mardi 31 mars 2015

La Contemplation du monde – Figures du style communautaire (1993) de Michel Maffesoli






Le courant du post-modernisme en sciences sociales souffre et bénéficie de l’impopularité qu’impliquent le manque de rigueur et le caractère spéculatif de sa réflexion. L’enthousiasme et l’animosité semblent se cristalliser particulièrement autour de la personne de Michel Maffessoli, et ce depuis qu’il a dirigé la thèse d’Elisabeth Teissier, célèbre astrologue pour média populaires, à peine sobrement intitulée « Situation épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination-rejet dans les sociétés postmodernes » (lire en particulier l'article suivant : LE MAFFESOLISME, UNE « SOCIOLOGIE » EN ROUE LIBRE. DÉMONSTRATION PAR L’ABSURDE).


Ne nous arrêtons pas à ces querelles de village et voyons plutôt ce que Michel Maffessoli a dans le ventre. Le programme est intéressant : le postmodernisme en sciences sociales se veut critique vis-à-vis de la tradition philosophique et rationnelle classique. Toutefois, la lecture de la Contemplation du monde, ouvrage déjà vieux de vingt ans, ne résiste pas à l’épreuve et les nouveaux moyens qu’il se propose de déployer pour analyser la société paraissent déjà plus moisis que ceux qu’il s’était proposé de dépasser. Se débarrasser des carcans d’antan serait certes libérateur si celui qui se libère n’en profitait pas pour exacerber sa propre ambition à devenir le gourou intellectuel des générations suivantes. Ainsi, Michel Maffessoli construit sa réflexion autour des axiomes arbitraires de ses opinions de comptoir, enrobées d’un verbiage complaisant : 


« Progressivement, l’imaginaire, que la modernité pouvait considérer comme étant de l’ordre du superflu ou de la frivolité, tend à retrouver une place de choix dans la vie sociale. »


Là où les phénomènes ne surviennent pas, Michel Maffessoli les invente. Le post-modernisme s’apparente alors au discours de celui qui, pour se désennuyer, fait semblant de découvrir des vérités générales. Rien à dire ? Ce n’est pas grave, on se cache derrière le prétexte du post-modernisme : « Bien sûr je force le trait. Comme souvent, je propose l’analyse d’un paroxysme ». Catégorie fourre-tout, le post-modernisme est aussi décrit comme « reprise d’éléments pré-modernes qui sont utilisés et vécus d’une manière différente ». La pré-modernité concerne donc tout ce qui se passe avant les années 1960. En voilà du grain à moudre. Un homme de grande érudition, comme C. G. Jung par exemple, aurait peut-être eu des choses à nous apprendre à ce sujet (d’ailleurs, ne l’a-t-il pas déjà fait dans son œuvre ?), mais dans le cas de Michel Maffessoli, l’approximation est la seule rigueur connue : 


« Je pense en particulier à la Grèce ancienne qui fit de la culture de soi le pivot de l’organisation de la cité. N’étant pas spécialiste en la matière, je fais uniquement une référence métaphorique, référence ayant pour but d’éclairer le temps présent ».


L’approximation n’est pas seulement de fond. Elle est aussi de forme, gonflée de corrections, de néologismes hasardeux, de modalisateurs, de guillemets et italiques approximatifs (« L’ensemble de la société est atteint par l’usure du temps. D’où l’espèce de palingénésie [en italique] que cela induit. Je veux dire que, par une sorte de processus cyclique, c’est à partir du chaos que s’opère une re-création totale »). 


Bien qu’il comporte presque 200 pages, la Contemplation du monde pourrait se limiter à sa préface. Tout y est déjà dit (« J’entends […] établir un simple constat : reconnaître la profusion, le rôle et la prégnance de l’image dans la vie sociale ») et le reste de l’ouvrage ne serait qu’une laborieuse paraphrase. Vous pourrez toutefois la parcourir pour prendre connaissance d’une méthode originale, bien que sans valeur, et qui consiste à trouver dans les phénomènes sociétaux, les preuves d’un fantasme personnel. Ainsi, imaginant que l’image révolutionne la manière d’être à l’autre, Michel Maffessoli énonce ces plates constatations : « L’image est consommé, collectivement, ici et maintenant. Elle sert de facteur d’agrégation, elle permet de percevoir le monde et non de le représenter. Et même si on peut la récupérer d’un point de vue politique, elle a surtout une fonction mythologique : elle favorise le mystère, c’est-à-dire des initiés entre eux » ; ou encore « […] la télévision permet de « vibrer » en commun ». Post-modernisme ou consumérisme ? L’un et l’autre ne semblent pas seulement reliés par un intérêt platonique (« J’essaierai de montrer que l’objet n’isole pas, mais qu’il est, au contraire, un vecteur de communion »). A cet égard, il serait bon de calmer l’enthousiasme halluciné de Michel Maffessoli en citant, par exemple, cet extrait de Beauté fatale écrit par Mona Chollet :


« L'anthropologue [ Bruno Remaury ] observe que la publicité emprunte aux "grands récits" mythologiques ou littéraires, voire les confisque, en les appauvrissant systématiquement : elle réduit par exemple la thématique du "vol merveilleux" au "confort d'un fauteuil d'avion", ou celle du philtre d'amour à une "bouchée chocolatée". Il pointe sa dimension simplificatrice, mensongère, infantilisante, qui inhibe l'individu et le rassure à bon compte là où les grands récits visent à le jeter hors de lui-même, à le transformer, à l'émanciper. Il estime toutefois que "le récit de marque est moins la cause d'un appauvrissement de l'imaginaire contemporain qu'il n'en est un des signes, un témoin majeur". 


