lundi 26 janvier 2015

La Débâcle (1892) d'Emile Zola






C’est un livre étonnant… Après le Rêve, roman intimiste, subtile petite épopée personnelle remplie de détails et de songes, Emile Zola fait sauter le toit de la chaumière et se rue sur la scène de l’Histoire en choisissant d’évoquer la bataille de Sedan et le siège de Paris qui précède l’établissement de la Commune en 1871.


L’individu a encore son rôle à jouer mais il est ici subordonné à la marche esclavagiste de la nation. On retrouve et découvre bien quelques personnages aux caractères nettement définis mais leurs actes et leurs pensées sont subordonnés à l’évolution nécessaire d’un régime. Ici, Emile Zola semble moins se passionner pour l’étude des caractères humains que pour l’étude d’une nation. Il procède en journaliste moderne : c’est en ne participant pas aux batailles qu’il décrit dans son livre qu’il essaie d’en restituer la vérité, nuancée par l’imagination de son esprit littéraire. Richement documenté en amont, notamment par l’intermédiaire de Duquet, il repart également sur la route parcourue par l’armée de Mac-Mahon de Reims à Sedan afin de procéder à l’autopsie d’un champ de bataille sur lequel il passa 14 jours. Ses pages denses témoignent de cette volonté de représenter crûment la vérité et de briser l’héroïque légende de la lutte militaire. La réalité se saisit également dans le langage, qu’Emile Zola n’a jamais négligé dans ses romans, et la plupart de ses dialogues saisissent à vif l’effroi suscité par les scènes de carnage et l’incompréhension d’hommes dépassés par l’histoire qui se joue au-dessus et au détriment de leurs carcasses. Le rythme, l’oralité et l’argot font déjà penser au style célinien… 


« On se bat dans un enclos, on défend la gare, au milieu d’un tel train, qu’il y avait de quoi rester sourd… et puis, je ne sais plus, la ville devait être prise, nous nous sommes trouvés sur une montagne, le Geissberg, comme ils disent, je crois ; et alors, là, retranchés dans une espèce de château, ce que nous en avons tué, de ces cochons ! Ils sautaient en l’air, ça faisait plaisir de les voir retomber sur le nez… Et puis, que voulez-vous ? Il en arrivait, il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant qu’on en demandait. Le courage, dans ces histoires-là, ça ne sert qu’à rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous avons dû foutre le camp… N’empêche que, pour des serins, nos officiers se sont montrés de fameux serins, n’est-ce pas, Picot ? »


La Débâcle recèle des passages fameux qui ne flattent pas l’esprit militaire. Et cependant, le doute s’insinue à la fin du livre concernant la démarche adoptée par Emile Zola pour son écriture. Il faut lire l’introduction de Henri Guillemin pour comprendre l’inconfort de la position zolienne lorsqu’il publie son livre, trente ans seulement après l’avènement de la Commune. L’épisode est encore frais dans la mémoire nationale et s’il ne veut pas se départir de son ambition naturaliste et rester fidèle à lui-même, Emile Zola sait aussi qu’il doit plaire à l’élite intellectuelle qui l’attend au tournant de l’Académie. Il faut donc éviter de raconter la lâcheté des décisions militaires prises par Bazaine, par Thiers ou par Fabre, ne pas parler des guerres en province, omettre d’évoquer l’acharnement des bureaux militaires à ruiner l’action de Gambetta, voire inventer des scènes de bataille pour la défense de Paris qui n’ont jamais eu lieu car, en quatre mois et demi de siège, les autorités civiles et militaires avaient seulement hâte de se rendre pour le salut des structures sociales. Il ne faut pas révéler les actes antisociaux commis par le pouvoir lors de cette période critique mais Emile Zola ne se contente pas de détourner le regard, il exalte également la répression de la Commune, « saignée nécessaire pour se laver du socialisme ». La victoire de Jean Macquart apparaît finalement comme la victoire de la « vraie France qui se redresse ». 


