elle ne peut pas fournir d’emblée une théorie du réel cohérente] :

Citation :
« Avec ce type de raisonnement, nous avertissait Bergson, on arriverait aussi bien à prouver qu’il est impossible d’apprendre à nager, car, pour ce faire, « il faut s’étendre sur l’eau, et donc savoir nager déjà ». »


Le caractère non-reproductible d'un phénomène parapsychologique n'induit pas automatiquement l'inexistence du phénomène. On connaît l'exemple du météorite qui tombe sur Terre, mais voici également un autre exemple :

Citation :
« Il est peu probable qu’un événement improbable défini arrive, mais, en revanche, il est probable qu’un événement improbable quelconque arrive. Par exemple, j’ai vu hier, à 18h34, un chevreuil sauter la route près de chez moi au lieu dit l’Orcière. Cela a eu lieu, et c’est ainsi. Mais si je reviens tous les soirs dans l’espoir qu’à 18h34 un autre chevreuil sautera la route, exactement au même endroit, je peux attendre longtemps. »


Enfin, contre le préjugé qui voudrait rattacher la parapsychologie à l’exacerbation de mouvements mystiques et occultes, animés par une vague de romantisme archaïque, Bertrand Méheust rappelle l'objectif de Richet à travers l'Institut de Métapsychique International :

Citation :
« Le désir profond de Richet n’est pas que les phénomènes spirites soient surnaturels, mais qu’ils soient réels en tant que phénomènes naturels, et qu’ainsi la science puisse s’en emparer et entreprendre l’exploration d’un nouveau continent de la nature. »


*Photographie de Guillaume-Benjamin Duchenne

jeudi 16 avril 2015

Plaidoyer pour l’altruisme (2013) de Mathieu Ricard






Le prêt-à-penser se donne des lettres de noblesse en passant du post-it au  grimoire. Si on peut facilement accuser un ouvrage court de médiocrité, il faut nécessairement se montrer plus circonspect dans le cas d’un ouvrage qui frôle le millier de pages : la quantité peut rapidement être assimilée à la qualité. On ne reparlera pas de celles, très louables, qui donnent leur titre au livre, même si on peut s’interroger sur les dispositions d’un être humain qui pense qu’il est nécessaire de nous assommer pour nous convaincre des bénéfices  de l’altruisme. Matthieu Ricard a peut-être dû s'infliger un parcours du combattant extrême avant de devenir le gentil apôtre qui nous sourit sur la couverture. Comment cela a-t-il pu se produire ? Ecoutons son témoignage, et pleurons avec lui sur cet altruisme obtenu à coup de fouets. Autre hypothèse : Matthieu Ricard se fait peut-être une bien basse opinion de la masse à laquelle il destine son livre, et qu’il juge d’emblée incapable de bon sens.


La deuxième hypothèse semble malheureusement être la plus probable. Il suffit de lire les arguments déployés dans la première partie du livre pour en être convaincu. Je relève quelques titres de chapitre qui illustrent la portée des interrogations soulevées par Matthieu Ricard : « L’altruisme n’exige pas de « sacrifice » », « Est-il nécessaire de ressentir ce qu’autrui ressent pour manifester de l’altruisme à son égard ? », « Les bienfaits de l’empathie ». L’altruisme, certes, mais seulement si ça coûte que dalle.


Matthieu Ricard fait encore plus fort dans la seconde partie. Il n’hésite pas à se servir d’arguments à portée scientifique et à détourner les observations et résultats de certaines expériences pour nous faire croire que, ça y est ! la science a enfin prouvé que l'altruisme ne doit pas se limiter aux individus les plus proches ! On peut lire ci-dessous un exemple montrant sans aucune pudeur qu'un des intérêts de la science est de pouvoir lui faire dire n'importe quoi -et surtout ce dont on est généralement soi-même persuadé :


« La nécessité  [de la nouvelle formulation de la théorie d’Hamilton de sélection de parentèle] était double : disposer d’une théorie qui transcende les limitations de celles d’Hamilton en ce qui concerne l’ « altruisme étendu » et prendre en compte le nombre croissant d’exceptions à la théorie de la sélection de parentèle. »


Matthieu Ricard ne s’embarrasse pas toujours de ces références scientifiques. Il est parfois plus facile de transmuer des croyances personnelles en vérités en faisant jouer le sophisme proverbial : 


« La tendance à être bienveillants envers nos enfants et nos proches aurait non seulement joué un rôle majeur dans la préservation de notre espèce, mais serait également à l’origine de l’altruisme étendu. »