La pensée de Michel Maffessoli donnerait presque légitimité à l’inconscience généralisée des foules. Ses idées sont éthiquement contestables puisqu’il supprime la conscience individuelle au profit d’une conscience collective qui semble abrutie par l’image divine et l’objet sacré. Il enchaîne l’homme en méconnaissant ses causes, et réduit par exemple la sphère d’exercice du politique à l’individuel égocentrique, niant ainsi la responsabilité des hautes instances du pouvoir qui produisent et manipulent justement par l’image. La contemplation du monde ne serait-elle qu’un plaidoyer pour l’acception sereine de la propagande ? 


Sortez dans la rue, discutez avec des amis ou des inconnus, allez vous biturer dans les troquets, vous apprendrez certainement plus qu’en lisant cet essai creux et pourtant prétentieux.

Si pensée il y a, et en admettant qu'elle circule, son moyen de transport est le véhicule-tautologie :

Citation :
« Le style comme ensemble de formes ordonnées, ressenties comme telles, est donc une caractéristique contemporaine largement répandue.»


Là où Maffesoli se différencie un peu de la majorité intellectuelle, c'est qu'il sublime le temps présent par rapport au temps passé. Ainsi, il redécouvre avec émerveillement que les êtres humains peuvent parfois se rassembler pour le simple plaisir d'être ensemble. On peut donner des cours à la Sorbonne pour transmettre un tel savoir :

Citation :
« Agrégations qui ne doivent plus rien à une programmation rationnelle, mais reposent plutôt sur le désir d’être avec le semblable, quitte pour cela à exclure le différent. »


*Photo de Jann Haworth

dimanche 29 mars 2015

L’argent (1890) d'Emile Zola






Malgré les abondantes études qu’Emile Zola consacra à la question sociale et au marxisme en amont de l’écriture de ce volume, le roman de L’Argent ne permet pas de saisir d’un coup d’œil la nature du système économique de la fin du 19e siècle. 400 pages de réflexion dans ses brouillons seront réduites à un feuillet dans le roman ; pour le reste, Emile Zola connaissait mal la Bourse. Sa vie durant, il n’eut jamais à gérer ses finances. Son éditeur Fasquelle lui tenait lieu de banquier et Zola lui demandait à mesure les sommes dont il avait besoin, sans qu’il ne lui soit nécessaire de se préoccuper plus attentivement des mécanismes de la banque. 


C’est tant pis mais c’est aussi tant mieux : nous n’apprendrons peut-être pas grand-chose de surprenant concernant les processus déjà avides qui fondent le système bancaire à la fin de ce siècle (les processus de notre époque, bien plus abstraits et enchevêtrés, seraient une source mille fois plus prodigue en étonnement et consternation) mais nous suivrons avec émotion la démonstration dressée par Emile Zola pour traduire ce que suscita peut-être son étude préalable : le grand scandale selon lequel la misère n’est pas provoquée par l’argent mais par l’accaparement de l’argent dans une société qui se fonde sur l’exploitation des multitudes par quelques privilégiés. 


L’intrigue s’inspire de l’affaire Bontoux qui suscita le Krach de l’Union générale en janvier 1882. Cette déconfiture fut ensuite utilisée pour accuser, entre autres, les juifs et les francs-maçons. Ce roman traduit d’ailleurs très bien l’antisémitisme naissant et relié aux envies, aux jalousies et aux ambitions folles dont la source est la concurrence économique. Le discours d’Emile Zola est intelligent et mesuré. Il aurait été facile de blâmer uniquement l’argent et d’en faire l’image d’un dieu avilissant qui soumet une population d’êtres humains purs par nature, mais Emile Zola préfère souligner la culpabilité de l’homme dans l’établissement d’un système dominé par l’argent. A cause de l’homme, l’argent est devenu sale : il a tout souillé, même, et surtout, le désir. Et dans cette décrépitude du lien, de l’estime et de la dignité, que devient l’amour ? 


A travers L’Argent, Emile Zola s’est posé beaucoup de questions qui ont le mérite de l’intemporalité. Saurons-nous jamais créer quelque chose de noble avec et malgré l’argent, ou notre nature même nous en empêchera-t-elle toujours ? 

A l'une des sources de l'antisémitisme ?

Citation :
« Ah ! le juif ! il avait contre le juif l’antique rancune de race, qu’on trouve surtout dans le midi de la France ; et c’était comme une révolte de sa chair même, une répulsion de peau qui, à l’idée du moindre contact, l’emplissait de dégoût et de violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu’il pût se vaincre. Mais le singulier était que lui, Saccard, ce terrible brasseur d’affaires, ce bourreau d’argent aux mains louches, perdait la conscience de lui-même, dès qu’il s’agissait d’un juif, en parlait avec une âpreté, avec des indignations vengeresses d’honnête homme, vivant du travail de ses bras, pur de tout négoce usuraire. Il dressait le réquisitoire contre la race, cette race maudite qui n’a plus de patrie, plus de prince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de reconnaître les lois, mais en réalité n’obéissant qu’à son Dieu de vol, de sang et de colère ; et il la montrait remplissant partout la mission de féroce conquête que ce Dieu lui a donnée, s’établissant chez chaque peuple, comme l’araignée au centre de sa toile, pour guetter sa proie, sucer le sang de tous, s’engraisser de la vie des autres. Est-ce qu’on a jamais vu un juif faisant œuvre de ses dix doigts ? est-ce qu’il y a des juifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le travail déshonore, leur religion le défend presque, n’exalte que l’exploitation du travail d’autrui. Ah ! les gueux ! »