On imagine quelle lutte a dû mener Emile Zola pour mener à bien ce témoignage militaire si impitoyablement attendu par les autorités en place. La Débâcle constitue un compromis entre réalisme et roman de commande –un acte de prostitution qui témoigne de la violence des tensions encore présentes en France trente ans après la Commune. Malgré ses compromis mondains et politiques, il reste un roman sous-tendu par une volonté d’authenticité et un dégoût profond pour la guerre. Emile Zola réaffirma ses positions quelques années plus tard lors de l’affaire Dreyfus. Celle-ci sera considérée comme une trahison immonde par rapport à la Débâcle par les membres de l’Académie. 

Citation :
« La petite ville est riche, avec ses nombreuses fabriques, sa grande rue bien bâtie aux deux bords de la route, son église et sa mairie coquettes. Seulement, la nuit qu’y avaient passée l’empereur et le maréchal De Mac-Mahon, dans l’encombrement de l’état-major et de la maison impériale, et le passage ensuite du 1er corps entier, qui, toute la matinée, avait coulé par la route comme un fleuve, venaient d’y épuiser les ressources, vidant les boulangeries et les épiceries, balayant jusqu’aux miettes des maisons bourgeoises. On ne trouvait plus de pain, plus de vin, plus de sucre, plus rien de ce qui se boit et de ce qui se mange. On avait vu des dames, devant leurs portes, distribuant des verres de vin et des tasses de bouillon, jusqu’à la dernière goutte des tonneaux et des marmites. Et c’était fini, et, lorsque les premiers régiments du 7e corps, vers trois heures, se mirent à défiler, ce fut un désespoir. »


Citation :
« Combien de braves gens pour un gredin, parmi les douze mille malheureux à qui la commune avait coûté la vie ! L’ordre de cesser les exécutions était, disait-on, venu de Versailles. Mais l’on tuait quand même, Thiers devait rester le légendaire assassin de Paris, dans sa gloire pure de libérateur du territoire ; tandis que le maréchal De Mac-Mahon, le vaincu de Frœschwiller, dont une proclamation couvrait les murs, annonçant la victoire, n’était plus que le vainqueur du père-Lachaise. Et Paris ensoleillé, endimanché, paraissait en fête, une foule énorme encombrait les rues reconquises, des promeneurs allaient d’un air de flânerie heureuse voir les décombres fumants des incendies, des mères tenant à la main des enfants rieurs, s’arrêtaient, écoutaient un instant avec intérêt les fusillades assourdies de la caserne Lobau. »


« Un gravier dans la chair d’un homme, et les empires s’écroulent. »


Une rue à Paris en Mai 1871 ou La Commune, Maximilien Luce

dimanche 25 janvier 2015

Littérature française du Moyen Age (1992) de Michel Zink








Poser la question d’une nature de la littérature française au Moyen Age est forcément anachronique pour deux raisons au moins :
- Qu’est-ce qu’une littérature à une époque où l’objet livre est minoritaire ?
- Quelles réalités dialectales se cachent derrière le terme d’une langue française fédératrice ?


Surtout, le Moyen Age est long et c’est en raison de la dernière objection que Michel Zink amorce son étude avec les Serments de Strasbourg, prononcés en 842, et considérés comme le premier monument témoin de l’émergence d’une langue populaire, par opposition au latin clérical. Jusqu’au XVe siècle, ce que nous entendons par « littérature » a donc le temps d’emprunter les formes les plus variées et de révéler des tendances profondes à l’image des évolutions spirituelles, politiques et historiques de la société.


Nous apprendrons que les premiers écrits en langue vulgaire résultent de la volonté de rendre les textes religieux latins accessibles au peuple. De plus en plus d’ouvrages seront ensuite traduits du latin et cette démarche entraînera généralement un véritable essor de la littérature d’édification, qu’il s’agisse d’éducation pratique, morale ou religieuse. En même temps, à la fin du XIe siècle, la rupture avec les modèles de la latinité s’amorce à travers l’émergence de deux littératures distinctes qui sont la chanson de geste en langue d’Oïl et la poésie lyrique en langue d’Oc. La chanson de geste comprend les grands cycles épiques dont le plus connu est celui de la Chanson de Roland ; au moment des grandes invasions, ces sagas généalogiques permettent peut-être de prendre conscience d’une identité nationale dans l’expérience du récit. La poésie lyrique quant à elle reflète plutôt l’idéal de la courtoisie et de la fin’amor. Avant tout poésie de cour, elle garde des attaches plus éloquentes avec les lettres latines en transposant à son époque l’idéal de l’éducation antique de l’urbanitas. Avec le temps, ces formes acquièrent des modalités d’expression progressivement neuves : l’influence antique cède place à l’inspiration celte et bretonne et les récits s’étoffent de merveilleux et d’amour, provoquant en même temps une opposition réaliste qui ne consiste pas encore à peindre la vraisemblance mais à refuser le merveilleux. Cette esquisse du roman, tel que nous le connaissons, se définit par la place prépondérante que se donne son auteur par le biais d’interventions explicites ou de l’intertextualité.


