dimanche 25 janvier 2015

Littérature française du Moyen Age (1992) de Michel Zink








Poser la question d’une nature de la littérature française au Moyen Age est forcément anachronique pour deux raisons au moins :
- Qu’est-ce qu’une littérature à une époque où l’objet livre est minoritaire ?
- Quelles réalités dialectales se cachent derrière le terme d’une langue française fédératrice ?


Surtout, le Moyen Age est long et c’est en raison de la dernière objection que Michel Zink amorce son étude avec les Serments de Strasbourg, prononcés en 842, et considérés comme le premier monument témoin de l’émergence d’une langue populaire, par opposition au latin clérical. Jusqu’au XVe siècle, ce que nous entendons par « littérature » a donc le temps d’emprunter les formes les plus variées et de révéler des tendances profondes à l’image des évolutions spirituelles, politiques et historiques de la société.


Nous apprendrons que les premiers écrits en langue vulgaire résultent de la volonté de rendre les textes religieux latins accessibles au peuple. De plus en plus d’ouvrages seront ensuite traduits du latin et cette démarche entraînera généralement un véritable essor de la littérature d’édification, qu’il s’agisse d’éducation pratique, morale ou religieuse. En même temps, à la fin du XIe siècle, la rupture avec les modèles de la latinité s’amorce à travers l’émergence de deux littératures distinctes qui sont la chanson de geste en langue d’Oïl et la poésie lyrique en langue d’Oc. La chanson de geste comprend les grands cycles épiques dont le plus connu est celui de la Chanson de Roland ; au moment des grandes invasions, ces sagas généalogiques permettent peut-être de prendre conscience d’une identité nationale dans l’expérience du récit. La poésie lyrique quant à elle reflète plutôt l’idéal de la courtoisie et de la fin’amor. Avant tout poésie de cour, elle garde des attaches plus éloquentes avec les lettres latines en transposant à son époque l’idéal de l’éducation antique de l’urbanitas. Avec le temps, ces formes acquièrent des modalités d’expression progressivement neuves : l’influence antique cède place à l’inspiration celte et bretonne et les récits s’étoffent de merveilleux et d’amour, provoquant en même temps une opposition réaliste qui ne consiste pas encore à peindre la vraisemblance mais à refuser le merveilleux. Cette esquisse du roman, tel que nous le connaissons, se définit par la place prépondérante que se donne son auteur par le biais d’interventions explicites ou de l’intertextualité.


L’autre moment décisif se constitue lors de l’abandon de la forme versifiée pour la prose. On se moque de Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir mais il semblerait qu’elle n’ait rien eu d’évident pour nos lettrés médiévaux :


« L’antériorité du vers sur la prose devrait à elle seule écarter la tentation de voir dans celle-ci un langage spontané, aux règles moins contraignantes que celles de la poésie et qui se confondrait avec le langage parlé. »


La prose est d’abord le langage du savoir spirituel qui révèle la vérité dans l’exhaustivité, contrairement aux amusements humains du genre fictif. Elle permet au genre littéraire de se renouveler : romans et chroniques abondent et Michel Zink nous permet également de découvrir les conditions de développement du théâtre moderne et le statut particulier de l’allégorie qui trouve son point de rupture et d’achèvement avec le Roman de la Rose. Composée en deux temps par deux auteurs différents, la quête spirituelle amorcée dans la première partie se termine en remettant en cause la valeur herméneutique de l’allégorie. Le paradigme médiéval, en quête de sens, considérait le monde comme un réseau de correspondances –l’amorce d’une pensée moderne s’attache désormais aux distinctions et oppositions dans une lecture causale du monde. Les grands cycles et les quêtes d’absolu se réduisent de plus en plus souvent à une étape. La déperdition du sens transcendant se justifie par la recherche d’une vérité référentielle : rien ne peut plus dépasser la mesure du héros.


En cette fin de Moyen Age, Michel Zink n’oublie pas d’évoquer le nouveau statut accordé à la poésie suite à sa distinction de la prose. Les formes de la réflexion trouvent leur origine dans la prise de conscience historique d’un peuple tandis que les formes de la représentation évoluent conjointement au développement du regard personnel de l’écrivain.


Le parcours est tracé clairement, ponctué de nombreux exemples et rattaché à des références bibliographiques qui donnent la possibilité d’élargir son champ de découverte médiévale. Michel Zink propose de plus une réflexion nuancée sur les plans synchronique et diachronique. Fidèle aux conclusions claires-obscures de Johan Huizinga écrivant L’Automne du Moyen Age, il essaie de se débarrasser des « poncifs des autres époques, y compris de la nôtre » pour plonger dans la narration de cette période pas « aussi rebutante ni aussi glacée qu’on a voulu ou qu’on pourrait le croire ».