Citation :
« Ah ! ce Gundermann, ce sale juif, qui triomphe parce qu’il est sans désirs !… C’est bien la juiverie entière, cet obstiné et froid conquérant, en marche pour la souveraine royauté du monde, au milieu des peuples achetés un à un par la toute-puissance de l’or. Voilà des siècles que la race nous envahit et triomphe, malgré les coups de pied au derrière et les crachats. Lui a déjà un milliard, il en aura deux, il en aura dix, il en aura cent, il sera un jour le maître de la terre. Je m’entête depuis des années à crier cela sur les toits, personne n’a l’air de m’écouter, on croit que c’est un simple dépit d’homme de Bourse, lorsque c’est le cri même de mon sang. Oui, la haine du juif, je l’ai dans la peau, oh ! de très loin, aux racines mêmes de mon être ! »


Pour une définition honnête du crédit :
Citation :
« Comprenez donc que, dans ces questions de crédit, il faut toujours frapper l’imagination. L’idée de génie, c’est de prendre dans la poche des gens l’argent qui n’y est pas encore. »


L'argent devient abstrait, s'éloigne de ses racines vitales et perd toute force d'incarnation. Est-ce la première étape d'une nouvelle barbarie ?
Citation :
« Et Saccard, qui le regardait toujours, s’émerveillait de le voir avaler son lait à lentes gorgées, d’un tel effort, qu’il semblait ne devoir jamais atteindre le fond du bol. On l’avait mis au régime du lait, il ne pouvait même plus toucher à une viande, ni à un gâteau. Alors, à quoi bon un milliard ? Jamais non plus les femmes ne l’avaient tenté : durant quarante ans, il était resté d’une fidélité stricte à la sienne, et, aujourd’hui, sa sagesse était forcée, irrévocablement définitive. Pourquoi donc se lever dès cinq heures, faire ce métier abominable, s’écraser de cette fatigue immense, mener une vie de galérien que pas un loqueteux n’aurait acceptée, la mémoire bourrée de chiffres, le crâne éclatant de tout un monde de préoccupations ? Pourquoi cet or inutile ajouté à tant d’or, lorsqu’on ne peut acheter et manger dans la rue une livre de cerises, emmener à une guinguette au bord de l’eau la fille qui passe, jouir de tout ce qui se vend, de la paresse et de la liberté ? Et Saccard, qui, dans ses terribles appétits, faisait cependant la part de l’amour désintéressé de l’argent, pour la puissance qu’il donne, se sentait pris d’une sorte de terreur sacrée, à voir se dresser cette figure, non plus de l’avarice classique qui thésaurise, mais de l’ouvrier impeccable, sans besoin de chair, devenu comme abstrait dans sa vieillesse souffreteuse, qui continuait à édifier obstinément sa tour de millions, avec l’unique rêve de la léguer aux siens pour qu’ils la grandissent encore, jusqu’à ce qu’elle dominât la terre. »


*Peinture de Richard Estes

mercredi 25 mars 2015

La Quête du Saint Graal (v. 1225)





La Légende du Roi Arthur aurait été favorisée par la dynastie des Plantagenêts pour justifier leur pouvoir en liant la légende et la réalité politique. L’entreprise fut une réussite populaire considérable au-delà de ses ambitions politiques originelles. Il semble en effet que la légende arthurienne ait rencontré un succès tel qu’elle n’épargna pas même les moines. Les instances chrétiennes les plus sérieuses ne considéraient pas d’un bon œil ces ferments d’hérésie. L’affirmation du pouvoir religieux chrétien au Moyen Âge se révèle clairement en analysant les romans successifs qui constituent la légende arthurienne. Les premiers romans font la part belle aux éléments païens de la mythologie celtique mais avec la Quête du Saint Graal, le paganisme trouve sa condamnation la plus explicite. 


Il faut d’abord lire le Conte du Graal de Chrétien de Troyes pour réaliser que cette continuation, attribuée à Gautier Map, se présente comme l’itinéraire pratique de conversion à l’usage du pur chrétien. On retrouve les personnages de Lancelot et de Perceval, amoindris ici par la présence d’un nouveau chevalier de la Table Ronde : Galaad. Alors que Lancelot et Perceval renvoient aux origines celtiques de la légende, Galaad arrive avec sa pureté toute chrétienne. Il relève les épreuves du Siège Périlleux et de l’Epée fichée dans le roc. Ces épreuves qui semblaient merveilleuses jusqu’alors ne l’étaient qu’à cause de l’ignorance dans laquelle étaient maintenus les pêcheurs, c’est-à-dire les mauvais chrétiens. 