L’autre moment décisif se constitue lors de l’abandon de la forme versifiée pour la prose. On se moque de Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir mais il semblerait qu’elle n’ait rien eu d’évident pour nos lettrés médiévaux :


« L’antériorité du vers sur la prose devrait à elle seule écarter la tentation de voir dans celle-ci un langage spontané, aux règles moins contraignantes que celles de la poésie et qui se confondrait avec le langage parlé. »


La prose est d’abord le langage du savoir spirituel qui révèle la vérité dans l’exhaustivité, contrairement aux amusements humains du genre fictif. Elle permet au genre littéraire de se renouveler : romans et chroniques abondent et Michel Zink nous permet également de découvrir les conditions de développement du théâtre moderne et le statut particulier de l’allégorie qui trouve son point de rupture et d’achèvement avec le Roman de la Rose. Composée en deux temps par deux auteurs différents, la quête spirituelle amorcée dans la première partie se termine en remettant en cause la valeur herméneutique de l’allégorie. Le paradigme médiéval, en quête de sens, considérait le monde comme un réseau de correspondances –l’amorce d’une pensée moderne s’attache désormais aux distinctions et oppositions dans une lecture causale du monde. Les grands cycles et les quêtes d’absolu se réduisent de plus en plus souvent à une étape. La déperdition du sens transcendant se justifie par la recherche d’une vérité référentielle : rien ne peut plus dépasser la mesure du héros.


En cette fin de Moyen Age, Michel Zink n’oublie pas d’évoquer le nouveau statut accordé à la poésie suite à sa distinction de la prose. Les formes de la réflexion trouvent leur origine dans la prise de conscience historique d’un peuple tandis que les formes de la représentation évoluent conjointement au développement du regard personnel de l’écrivain.


Le parcours est tracé clairement, ponctué de nombreux exemples et rattaché à des références bibliographiques qui donnent la possibilité d’élargir son champ de découverte médiévale. Michel Zink propose de plus une réflexion nuancée sur les plans synchronique et diachronique. Fidèle aux conclusions claires-obscures de Johan Huizinga écrivant L’Automne du Moyen Age, il essaie de se débarrasser des « poncifs des autres époques, y compris de la nôtre » pour plonger dans la narration de cette période pas « aussi rebutante ni aussi glacée qu’on a voulu ou qu’on pourrait le croire ».

Citation :
« Qu’entendre au Moyen Age par littérature française ? La littérature en français ? Mais on ne peut imaginer d’exclure la langue d’oc et de ne rien dire des troubadours. La littérature qui fleurit dans les limites de la France actuelle –ou plutôt des Gaules d’alors, car celle de l’actuelle Wallonie brille au Moyen Age d’un éclat particulier ? Mais du XIe au XIVe siècle l’Angleterre, sous ses rois normands, est un des hauts lieux de la culture française. Et peut-on oublier que pendant tout le Moyen Age, en France comme dans tout l’Occident, la langue des activités intellectuelles est d’abord le latin ? »


*Illustration de la procession du Graal

mardi 20 janvier 2015

Sciences et archétypes - Fragments philosophiques pour un réenchantement du monde (2002) sous la direction de Mohammed Taleb





Le but de cet ouvrage est annoncé clairement par Mohammed Taleb. Il s’agit de déconstruire le modèle scientiste, réductionniste et matérialiste de la connaissance actuelle en montrant quelles sont les raisons qui la rendent inséparables de la modernité capitaliste. Cette déconstruction n’est pas seulement théorique. Elle vise également une application pratique de réenchantement du monde et se rattache à la pensée d’un anticapitalisme qui serait plus éthique, culturel et spirituel que notre bon vieux capitalisme séculaire. 