A en croire Matthieu Ricard, nous devrions donc tous être naturellement altruistes : c’est bon pour la santé, pour la longévité et pour la communauté. Alors bon, WTF ? à quoi bon écrire un livre poussant à la conversion altruiste si tout le monde devrait déjà l’être naturellement ? C’est qu’il existe de monstrueuses aberrations qui feront l’objet de la suite de l’argumentation de Matthieu Ricard. Ici, il s’ingéniera à démontrer que les non-altruistes sont soit fous, soit psychopathes, soit arriérés. C'est pas très sympa. Puisqu’il faut bien dénoncer des coupables, Matthieu Ricard désigne les psychanalystes, Ayn Rand et ce bon vieux Nietzsche, dont il fout en l’air tout le génie en extirpant une phrase du philosophe en dehors de son contexte (« La morale, cette Circé de l’humanité, a faussé, a envahi de son essence, tout ce qui est psychologie, jusqu’à formuler ce non-sens que l’amour est quelque chose d’ « altruiste ») et en précisant qu’elle a été écrite « peu avant que [Nietzsche] perde définitivement la raison ». Rapprochement à peine orienté.


Dans la partie suivante, Matthieu Ricard nous montre comment l’altruisme pourrait être utilisé à profit dans le cadre de la sauvegarde environnementale et écologique. Cette partie et la suivante sont louables, même si elles s’embarrassent de raccourcis et d’hallucinations qui nous portent parfois à croire que Matthieu Ricard vit dans un monde parallèle au nôtre (« Les leaders des pays démocratiques qui peuvent être démis de leurs fonctions par le vote populaire sont moins enclins à s’engager dans des guerres absurdes et nuisibles »), allant parfois jusqu’à faire l’éloge de la mondialisation. Sa vue semble un peu courte puisque, dans une partie intitulée : « Les défis qu’il reste à surmonter », la conclusion la plus brillante qu’il ne parvient pas à dépasser est la suivante : « En résumé, les guerres causent plus de souffrance chez les victimes d’une agression qu’elles n’apportent de bien-être aux agresseurs ». Il fallait bien se taper 800 pages pour en arriver là. Entre ces affirmations détonantes, on pourra toutefois trouver à profit des références qui permettront d’approfondir la question d’une refonte des sociétés par la mise en place de systèmes laissant une plus grande place à la bienveillance, à la coopération et à la mutualité.


Maintenant que je suis devenue altruiste, je vais vous dire un truc : ne perdez pas votre temps avec ce livre. Passez directement à la liste bibliographique si le sujet vous intéresse, ou fiez-vous à votre intuition qui devrait vous porter spontanément vers des auteurs qui ne se sentent pas obligés de se constituer en figure de l’altruisme pour donner de l’autorité à leur discours.






Citation :
« Lorsque je m’engageai dans la méditation sur l’amour altruiste et la compassion, Tania constata que les réseaux cérébraux activés étaient très différents. En particulier, le réseau lié aux émotions négatives et à la détresse n’était pas activé lors de la méditation sur la compassion […]. »

Citation :
« Les données scientifiques collectées au cours des deux dernières décennies ont montré comment l’amour, ou son absence, modifie fondamentalement notre physiologie et la régulation d’un ensemble de substances biochimiques, substances qui peuvent même influencer la façon dont nos gènes s’expriment au sein de nos cellules. »


D'autres passages nous laissent quant à eux deviner le potentiel d'extrême violence que peut contenir l'idée d'amour pour son p
rochain. Une des premières étapes de l'affirmation de cette violence, ne serait-ce pas la catégorisation des individus afin de légitimer le bouc-émissariat, éventuellement aussi de se déresponsabiliser ?

Citation :
« Une étude de Swank et Marchand, toujours concernant la Seconde Guerre mondiale, a révélé que les quelque 2% de soldats capables d’endurer des combats ininterrompus pendant de longues périodes de temps présentaient des profils de psychopathes agressifs. »


Lisons plutôt Emil Cioran : plus bref, laissant plus de place à l’humaine ambivalence et ne commettant pas l’erreur de confondre altruisme et morale :