« Et s’ils trouvent peu d’aventures, c’est parce que « les aventures qui adviennent maintenant sont les signifiances et les manifestations du Saint-Graal, dont les signes n’apparaîtront jamais aux pécheurs ». »


Le Saint-Graal apparaissait à Lancelot et Perceval comme le symbole horrifique et fascinant d’un monde inaccessible. A travers eux, le lecteur pouvait aussi s’effrayer de ce vase légendaire qui, depuis Robert de Boron, aurait recueilli le sang du Christ. Galaad semble au contraire étrangement creux, inconsistant, sans personnalité. Peu d’émotions le traversent et il avance sur le chemin de sa quête comme s’il ne devait jamais réfléchir : parce qu’il le doit. Et devant les merveilles du Siège Périlleux et de l’Epée magique, son humilité seule semble lui permettre d’accéder à leur signification véritable.


La lecture de cette Quête du Saint-Graal est éblouissante car elle révèle comment l’histoire primitive de Chrétien de Troyes a été réutilisée pour permettre à une conception religieuse de s’exprimer, dans la tentative de persuader ses lecteurs de suivre l’exemple de Galaad et de devenir comme lui un pur chrétien. Lancelot et Perceval, détournés de Dieu par l’amour de la chevalerie ou par l’excès de courtoisie, sont trop ancrés dans le monde pour pouvoir comprendre les merveilles d’un territoire enchanté. Il fallait que Galaad s’annonce pour que l’étendue magique d’un royaume trouve enfin sa signification. On comprend également en quel sens le christianisme se percevait comme processus de sur-rationalisation. 


La Quête du Saint-Graal constitue un parfait exemple du pouvoir que la littérature peut exercer sur le monde. La légende arthurienne constitue un bon exemple qu’il nous est facile d’observer de notre point de vue détaché de lecteurs de l’ère moderne. Reste ensuite à s’interroger sur les modalités d’expression de notre propre Légende arthurienne, sans doute encore trop enveloppante et proche pour se laisser enrober facilement par nos regards.


Citation :
« Après cette table, il y eut encore la Table Ronde établie selon le conseil de Merlin et pour une grande signifiance. On l’appelle Table Ronde pour désigner par là la rondeur du monde, et le cours des planètes et des astres au firmament ; dans les révolutions célestes on voit les étoiles et mainte autre chose, aussi peut-être dire que la Table Ronde représente bien le monde. »


Citation :
« Quand ils furent tous assis, ils entendirent approcher un bruit de tonnerre, si prodigieux qu’ils crurent que le palais allait s’écrouler. Et voici qu’entra un rayon de soleil qui fit la salle sept fois plus claire qu’elle n’était auparavant. Ceux qui étaient là furent comme s’ils étaient illuminés par la grâce du Saint Esprit, et commencèrent à se regarder les uns les autres : tous, grands et petits, étaient silencieux. Lorsqu’ils furent demeurés longtemps, sans que nul d’entre eux eût pouvoir de parler, à s’entre-regarder comme bêtes muettes, le Saint-Graal parut, couvert d’une pièce de soie blanche ; mais personne ne put voir qui le portait. Il entra par la grand-porte et, dès qu’il y eut pénétré, la salle se remplit de bonnes odeurs comme si toutes les épices de la terre s’y fussent épandues. »


Citation :
« La mort d’Abel en ce temps où il n’y avait encore que trois hommes sur terre, annonçait la mort du vrai Crucifié, Abel signifiant la Victoire, et Caïn représentant Judas. Ainsi que Caïn salua son frère avant de le tuer, Judas devait saluer son Seigneur avant de le livrer à la mort. »


Un des charmes de cette lecture médiévale selon la préface :

Citation :
« On peut mesurer aisément toute la distance qui sépare notre intelligence de l’âme de celle que possédait le Moyen Age ; il suffit pour cela de mesurer l’étrange ignorance où nous sommes du mal inhérent à notre nature. Lorsque nous découvrons soudain sa puissance, nous demeurons stupéfaits. Nous ne pensions pas que tout cela fût caché dans l’homme. Les médiévaux le savaient exactement. Ils vivaient comme dans la compagnie familière de la faiblesse ou de la méchanceté de la nature ; mais aussi ils savaient lui faire face, la combattre et la confesser. »

lundi 23 mars 2015

L’Enéide (19 av. J.-C.) de Virgile


Peut-on retenir autre chose de cette Enéide que son statut d’œuvre de commande, ainsi que le déplore Simone Weil dans L’Enracinement lorsqu’elle écrit que les vers de Virgile « sont souvent délicieux à lire, mais malgré cela, pour lui et ses pareils, il faudrait trouver un autre nom que celui de poète » car « la poésie ne se vend pas » ? Sous la demande d’Auguste, Virgile devait en effet écrire une œuvre qui lui permettrait de promouvoir les valeurs romaines et de glorifier les exploits de la gens Julia dont le nom se rattache à Iule, le fils d’Enée, et à laquelle appartenaient Jules César et Auguste, fils adoptif et petit-neveu de César. La raison n’est toutefois pas suffisante pour retirer à Virgile son nom de poète. La commande constitue le fondement pratique et pragmatique –le prétexte peut-être- à partir duquel l’imagination, la créativité et le talent littéraire de Virgile vont pouvoir se manifester et dépasser les exigences du cahier de charge poétique : Virgile est parti d’Auguste, mais il l’a sans doute oublié pendant une bonne partie des périples d’Enée.