Les moyens envisagés dans la réalisation de cet objectivisme s’organisent autour de la réhabilitation de philosophies et de paradigmes délaissés au moins depuis la Renaissance mais parfois aussi depuis les temps plus anciens de l’antiquité. La question de la transdisciplinarité est aussi évoquée comme élément essentiel dans la construction d’un nouveau modèle de réflexion qui éviterait de sombrer dans le totalitarisme et la prétention de notre modèle scientifique actuel. La forme de l’ouvrage illustre cette qualité en réunissant une dizaine d’intervenants qui abordent chacun, d’après le point de vue spécifique de leurs affinités intellectuelles, de leur profession et de leur expérience, les conditions d’évolution de notre rapport à la science. Ces fragments décloisonnent le système d’une pensée univoque et favorise l’émergence de connexions entre les différentes voix et idées soumises à la réflexion. 


Parmi les interventions les plus enrichissantes, on citera tout d’abord celle de Mohammed Taleb. En revenant sur la différenciation qui s’est opérée entre l’église occidentale et l’église orientale, il nous montre que la pensée scientifique moderne ne s’est pas faite contre le christianisme, comme aimeraient le croire les partisans « libérés » de la pensée « laïque », mais qu’elle s’est au contraire constituée en alliance avec un certain christianisme qui a évolué en synergie avec la nouvelle civilisation capitaliste. Jean-Jacques Wunenburger revient plus précisément sur la constitution de ce christianisme qui se justifie selon lui par la synthèse que Thomas d’Aquin réalisa entre la métaphysique chrétienne et la logique d’Aristote. En créant une métaphysique de la religion, il aurait contribué à l’idée selon laquelle Dieu et le monde sont des réalités connaissables accessibles à l’homme rationnel. Cette pensée s’oppose à la théologie négative de la philosophie néoplatonicienne qui articule la thèse d’une ineffabilité du principe (l’Un) à celle de l’émanation. Jusqu’à la Renaissance, les deux pensées étaient encore représentées mais le développement des sciences et de la technique, conduites et favorisées par les nécessités d’un nouveau système capitaliste, ont rapidement privilégié la première au détriment de la seconde. Et si on a du mal à voir le lien entre religion et science, souvenons-nous que l’établissement de la méthode scientifique expérimentale de René Descartes constituait selon lui un acte de piété qui permettrait d’atteindre l’instance dernière de la religion chrétienne : la vérité révélée grâce à la raison objective. Anne Perol nous explique que « la méthode cartésienne […] se donne pour but d’ordonner le monde concret en y retrouvant la perfection divine, l’existence de Dieu ayant été au préalable démontrée par l’existence même, chez les hommes sages, du désir de perfection et de connaissance. »


Philippe Jouët évoque également les modalités de constitution d’une science laïque en accord avec les principes les plus fondamentaux de la pensée religieuse chrétienne :


« Le scientisme retrouve, sur un mode laïcisé, les principaux éléments de cette conception religieuse : la linéarité segmentaire d’un temps finalisé qui, tiré du néant par un opérateur censé être omniscient, s’auto-consomme jusqu’à sa résorption dans une « loi » absolue ; l’isolement du sujet de tout aléatoire et sa totale soumission à la subjectivité de l’opérateur ; la réduction des aléas biologiques au « péché » (ce n’est pas l’opérateur qui se trompe, c’est la nature) ; la signification morale de l’expérience ; l’universalisation des résultats et des fins, etc., voilà le protocole d’expérimentation de ce christianisme-là. »


La déconstruction de la pensée scientifique moderne se fait avec une facilité si étonnante et convaincante qu’on se sent bien obligé d’admettre qu’elle est d’une inconsistance navrante. Mais pour approuver de tout cœur cette démarche, il faut avoir déjà soi-même ressenti la déception que suscite la science moderne lorsqu’elle définit, catégorise et réduit les phénomènes en steaks sacrificiels destinés à assouvir la faim du progrès capitaliste. Alors, si ces fragments transdisciplinaires ne convainquent pas l’unanimité, ils draineront au moins dans leur sillage ceux qui espèrent retrouver bientôt une pensée vivifiante, ceux qui aimeraient souffler et retrouver une souplesse de la pensée plus uniquement asservie au technicisme et au profit. 