« La générosité est incompatible avec la morale, cette rationalité des habitudes de la conscience, cette mécanisation de la vie. Tout acte généreux est insensé, témoignant d’un renoncement impensable chez l’individu ordinaire, qui se drape dans la morale pour cacher sa vulgaire nullité. Tout ce qui est réellement moral commence après que la morale a été évacuée. »


mardi 7 avril 2015

L'Evidence absurde - Essais et notes 1 (1926-1934 ) de René Daumal



René Daumal connaît la nature du rire absurde en sa qualité de pataphysicien et il sait que ce n’est pas drôle. C’est pourquoi on peut en rire tout le temps, avec force et méchanceté, jusqu’à sentir passer sur sa peau « le granuleux hérissement du sublime »


L’essai consacré à Spinoza (« Le non-dualisme de Spinoza ou la dynamite philosophique ») nous aidera à mieux comprendre cette position limite, menaçante comme une crise épileptique. Il suffit de se souvenir que Spinoza a écrit : « L’âme en effet éprouve la Joie lorsqu’elle agit, c’est-à-dire lorsqu’elle connaît, et la Tristesse lorsqu’elle pâtit ». La joie ne doit pas être confondue avec le plaisir. La joie naît dans les souffrances de la connaissance. Elle est absurdement voulue malgré les souffrances mais se révèle savoureuse à un degré extatique que jamais les plaisirs subis ne sauraient égaler. Voilà ce qu’est la joie : la souffrance dans le but de connaître. Ce n’est pas une joie drôle, c’est le rire terrible qui veut faire éclater le scandale : l’humanité a appris le langage pour dissimuler ses angoisses. Oui, le langage ne serait qu’un lénifiant sans valeur, dévitalisé, abandonné aux bavards ensommeillés :


« Et si à nous autres pataphysiciens le rire souvent secoue les membres, c’est le rire terrible devant cette évidence que chaque chose est précisément (et selon quel arbitraire !) telle qu’elle est et non autrement, que je suis sans être tout, que c’est grotesque et que toute existence définie est un scandale. »


Lui, René Daumal, joue au « Grand jeu » sans règles et danse avec toute l’énergie flamboyante non de son corps -perdu à ses origines animales- mais de sa poésie, qui devrait être à l’image de ce déchaînement primaire. Forces tribales qui ne représentent pas la sympathique et naïve enfance des civilisations, ainsi qu’ont voulu nous le faire croire certains critiques d’art lorsqu’ils ont découvert les objets nègres, mais la violence sans mots de la vie.


« […] fourrez donc seulement la tête dans cette tête en viande d’arbre et en ficelle, pour voir du point de vue des millénaires ici présents, pour voir du point de vue du bout de bois, du dedans du dedans, du dehors du dehors […]. »


René Daumal donne le tournis et à la fin de la voltige, lumière : quelques réseaux de compréhension se seront retrouvés. La sauvagerie devient véritablement sublime, peuplée de ses arbres tortueux, de ses animaux charognards et de ses peuplades primitives, et nous fait regretter de n’être qu’un animal domestiqué.

Vous trouvez que l'art nègre est beau, tendre et réconfortant comme la petite poupée de l'enfance ?

Citation :
« Vous croyez peut-être que [les objets nègres] sont beaux, les bonshommes, vous croyez peut-être qu’ils sont drôles, et qu’ils ont le génie et la fraîcheur de la jeunesse et le charme si particulier (tatsim ! tatsim !) des « peuples-enfants », et bien au goût du jour, pas vrai, morveux de la cervelle, civilisés, mais regardez-les, ces bouts de bois, ils se foutent de vous. Si vous saviez à combien de déluges d’eau, de vent, de feu ils ont survécu avec leur rire d’au-delà toutes les voûtes crâniennes et célestes, qui est de chaque instant, qui est de chaque battement de ta tempe, monsieur, rire au fil de rasoir au ras de l’artère gonflée de ton sale sang de fausse brute ! »


Une liberté chère à Spinoza :

Citation :
« La liberté n’est pas libre-arbitre mais libération : elle est la négation de l’autonomie individuelle. […] Tout ce qui tend à me limiter, corps, tempérament, désirs, croyances, souvenirs, je veux le laisser au monde étendu, et en même temps au passé, car cet acte de négation est créateur de la conscience et du présent, acte unique et éternel de l’instant. »

Citation :
« [L’abnégation] est la seule action qui soit libre ; je veux dire, non pas que l’on soit libre de faire ou de ne pas faire, mais que l’on accomplit en restant libre. »

Citation :
« Ne rien affirmer qui me définisse à jamais, ou qui définisse quoi que ce soit à jamais, car ce serait encore me définir en face de quelque chose, mais laisser mes opinions et mes croyances naître, se développer, changer de formes d’expression comme l’insecte accepte ses métamorphoses […]. »