Il est difficile de parler de la forme de L’Enéide car, à moins de la lire en latin, elle dépend souvent des différentes traductions. Celle qui est proposée ici réussit à conserver toute la complexité des références sans alourdir ni compliquer la construction de la phrase. Elle permet également de prendre conscience de l’éclat que peut provoquer la simplicité et le dépouillement d’une phrase dans l’expression des thèmes universels de la mort, de la peur ou de l’honneur. Il n’en reste pas moins que le lecteur qui ne maîtrise pas parfaitement l’histoire et la mythologie antiques devra s’arrêter souvent pour prendre connaissance des dieux, des personnages, des lieux et des situations évoquées. Ce n’est pas nécessaire mais les différents niveaux de compréhension du texte ne peuvent surgir qu’à condition de fournir cet effort : on comprend alors comment l’exaltation du temps présent surgit brusquement dans ses rapports constants avec le passé (à travers la généalogie et la légende) et avec le futur (à travers les oracles).


Les morts et les dieux interviennent en effet souvent pour influer le cours des événements que fondent les vivants et posent de nombreuses questions sur la liberté des personnages. Les dieux savent ce qui va advenir et pourtant, eux-mêmes ne peuvent pas s’empêcher de lutter contre certaines fatalités. C’est Junon par exemple qui se justifie :


« Il ne me sera pas donné de fermer à Enée le royaume de Latinus, et les destins lui réservent immuablement Lavinie pour femme ? Soit ! mais il m’est permis de faire traîner les choses, et de mettre des retards à l’accomplissement de desseins aussi grands ; mais il m’est permis d’exterminer les peuples des deux rois ! »


De même, Evandre se lamente lorsqu’il retrouve son fils Pallas tué lors d’un combat aux côtés d’Enée. Mais cette mort était écrite, et Evandre n’en veut pas à Enée, pourtant responsable de l’embrigadement de Pallas, mais à Turnus, leur adversaire commun, car c’est à cause de lui que l’initiative de la guerre a eu lieu, Enée désirant simplement fonder une ville sur le territoire Latin et épouser la fille du roi Latinus. L’horizon lointain de tout événement semble donc déterminé, mais rien n’est assuré concernant les moyens d’y parvenir. Cette hésitation teinte toute gloire de mélancolie et rend toute mort plus insignifiante, mais en même temps, elle place la gloire et la mort comme éléments constitutifs du destin en lui-même : dans l’insignifiance généralisée, tout devient alors prétexte à postérité. 


Cette ambivalence se poursuit dans la personnalité d’Enée. Si L’Enéide n’était qu’une œuvre de commande sans originalité, Virgile aurait-il pris le risque de faire de son protagoniste, représentant de la lignée d’Auguste, un personnage souvent retiré, en proie au doute, à la peur et parfois à la faiblesse ? On peut rapprocher ces caractéristiques de la prudence et de la sagesse auxquelles voulait s’identifier Auguste, mais elles sont aussi la marque d’une littérature qui se montre déjà attentive à la réflexion personnelle et à l’expression de l’ambivalence. 


L’Enéide n’est pas qu’une histoire de batailles et de conquêtes territoriales et nous aide à approcher la culture romaine antique en revivant ses légendes. On peut la lire méticuleusement et considérer que Virgile offrit cette histoire à Auguste comme Vulcain offrit à Enée le bouclier représentant la gloire de ses descendants, mais on peut aussi la lire comme la transposition personnelle des tourments d’un héros qui s’autorise parfois la faiblesse de devenir homme. 




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Énée fuyant Troie, Federico Barocci (1598)
Citation :
Ces événements n’arrivent pas sans la volonté des dieux ; et ils ne permettent pas que tu emmènes Créuse comme compagne : celui qui règne sur le haut Olympe le défend. Un long exil t’attend, et il te faudra sillonner la vaste plaine liquide de la mer, et tu viendras sur la terre d’Hespérie, où, fleuve lydien parmi les guérets opulents, coule d’une eau calme le Tibre. Là, une fortune florissante, un royaume, une royale épouse te sont réservés ; cesse de verser des larmes sur ta Créuse chérie.



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Banquet de Didon (au milieu) et Énée (à la droite de Didon), dans le Vergilius romanus (manuscrit du ve siècle)

Citation :
« Alors Junon toute puissante, ayant pitié [des longues douleurs de Didon] et de sa mort pénible, envoya Iris du haut de l’Olympe pour dégager cette âme en lutte avec les liens du corps. […] Proserpine n’avait pas encore enlevé de sa tête le cheveu blond ni dévoué sa tête à l’Orcus stygien. Iris, donc, déployant par le ciel ses ailes crocéennes et couvertes de rosée qui reflètent au soleil les nuances de mille couleurs, Iris vole et s’est arrêtée au-dessus de la tête de Didon : « Je porte, comme j’en ai l’ordre, ce gage sacré à Dis et je t’affranchis de ton corps. » Elle dit, et sa droite coupe le cheveu : d’un seul coup toute la chaleur s’est dissipée, et la vie s’en est allée dans les vents. »



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Combat de boxe entre Entellus et Darès pour les jeux funèbres d'Anchise, mosaïque de sol d'une villa gallo-romaine de Villelaure, v. 175, Villa Getty (71.AH.106)