Quel est le lien entre la pensée scientifique et la pensée chrétienne occidentale issue de Thomas d'Aquin ? -le dualisme :

Citation :
« La philosophie de la science classique est en profonde harmonie avec la philosophie chrétienne occidentale de la nature : les deux pensent la réalité sous le double signe du dualisme ontologique, c’est-à-dire de la séparation de l’humain, du cosmique et du divin et de l’objectivation (la réalité est connaissable dans son essence). »


Une explication de la métaphysique thomiste :

Citation :
« En tant qu’elle est une ontologie, la métaphysique thomiste est une détermination de Dieu. La structure logico-ontologique de cette métaphysique, en rendant intelligible l’Être suprême, ouvre la voie à une objectivation du divin qui va culminer dans l’onto-théologie. Il y a objectivation parce qu’il a détermination de Dieu en tant qu’être. Cette détermination n’est même pas négative car l’ontologie constitue, par excellence, le régime de la positivité : Dieu est. »


La méthode scientifique n'est pas absolutiste en soi, mais dans le fait qu'elle prétend être la seule grille de lecture valable du monde :

Citation :
« On en est venu à considérer ce qui n’est pas rationnel comme quelque chose d’anormal, profondément hétérogène par rapport à notre nature. C’est encore, insidieusement, passer d’un réductionnisme méthodologique nécessaire (la raison comme outil scientifique) à un réductionnisme ontologique abusif (la rationalité comme essence de l’homme, conforme à sa nature). »


*dessin de Richard Müller

vendredi 16 janvier 2015

Forme et origine de l'Univers - Regards philosophiques sur la cosmologie (2010) sous la direction d’Aurélien Barrau et de Daniel Parrochia






Au XXIe siècle, nous connaissons la cosmologie comme discipline scientifique. Dans deux millénaires, on la présentera peut-être comme une des grandes mythologies cruciales du développement de l’humanité.


C’est une histoire connue : la gravitation d’Einstein et la physique quantique sont les théories désignées comme fondatrices de notre univers et pourtant, elles ne s’entendent pas. On ne peut en choisir une qu’à condition de renier l’autre. Quelque part, dans un coin de l’univers, quelques hommes essaient de les concilier. Leurs tentatives-éprouvettes sont largement spéculatives et se développent dans l’univers propre de leur cerveau. Quant à savoir si celui-ci est infini… 


François Vannucci, dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, posait les conditions suivantes :


« Appelons A le domaine des mystères de l’univers, et B la capacité du cerveau humain à les révéler. Il n’y a a priori pas de raison pour que les deux ensembles concordent. »


Si B est plus petit que A, il faut se résoudre à ce que l’homme ne comprenne jamais tous les mystères de l’univers. Mais si B est au moins égal à A, non seulement l’homme pourra peut-être un jour les comprendre, mais il est également le produit d’une coïncidence troublante. Julien Grain, dans le chapitre 9, se risque à une autre proposition timidement miraculeuse :


« Il suffirait […] que l’interaction forte, qui lie les nucléons entre eux, soit légèrement plus intense (d’environ un pourcent) pour que les étoiles ne vivent pas plus d’une seconde, au lieu des quelques milliards d’années observées dans le cosmos. »


On évince bien souvent les espoirs de ceux qui jouent au Loto parce qu’on sait qu’ils ne gagneront certainement jamais. Pourtant, ils ont terriblement plus de chances de ramasser le pactole que de reproduire l’ajustement des paramètres qui, du microcosme au macrocosme, assure la vie et la survie de notre univers. On peut essayer d’expliquer la nature miraculeuse de ce prodige de plusieurs façons. Darwin a essayé de décrire la vie comme un processus adaptatif, d’autres évoquent le dessein intelligent, et les auteurs et scientifiques ayant participé à l’écriture de ce livre adhèrent au moins partiellement au modèle des multivers. Quelqu’un qui achète la totalité des tickets de loterie au cours d’une même journée finira bien par tomber sur le gros lot.