Citation :
« « Spectacles », « distractions », « divertissements », honte ! Regarder passivement, s’oublier, s’évader de soi, se détourner de la Grosse Question, voilà l’immonde plaisir de milliers de mes contemporains, chaque jour, collectivement, en matinée et en soirée. »


Et l'influence des philosophies indiennes :

Citation :
« Un individu, c’est l’illimité se pensant limité, donc privé de soi-même, torturé dans une forme particulière. Si tu comprends ceci, tu ne cesseras plus de voir le spectacle atroce d’une foule de souffrances visibles sous les formes des corps. »

Citation :
« S’éveiller, c’est se mettre à penser quelque chose extérieur à soi-même ; celui qui s’identifie à son corps, ou à quoi que ce soit, tombe dans le sommeil.


Une lucidité qui va de paire avec la volonté de mettre fin aux illusions positiviste et scientifique :

Citation :
« Ce n’est pas une théorie de la connaissance qui est à combattre, c’est l’impuissance des occidentaux à dépasser l’activité intelligente. »

Citation :
« La science cherche, c’est donc vrai, l’explication par l’identité. Son danger est que, malgré son échec, elle veut s’imposer comme seul mode de recherche de l’identique. »

Citation :
« Il faut quitter cette vue abstraite d’un univers fait de choses individuelles, existant chacune pour soi et se déterminant les unes les autres devant la conscience immuable de l’homme qui cherche seulement à voir le lien causal ; il faut revenir à la vision concrète et immédiate de moments successifs, à chaque instant déterminés par un acte de l’esprit. »


« Celui qui voit l’absurde souffre ce supplice : avoir le Mot-de-la-fin-de-tout sur le bout de la langue, mais imprononçable. »


« O bipèdes sociaux inaptes à la mensuration du nombre π ! »


*Illustration d'Artür HARFAUX



René Daumal a écrit un essai de quelques pages sur Spinoza et tout particulièrement sur l'Ethique.
Je ne peux qu'approuver corps et âme ce magnifique témoignage d'amour à l'oeuvre de Spinoza. Témoignage d'amour et de sauvetage ?

Et donc, que nous raconte l'Ethique ?


« Le point de départ est le nombre deux. L’Ethique raconte le douloureux chemin depuis la dualité jusqu’à la Joie, la Connaissance et l’Amour de l’Unité. »

Spinoza nous aide à dépasser le dualisme cartésien en nous acheminant à la résolution en acte de l'antinomie classique corps/âme. Il détruit en même temps le Dieu de la théologie classique. Celui-ci redevient Etre, Substance, Pensée et Etendue. C'est pourquoi on a souvent dit que Spinoza était athéiste ou panthéiste, au choix, selon les inclinations individuelles de chacun.


« A la limite, comme disent les mathématiciens, « Dieu » est une façon de ne pas dire l’indicible extrémité où l’être embrasse la réalisation de tous les possibles. »


René Daumal résumé simplement les raisons pour lesquelles Spinoza, en abolissant le libre-arbitre, nous rend véritablement libre :

« Mais l’homme expérimente que s’il ne fait aucun effort, il perd peu à peu la notion même de son existence. Il agira donc. Il ne peut pas faire ce qu’il a voulu. Mais il voudra ce qu’il fait. Etant, il veut persévérer dans l’être, il veut se connaître, progresser selon sa nécessité propre. Connaître et vouloir sont un pour lui. Il n’a pas l’inconcevable libre arbitre qui lui permettrait de « choisir » entre deux contingences. Mais il tend à se libérer de toutes les contingences. »


Le seul Bien est ce qui est vraiment utile. Le seul moyen de le réaliser se fait par la connaissance en acte qui unit le corps et l'âme : 

« Les propositions de l’Ethique, si simples mais si fulgurantes dans leur brièveté, ruinent la morale théologique basée sur la foi aveugle, et aussi bien la « morale laïque » fondée sur un devoir incompréhensible. Revenant à la tradition socratique, Spinoza réunit à nouveau le Vrai, le Bien et l’utile. » 

Autre innovation de Spinoza : association de la Joie et de la Vertu : 