Citation :
« Qu’entendre au Moyen Age par littérature française ? La littérature en français ? Mais on ne peut imaginer d’exclure la langue d’oc et de ne rien dire des troubadours. La littérature qui fleurit dans les limites de la France actuelle –ou plutôt des Gaules d’alors, car celle de l’actuelle Wallonie brille au Moyen Age d’un éclat particulier ? Mais du XIe au XIVe siècle l’Angleterre, sous ses rois normands, est un des hauts lieux de la culture française. Et peut-on oublier que pendant tout le Moyen Age, en France comme dans tout l’Occident, la langue des activités intellectuelles est d’abord le latin ? »


*Illustration de la procession du Graal

jeudi 8 janvier 2015

Journal – 22 octobre 1837 – 31 décembre 1840 de Henry David Thoreau





Emerson lui a dit d’écrire : Henry David Thoreau l’a fait. A 20 ans, il commence à tenir son journal à la mode transcendentaliste. Les faits et anecdotes banals du quotidien ne méritent pas de trouver leur place dans l’activité du diariste. Ce sont les mouvements de l’esprit, ses entraînements et ses réflexions qu’il s’agit de capturer et d’exprimer dans la journée, dans la liberté de forme et de fond la plus large. Henry David Thoreau ne semble pas à l’aise immédiatement. La fin de l’année 1937 et l’année 1938 constituent la première phase de recherche du grand écrivain et penseur à venir, et sont sans doute cruciales pour la constitution de ses œuvres futures. Les années 1939 et 1940 marquent nettement l’affirmation d’une personnalité originale, à la fois dans les thématiques abordées mais aussi dans la façon de les exprimer. Les citations et les exercices de style sous influence se font moins rares ou plus subtils, leur sincérité naïve ou virulente emporte radicalement l’adhésion. 


On trouve déjà, dans ce journal de jeunesse, les thématiques qui sont le propre de l’âge de maturité de Henry David Thoreau. L’influence d’un âge grec antique qui sait se montrer enfantin dans l’expression mais qui réunit, avant la grande littérature, toutes les pensées les plus fondamentales de l’humanité, lui fait comprendre très rapidement l’importance de la répétition cyclique et de l’identité du même, de génération en génération. C’est un lien cosmique qui unit les hommes par le biais de la nature, toujours identique, et de la littérature. 


« Les Grecs étaient austères, mais c’étaient de simples enfants dans leur littérature. Nous n’avons en rien évolué, malgré les quelques générations qui nous séparent d’eux. Cet étonnement, cet émerveillement universel devant ces vieillards, c’est un peu comme si un adulte découvrait que les aspirations de sa jeunesse s’approchaient plus de la vie divine que la sagesse satisfaite de sa maturité. »


Mais s’il ne fallait choisir qu’une seule instance de transmission, ce serait celle de la nature. Et celle-ci se présente, plus savante encore que le texte, aux alphabètes du vivant qui savent déchiffrer ses messages.


« Cette feuille blanche de neige qui recouvre la glace de l’étang n’est pas vierge parce qu’elle n’est pas écrite, mais parce qu’elle n’est pas lue. Toutes les couleurs sont en blanc. Elle constitue une nourriture aussi simple pour mes sens que l’herbe et le ciel. Il n’y a rien de fantastique en eux. Leur beauté simple a suffi aux hommes depuis la nuit des temps. Ils n’ont jamais critiqué le ciel bleu et l’herbe verte. » 


Henry David Thoreau, comme les grecs, s’émerveille de la répétition de chaque jour. L’aube surgit dans le ciel comme une envoyée miraculeuse qui ne prodigue ses vérités qu’à celui qui aura eu le courage d’affronter la fatigue et la solitude. Déjà à la recherche de la Vérité, Henry David Thoreau démontre sa capacité à une rigueur de vie exigeante. Il y a là un miracle qui ne saurait être accessible à tout le monde et que le travail de l’âme et du corps doivent permettre d’atteindre. La volonté sans concessions de Henry David Thoreau évoque parfois celle, tout aussi tragique et exaltée, de Friedrich Nietzsche, qui vécurent pratiquement à la même époque. Leur recherche frénétique de la vérité passe bien sûr par l’élimination de toutes les scories du jugement immédiat et des stéréotypes, mais au-delà de cette ressemblance, Henry David Thoreau sait se montrer plus aimant et moins torturé, plus proche dans l’expression d’une simplicité originelle. L’homme n’est plus un rebut brûlant de la nature mais il se fond en elle. Ainsi rêvait-il son prochain : « J’aimerais rencontrer l’homme dans les bois –je voudrais pouvoir le rencontrer comme le caribou et l’élan ».


De plus en plus affirmé au fil de ses écritures diaristes, Henry David Thoreau semble nous avoir laissé dans ses journaux les passages les plus essentiels pour la constitution de son œuvre future. On les retrouve ici perdus en fragments, échevelés, mais déjà denses et musicaux, comme devait l’être la pensée de ses influences grecques antiques. 





*Peinture de Nicolas Roerich