En attendant de savoir si B est plus petit que A ou s’il peut se mesurer à son angoissante complexité, vingt chercheurs scientifiques et philosophes se sont penchés sur la question des multivers pour décliner le thème à l’aune de leur propre singularité. La démarche constitue une étrange mise en abîme : prenez le multivers et faites-le mariner dans un cerveau pendant un certain temps. Brassez, secouez, il en sortira autant de définitions du multivers qu’il existe de penseurs. La singularité s’est effectuée au contact du cerveau, mais le cerveau lui-même n’était-il pas déjà singulier ? La question des origines donne le vertige, les sciences dures butent elles-mêmes là-dessus et c’est peut-être cette difficulté sémantique, liées aux autres limitations épistémologiques, qui empêchent de considérer la cosmologie sous un angle fécond. Selon Etienne Klein, la pensée chinoise étant fondée sur la transition et sur la polarité entre des contraires coexistant sans cesse, sa langue ne connaît pas les mêmes gouffres existentiels que nous : la question des origines ne pourrait même pas être formulée. Devrions-nous essayer de nous extirper de la gangue de notre logique sémantique et syntaxique ?


« [Notre langage] est un langage ontologique, il ne désigne que des « étants » et se trouve par construction incapable de décrire comme ces étants sont advenus à l’existence, de sorte que la question de l’origine devient à la fois inévitable et impossible, tandis que la langue chinoise est une langue qui ne décrit que des procès, et non pas des choses, de sorte que pour elle la question de l’origine est pratiquement intraduisible. »


Mathématique, philosophique, épistémologique, sémantique et mythologique, la cosmologie est abordée sous toutes ses formes dans cette riche collaboration. Les petits hommes travaillent durement à réconcilier la gravitation et la physique quantique et espèrent accoucher de la gravitation quantiqu, ce qui permettrait d’harmoniser les lois et de résoudre les mystères de l’univers. Mais notre pensée semble se trouver dans une impasse qui nécessite bien une révolution néguentropique. Sylvie Vauclair semble sûre d’elle :


« Nous vivons un nouveau vertige qui exige une nouvelle élaboration de la pensée humaine. » 


Et Jean-Charles Pichon décrivait ces époques cruciales avec les mots suivants : 


« A nouveau, brusquement, quelque chose intervient. Dans le cours de l’Histoire, quelque chose apparaît, qu’on ne peut nier et ne sait dire. Le souvenir en reste au cœur de l’homme plutôt qu’en son esprit : Eden, Paradis Terrestre, Âge d’or »

… l’attente d’un nombre croissant d’hommes finira peut-être par produire le nouveau renversement. 


Citation :
« Ce symbole [le serpent d'Ouroboros] se comprend sur un plan spatial et temporel : le serpent marque la limite ultime du monde humain dans la géographie symbolique et renvoie aussi à une conception cyclique du temps. »

Et le symbole permet de comprendre ce que serait une conciliation de la physique quantique et de la gravitation : une compréhension globale du continu dans le discontinu, à moins que ce ne soit l'inverse ?

Inspiration-source : Wittgenstein ?

Citation :
« Lorsque Wittgenstein contemple l’homme consultant un oracle à celui interrogeant un physicien et conclut que notre propension à favoriser le second n’est fondée que sur nos jeux de langage dans la mesure où « lorsque deux principes qui ne peuvent être réconciliés se rencontrent chaque homme nomme l’autre un fou et un hérétique », Putnam doit –en dépit de son adhésion réclamée à la méthode analytique- procéder à un véritable détournement de sens pour nier la dimension clairement relativiste de la position wittgensteinienne. »


Définition de la science selon Isabelle Stengers :

Citation :
« invention du pouvoir de conférer aux choses le pouvoir de conférer à l’expérimentateur le pouvoir de parler en leur nom. »


Réenchanter, c’est accepter d’entendre tous les chants. Jusqu’à celui du bouc. Ce qu’on nomme, littéralement, la « tragédie ».


*peintures de Kathryn Brimble

dimanche 11 janvier 2015

L'ère de l'égoïsme : Comment le néolibéralisme l'a emporté (2014) de Darryl Cunningham






Darryl Cunningham est étonnant et détonnant : sorti d’une école d’art classique, il a travaillé comme aide-soignant dans un hôpital psychiatrique, ce dont il témoigna dans un album intitulé Fables psychiatriques, et il nous propose aujourd’hui un documentaire dessiné expliquant la crise économique de 2008 de façon progressive, structurée et limpide.