« Une autre opposition qui s’évanouit dans l’œuvre de Spinoza, c’est celle de la Joie et de la Vertu. La doctrine dite « chrétienne » a solidement implanté dans l’opinion du monde occidental le préjugé que la souffrance est bonne par elle-même, et la Joie mauvaise : l’homme doit souffrir sur cette terre, pour gagner […] un bonheur perpétuel dans le ciel. […] Mais ce que le monde chrétien a oublié, c’est que la souffrance n’est pas celle de l’être qui progresse ; mais de ce qu’il dépasse, surmonte et brise dans son progrès. Et sa Joie essentielle est à la mesure même de cette souffrance. »

Il reconnaît que la joie n'est pas le plaisir. Elle naît dans les souffrances et est absurdement voulue malgré les souffrances. La joie désigne les souffrances dans le but de connaître et s'oppose à la tristesse qui désigne les plaisirs subis. On comprend toutefois que ce n'est pas une joie drôle (René Daumal n'était pas pataphysicien pour rien).

Conclusion:

« Ce que je puis dire de mieux à sa gloire, persuadé que d’autres pourront le dire aussi, c’est qu’il m’a fait gagner du temps. »

mercredi 1 avril 2015

La Pornographie (1960) de Witold Gombrowicz





En Pologne pendant la seconde guerre mondiale, Frédéric et Witold, réunis presque à contre-gré dans la méfiance et le dégoût, vont passer plusieurs semaines ensemble à la campagne chez leur ami Hippolyte, un résistant déserteur. Ils rencontreront également un jeune homme (Karol) et une jeune femme (Hiena) autour desquels se cristalliseront leurs pulsions érotiques ambivalentes. L’imagination qu’ils investissent à constituer ce couple fantasmé mêle la grandeur presque épurée des sentiments aux délires les plus érotiques. La pornographie sert simplement à décrire la résultante suivante : tous les gestes et toutes les conversations apparemment les plus anodins n’ont pas d’autre but que le fantasme de réunion sexuelle. Frédéric et Witold, malgré leur dégoût et leur mutisme réciproque, finiront cependant par nourrir une excitation respective et la mise au plan de leurs petits projets pornographiques leur permettra d’entamer une correspondance effrayante : le média de communication virtuel devient la seule trace d’authenticité et de réalité dans ce jeu de relations. Le couple homosexuel des adultes se noue dans l’asservissement du couple des jeunes campagnards, supposés innocents, soupçonnés ponctuellement d’impureté, et l’excitation des adultes croît à mesure que les plus jeunes sont dominés, asservis par leur obéissance aux plans secrètement concoctés par leurs manipulateurs. 


Witold Gombrowizc, dans un entretien avec Dominique de Roux, parle ainsi de l’intrigue de la Pornographie : 


« Nous, Frédéric et moi, deux messieurs d’un certain âge, nous apercevons un jeune couple, une fille et un garçon, qui semblent être faits l’un pour l’autre, soudés l’un à l’autre par un sex-appeal réciproque qui saute aux yeux. Mais eux, c’est comme s’ils ne s’en apercevaient pas, cela se noie pour ainsi dire dans leur juvénile inaptitude à l’accomplissement (la maladresse propre à leur âge).
Nous, les vieux, cela nous excite, nous voudrions que le charme prît corps. Et, avec précaution, en sauvant les apparences, nous nous mettons à les aider. Mais nos efforts n’aboutissent à rien. »



Et dans son journal, il écrivait : « Le « physique » m’était nécessaire, indispensable même, comme contrepoids à la métaphysique. D’ailleurs la métaphysique appelle la chair. Je ne crois pas en une philosophie non érotique. Je ne fais pas confiance à la pensée quand elle se délivre du sexe. »


Et pourtant, le paradoxe de la Pornographie c’est de ne présenter, justement, aucune allusion directe au sexe. S’il n’avait été question que de cela, peut-être le livre se serait-il appelé l’Erotique. Mais ici, ce qui met mal à l’aise et ce qui excite, c’est la manipulation, la domination, l’humiliation et la récupération du sexe pour masquer le dégoût que la vie semble parfois éprouver pour certains individus. Et même comme cela, le verbe reste simple, jamais cru ni explicite. Le lecteur lui-même est obligé de devenir complice pour prendre conscience du caractère pornographique de ce jeu à quatre. Witold Gombrowicz ne réfléchit pas au dilemme classique sur la dualité entre l’âme et le corps. Il sait qu’il y a des cerveaux, et qu’il y a des corps. Frédéric et Wttold sont les vieux cerveaux qui essaient de se connecter aux jeunes corps de Karol et d’Henia pour produire l’érection. 