Citation :
« Du lieu de l’assemblée, avec ses milliers d’hommes, il se rend au tombeau, au milieu d’un immense cortège. Là, suivant le rite des libations, il épanche à terre deux coupes d’un pur Bacchus, deux autres de lait frais, deux autres de sang sacré ; puis, il jette des fleurs vermeilles, en disant : « Salut, mon vénéré père, pour la seconde fois ; salut, cendres qui vainement me sont rendues, âme et ombre paternelles ! Il ne m’a pas été permis de hercher avec toi les rivages d’Italie, les champs promis par les destins, et, quel qu’il soit, le Tibre d’Ausonie ! »

dimanche 22 mars 2015

Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B (2012) de Jacques Tardi






Le projet de cette bande dessinée découle d’un dialogue entre Jacques Tardi et son père René Tardi. René Tardi a été déporté au camp de concentration du Stalag II B pendant quatre ans alors qu’il traversait les années les plus vives de son existence, entre 20 et 25 ans, à un âge où l’on est en droit d’espérer de la vie des images plus gaies que celle d’une fosse à merde commune et d’appels interminables dans le froid, le ventre vide. Retrouvant une vie plus normale, René Tardi n’a pas cessé de se souvenir de ces années en les transcrivant dans des cahiers d’écolier. Jacques Tardi revient sur cette documentation massive, intarissable de détails, pour les mettre à la disposition de son lecteur dans un album de presque deux cent planches qui ne lésine pas, à son tour, sur la qualité informative.


On pourra évidemment saluer Jacques Tardi pour son travail documentaire salutaire, mais pas seulement car s’il fait œuvre pédagogique de façon explicite, son album délivre aussi en filigrane des vérités qui échappent à la démonstration.


La première vérité –évidente pour ceux qui ont vécu l’expérience et pour leurs proches les plus immédiats- est celle de l’illégitimité du discours sur le camp de concentration lors de la libération des détenus. Les personnes qui sont nées à une époque qui avait déjà accepté et reconnu l’horreur de la vie dans les camps de concentration ne pensent pas qu’il ait pu y avoir un moment au cours duquel le droit à la parole était pratiquement refusé aux déportés. C’est pourtant une réalité qui a certainement dû contribuer à former le sentiment de culpabilité qui s’exprime encore avec vigueur :


" A son retour, Jean n’a pas pu prendre la parole, exprimer, rendre compte, raconter en détails les quatre sinistres années de privation de liberté. Pire, lorsqu'il lui arrivait de les évoquer, mon grand-père maternel, qui avait fait la Première Guerre mondiale, lui clouait le bec, raillant cette armée de vaincus de mai-juin 1940… « Ah, disait-il, voilà le « grand militaire » qui va nous raconter ses exploits ! ». Je me souviens qu'alors, mon père, plutôt que d'entrer en conflit avec cet ancien combattant médaillé - de surcroît son beau-père!-, avalait sans mot dire cette nouvelle humiliation et replongeait dans le silence. Sans doute comme des centaines de milliers d'autres qui, comme lui, n'avaient en effet ni exploit ni victoire magnifique à revendiquer, contrairement aux héros des tranchées..."


La deuxième vérité découle de la précédente : les déportés ont d’autant plus de mal à exprimer la cruauté des années vécues dans les camps de concentration à cause de l’infamie anodine des procédés mis en place. Rien d’éclatant ni de tonitruant, aucune mort causée directement, pas de sévices adressés à même la chair. La torture découle de la négligence, du mépris de l’être humain, de la hiérarchie injustifiée. Si l’on écoute les témoignages des déportés au sens littéral, on prendra connaissance des humiliations verbales, de la négligence vestimentaire et alimentaire, de l’insalubrité des lieux de vie, des tâches dégradantes à effectuer, de la violation de l’intimité et des rituels arbitraires. Les soldats de la génération précédente, ceux qui avaient combattu dans les tranchées, devaient légitimement avoir envie de déprécier ce genre de témoignage pour donner à nouveau droit de cité à leurs propres souffrances. Il fallait trouver une façon différente de s’exprimer pour que les déportés puissent faire comprendre que derrière ces menus vices quotidiens se cachait une menace beaucoup plus sombre, sournoise et destructrice. La faim qui rend fou, la saleté qui aliène, la hiérarchie qui corrompt, sont au-delà des mots.

Jacques Tardi offre la parole à son père qui témoigne pour tous les gens de sa génération ayant connu les camps de concentration, et il se fait le porte-parole des générations suivantes pour instaurer le dialogue du doute, de l’incompréhension qui doit se résoudre par une plus grande proximité. Le ton du dialogue est juste, ne s’interdisant ni les constatations glaçantes, ni les piquées pleines d’humour et de légèreté. Comme Jacques Tardi intervient directement dans l’album, il ne tombe pas dans le piège d’imprimer sa subjectivité dans l’arrière-plan documentaire, ce qui laisse au témoignage du père toute son intégrité. L’extrémité de l’expérience vécue ne doit pas séparer, elle doit au contraire réunir les générations, et c’est l’impression chaleureuse et tendre qui reste au moment de tourner la dernière page de cet album.


Citation :
La France, trop sûre d’elle, n’est pas prête. Du 3 septembre au 10 mai 1940, il ne se passe rien. Nous ne profitons bien sûr pas de ce délai de neuf mois pour tout organiser. Les Allemands ne bougent pas, nous ne bougeons pas, nous attendons. C’est la « Drôle de guerre ». Et puis, à la date choisie par eux, le 10 mai, c’est l’offensive, le 13, les Fridolins rentrent chez nous comme dans un camembert bien fait, bien que, par endroits, une résistance acharnée tente de les repousser. Des soldats français se sont quand même battus et bien battus, mais rien ne peut arrêter l’élan de la Wehrmacht. Le 22 juin, c’est l’Armistice, Paris occupé, Adolf au Trocadéro. Les Anglais vont rester les seuls à continuer la guerre. Le gouvernement français, lui, va se lancer allègrement dans la collaboration avec les Allemands. Quelle honte !

Citation :
- Où sont les tirailleurs sénégalais, je n’en vois pas un seul ? Je ne vois pas non plus de P.G. nord-africain.
- Ceux qui avaient été acheminés en Allemagne ont été rapatriés en France et bouclés dans des camps à la frontière : des frontstalags. Non seulement ils s’étaient fait trouer la peau pour les beaux yeux de la République française, mais en plus, le Grand Reich n’en voulait pas sur son territoire. Ces « indigènes » vont devoir bosser en France occupée, mais sous surveillance française. Prisonniers deux fois, en somme !

Citation :
La « chasse aux juifs » avait débuté en Allemagne et en Europe centrale, bien avant la guerre… Nous le savions. Souviens-toi des gamins accueillis à l’école à Valence, dès 1933…

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jeudi 19 mars 2015

Propos sur le bonheur (1925) d'Alain






Le passage à vide est un cercle vicieux ; le bonheur est un cercle vertueux. Plutôt que d’attendre passivement que le bonheur tombe de lui-même au fin fond de nos gosiers affamés, Alain nous encourage à utiliser nos forces pour le dévoiler. On commence à s’activer en croyant que le bonheur est la destination et pour peu que l’on persiste, on finit par découvrir que le bonheur est le trajet en lui-même. 


« Quand [le bonheur] paraît être dans l'avenir, songez-y bien, c'est que vous l'avez déjà. »


Alain se trouve dans la continuité de Spinoza qui rejetait le libre-arbitre et la contingence pour valoriser une philosophie de l’action. Il ne connaîtra sans doute jamais les causes exactes de ses agissements, mais il voudra ce qu’il agit, et c’est en cela que connaître et vouloir ne font qu’un. Alain développe particulièrement ce que Spinoza avait évoqué plus laconiquement et mystérieusement dans son Ethique lorsqu’il écrivait par exemple :


« Celui qui a un Corps apte à un très grand nombre de choses, celui-là a une Ame dont la plus grande partie est éternelle. »


Alain propose une pratique de la connaissance intuitive du corps en soulignant l’importance du travail corporel, de la posture et de l’écoute de ses rythmes, flux et créations physiologiques, loin de la dualité réductrice qui sépare corps et âme. 


D’autres similitudes se retrouvent. Lorsque Spinoza avait écrit que : « l’homme libre, qui vit parmi les ignorants, s’applique autant qu’il le peut à éviter leurs bienfaits », Alain déplore la sollicitude venimeuse :


« Je plains l’homme sensible et un peu poltron qui est aimé, choyé, couvé, soigné de cette manière-là. Les petites misères de chaque jour, coliques, toux, éternuements, bâillements, névralgies, seront bientôt pour lui d’effroyables symptômes, dont il suivra le progrès, avec l’aide de sa famille, et sous l’œil indifférent du médecin, qui ne va pas, vous pensez bien, s’obstiner à rassurer tous ces gens-là au risque de passer pour un âne.
[…]
Le remède ? Fuir sa famille. Aller vivre au milieu d’indifférents qui vous demanderont d’un air distrait : « Comment vous portez-vous ? », mais s’enfuiront si vous répondez sérieusement ; de gens qui n’écouteront pas vos plaintes et ne poseront pas sur vous ce regard chargé de tendre sollicitude qui vous étranglait l’estomac. Dans ces conditions, si vous ne tombez pas tout de suite dans le désespoir, vous guérirez. Morale : ne dites jamais à quelqu’un qu’il a mauvaise mine. »



Malgré tous les rapprochements qu’il est possible de faire entre L’Ethique de Spinoza et les Propos sur le bonheur d’Alain, les deux livres sont loin d’être identiques –on ne peut pas rendre de meilleur hommage à Spinoza qu’en s’extrayant de ses influences premières pour devenir son propre créateur. Plus proche de nous et entravé par moins d’obstacles sociaux et politiques, Alain écrit dans une langue plus accessible et imagée. Les chapitres sont brefs et indépendants, mais ce serait une erreur de vouloir les lire ponctuellement et avec désinvolture. Si les chapitres ne sont pas classés par ordre chronologique de rédaction, c’est que leur enchaînement est implicitement porteur de sens. 


 Lorsque je reviens sur ce texte en picorant par-ci, par-là, je ne trouve pas la même intensité qu'en le lisant d'un bloc et dans l'observation de l'épanouissement de la pensée. Alain a crée un émerveillement souterrain qui ne peut se découvrir que dans la continuité, et non dans la discontinuité du picorage. Lus d’une traite ou presque, Les Propos sur le bonheur accélèrent le rythme cardiaque, entraînent une surconsommation d’oxygène et déclenchent l’émission bienfaisante d’endorphines. J’ai envie de faire lire ce livre à tous les gens qui sont tristes mais surtout à ceux qui se sentent encore capables de faire déborder leurs forces hors d’eux-mêmes. 


Citation :
« C'est un grand art quelquefois de vouloir ce que l'on est assuré de désirer. »


Citation :
"Quand on conseille aux hommes de rechercher une vie moyenne, tranquille et assurée, on ne leur dit pas assez qu'il leur faudra aussi beaucoup de sagesse pour la supporter."