« Et, comme si la mesure n’était pas encore comble, cette idée délirante, sortie tout droit de l’asile de fous, dégénérée et sauvage, cette idée répugnante d’intellectuel, exhala, comme un buisson en fleurs, une odeur entêtante, divine, oui, à la vérité elle était sublime ! »


Une lecture politique de ce roman pourrait également nous amener à considérer la pornographie comme traduction des sordides petits intérêts personnels, ceux-ci qui s’échelonnent jusqu’au paroxysme à cause de la décadence mégalomaniaque de quelques-uns qui ont injustement reçu le pouvoir, ainsi que nous le laisse à penser ce petit message griffonné par Frédéric à Wttold : « Il faut collaborer à l’action clandestine de Hippo. Sans révéler que notre action clandestine vise un autre but. Faites comme si vous étiez plongé jusqu’au cou dans la lutte nationale, dans l’action de l’A.K., dans le dilemme Pologne-Allemagne, comme s’il ne s’agissait que de cela…quand en fait il ne s’agit que de faire en sorte que : HENIA AVEC KAROL ». Pensée pornographique ultime : rien d’autre n’est vrai que la pornographie. On s’en délecte avec dégoût. 

La scène de l'église se produit dans les premières pages du livre. Elle provoque un ébranlement. Comment une sensation aussi abstraite a-t-elle pu être saisie aussi clairement ? Première pornographie du livre : Gombrowizc lit dans nos chairs jusqu'à la cervelle :

Citation :
« Il priait » aux yeux des autres et à ses yeux mêmes, mais sa prière n’était qu’un paravent destiné à cacher l’immensité de sa non-prière… c’était donc un acte d’expulsion, un acte « excentrique » qui nous projetait au-dehors de cette église dans l’espace infini de la non-foi absolue, un acte négatif, l’acte même de la négation.
[…]
A vrai dire c’était comme si une main avait retiré à cette messe sa substance et son contenu –et le prêtre continuait de se démener, de s’agenouiller, de passer d’un côté de l’autel à l’autre, et les enfants de chœur faisaient sonner leurs clochettes, et des volutes de fumée montaient de l’encensoir, mais tout le contenu s’en échappait comme le gaz d’un ballon crevé, et la messe devint toute flasque dans sa terrible impuissance… pendante… incapable de procréer ! Et cette privation de contenu était un meurtre perpétré en marge, en dehors de nous, en dehors de la messe, par le moyen d’un commentaire muet mais meurtrier d’une personne de l’assistance.
[…]
Le processus qui se déroulait devant mes yeux dénudait la réalité in crudo… il commençait par anéantir le salut et de ce fait rien ne pouvait plus sauver toutes ces gueules d’abrutis, nauséabondes, dépouillées maintenant de tout style et offertes toutes crues, comme de bas morceaux de viande à l’étal d’une boucherie. Ce n’était plus « le peuple », ce n’étaient plus « les paysans » ni même « des hommes », c’étaient des créatures telles quelles… telles quelles… et leur saleté naturelle s’était vue subitement amputée de la grâce. Mais à l’anarchie de cette foule fauve aux milles têtes correspondait, non moins arrogante, l’impudeur de nos propres visages qui cessèrent d’être « intelligents », ou « cultivés », ou « délicats » et devinrent comme des caricatures privées de leur modèle, soudain telles qu’en elles-mêmes et nues comme des postérieurs ! Et ces deux explosions de difformité, la seigneuriale et la paysanne, se rejoignaient dans le geste du prêtre qui célébrait…. Quoi ? Rien… Ce n’est pas tout cependant.
L’église n’était plus une église. L’espace y avait fait irruption, mais un espace cosmique déjà et noir, et cela ne se passait même plus sur terre, ou plutôt la terre se transforma en une planète suspendue dans le vide de l’univers, le cosmos fit sentir sa présence toute proche, nous étions en plein dedans. Au point que la lumière vacillante des cierges et même la lumière du jour, qui nous parvenait à travers les vitraux, devinrent noires comme de l’encre. Nous n’étions donc plus à l’église, ni dans ce village, ni sur la terre, mais –conformément à la réalité, oui, conformément à la vérité –quelque part dans le cosmos, suspendus avec nos cierges et notre lumière, et c’est là-bas, dans l’espace infini, que nous manigancions ces choses étranges avec nous et entre nous, semblables à des singes qui grimaceraient dans le vide.


« Cette pensée était de l’alcool pur : pourquoi avec lui toute pensée était-elle toujours fascinante ou repoussante, toujours passionnée et tendue à l’extrême ? »


*Photographie de Chris Poppos