Citation :
« Et l’homme qui crie et s’irrite la gorge est le même qui chantera ; car chacun reçoit en héritage ce paquet de muscles tremblant et noué. »


Citation :
« Il suffit que ma présence procure à un ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie ; ainsi la joie que chacun donne lui est rendue ; en même temps des trésors de joie sont mis en liberté, et tous deux se disent : j'avais en moi du bonheur dont je ne faisais rien. »

J'ai relevé quelques passages dans lesquels Alain se réfère implicitement à Spinoza :

Citation :
« Nous n'avons aucune puissance sur les passions tant que nous n'en connaissons pas les vraies causes. »


Citation :
« Le bonheur n’est pas le fruit de la paix ; le bonheur c’est la paix même. »

Et d'autres où il le cite explicitement :

Citation :
« Et, comme dirait Spinoza, maître de joie : "Ce n'est point parce que je me réchauffe que je suis content, mais c'est parce que je suis content que je me réchauffe." Pareillement, donc, il faut toujours se dire : "Ce n'est point parce que j'ai réussi que je suis content ; mais c'est parce que j'étais content que j'ai réussi." Et si vous allez quêter la joie, faîtes d'abord provision de joie. Remerciez avant d'avoir reçu. Car l'espérance fait naître les raisons d'espérer, et le bon présage fait arriver la chose. »
Dans le chapitre 4 "Neurasthénie", nouvelle référence à Spinoza :

Citation :
« Spinoza dit qu’il ne se peut pas que l’homme n’ait pas de passions, mais que le sage forme en son âme une telle étendue de pensées heureuses que ses passions sont toutes petites à côté. »

Dans le chapitre "Attitudes" et dans celui intitulé "Couples", Alain montre les bienfaisances de la politesse et de la mondanité pour ceux qui ne savent pas s'analyser eux-mêmes :
Citation :
« C’est pourquoi la vie de société, les visites, les cérémonies et les fêtes sont toujours aimées ; c’est une occasion de mimer le bonheur ; et ce genre de comédie nous délivre certainement de la tragédie ; ce n’est pas peu. »

D'où la conclusion douce-amère :
Citation :
« C’est l’institution qui sauve le sentiment. »

Toujours s'arracher de soi-même, se détacher de ce qu'on croit être sa personnalité, son humeur, ses passions... se libérer de sa propre tyrannie (plus grande que n'importe quelle autre) :
Citation :
« Même sans sorcier nous nous jetons une espèce de sort à nous-mêmes, disant : « Je suis ainsi ; je n’y peux rien. » »

Citation :
« Montrer partout le visage de l’ennui et s’ennuyer des autres. S’appliquer à déplaire et s’étonner de ne pas plaire. Chercher le sommeil avec fureur. Douter de toute joie ; faire à tout triste figure et objection à tout. De l’humeur faire humeur. En cet état, se juger soi-même. Se dire : « Je suis timide ; je suis maladroit ; je perds la mémoire ; je vieillis. » Se faire bien laid et se regarder dans la glace. Tels sont les pièges de l’humeur. »

Et il y a beaucoup d'humour (en plus de simplicité) dans la manière d'expliquer, à l'aide de nombreux exemples, d'Alain :
Citation :
« Chose étrange, le voyageur, qui s’ennuierait si le train allait moins vite, emploiera un quart d’heure, avant le départ ou après l’arrivée, à expliquer que ce train met un quart d’heure de moins que les autres à faire le parcours. »

Simone Weil m'est apparue à plusieurs reprises. Dans le chapitre "Diogène", je lis :
Citation :
« Ainsi le riche gouverne par l’humeur et par la tristesse ; la faiblesse du travailleur vient de ce qu’il est plus content qu’il ne voudrait. Il fait le méchant. »

Et il me semble alors que le but de SW était de donner à l'ouvrier/paysan les raisons de devenir véritablement méchant.

Ensuite :
Citation :
« L’agriculture est donc le plus agréable des travaux, dès que l’on cultive son propre champ. La rêverie va continuellement du travail aux effets, du travail commencé au travail continué ; le gain même n’est pas si présent ni si continuellement perçu que la terre elle-même, ornée des marques de l’homme. C’est un plaisir démesuré que de charroyer à l’aise sur des cailloux que l’on a mis. Et l’on se passe encore bien des profits si l’on est assuré de travailler toujours sur le même coteau. »

Et là encore, SW parlait du déracinement paysan contre lequel il fallait lutter, tout d'abord en redonnant la propriété de ses terres au paysan :
Citation :
« Le besoin d'enracinement, chez les paysans, a d'abord la forme de la soif de propriété. C'est vraiment une soif chez eux, et une soif saine et naturelle. On est sûr de les toucher en leur offrant des espérances dans ce sens ; et il n'y a aucune raison de ne pas le faire dès lors qu'on regarde comme sacré le besoin de propriété, et non pas les titres juridiques qui déterminent les modalités de la propriété. »

On peut dire qu'on est passé du sens figuré au sens littéral.

Peut-être faut-il être soi-même un peu heureux pour réussir à se laisser griser totalement par cette lecture ? Me comprendront peut-être ceux qui ont eu/auront aussi envie d'hurler de plaisir en lisant ceci :
Citation :
En somme on ne peut ni raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l'avoir maintenant. Quand il paraît être dans l'avenir, songez-y bien, c'est que vous l'avez déjà. »

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*Peinture d'Isaak Brodsky