On entre dans la grande Histoire par la petite histoire. Il s’agit de celle d’Ayn Rand, une femme brillante qui se distinguait déjà dans son enfance en refusant l’optimisme généralisé d’une société égalitaire. Elle fut l’auteure des romans intitulés La grèveLa source vive ou encore –et c’est là son essai le plus explicite- La vertu d’égoïsme. Sa pensée fut à l’origine du courant philosophique de l’objectivisme dont le point fondamental est le suivant : l’intention morale de l’existence est la poursuite de l’intérêt personnel rationnel. Selon Ayn Rand, tout doit ainsi être mis en œuvre pour permettre aux plus talentueux de se réaliser. Ainsi, une société égalitaire qui souhaiterait offrir les mêmes droits et les mêmes chances à chacun serait une indignation commise à l’égard des plus méritants. Le personnage de son roman La source vive devait ainsi illustrer cette philosophie : 


« L’objectif de Rand en créant le personnage de Howard Roark était de montrer le potentiel des hommes. Au premier abord, il semblerait être monstrueusement égoïste mais, à la fin du roman, les lecteurs comprendraient que l’égoïsme habituellement considéré comme un vice, est en fait une vertu et que l’altruisme n’est qu’un outil utilisé par le collectif pour soumettre les individus. »


Ayn Rand a connu énormément de succès et de réussite dans la première partie de sa vie. Un cycle vertueux semblait ainsi devoir l’entretenir dans ses opinions : sa force de persuasion, son talent et sa rhétorique étaient tels que quiconque croisait son chemin devait tomber dans les filets de ses discours. On peut se demander quelle était la nature du vide qu’Ayn Rand comblait avec l’objectivisme, mais ce serait sans doute remonter trop loin. Dans son exaltation de l’égoïsme, Ayn Rand semble parfois s’inspirer de Nietzsche et de son rejet de la pitié, mais là où le penseur allemand fustigeait la pitié pour son caractère prophétique et performatif, enfermant celui qui la reçoit dans un modèle de défaite, Ayn Rand refuse la pitié dans une perspective darwinienne d’élimination des plus faibles. Selon elle, l’égoïsme doit servir en dernier lieu à exalter le pouvoir d’un seul au détriment de tous dans les aspects les plus matériels de la vie quotidienne. Murray Rothbard, qui gravita quelques temps autour d’Ayn Rand, déclara plus tard :


« J’avais l’impression que, si je continuais à la voir, ma personnalité et mon indépendance seraient annihilés par l’incroyable puissance de sa volonté. » 



Aucun aspect d’une existence ne devant échapper au jugement implacable de l’objectivisme et dans sa vie intime, Ayn Rand propageait encore ses principes de domination et d’asservissement :


« Ayn Rand, qui était la plupart du temps profondément concentrée sur son travail, n’arrivait pas à suivre les allées et venues de Frank [son époux]. Elle insista pour qu’il attache une petite cloche à l’une de ses chaussures pour qu’elle sache où il était. D’autres humiliations allaient s’abattre plus tard sur le pauvre Frank. »


Au terme de ce premier chapitre sidérant qui nous fait découvrir un personnage occulté du champ culturel français mais très en vogue aux Etats-Unis, Darryl Cunningham se lance dans une deuxième partie explorant l’évolution des structures économiques depuis le Krach de Wall Street et la Grande Dépression jusqu’au Krach de 2008. Peu de temps après le premier événement, un peuple particulier se manifesta : celui des ultralibéraux.


« Après le krach de Wall Street et la grande dépression, les Etats-Unis eurent de bonnes raisons de vouloir consolider cette séparation [entre banques de dépôt et banques d’affaires]. […] Personne ne voulait qu’une banque se serve de l’argent d’un client pour jouer en bourse. Enfin, presque personne.
- En tant qu’ultralibéral, je trouve que c’est une contrainte inacceptable imposée par le gouvernement à l’économie de marché. »


En associant banques de dépôt et banques d’investissements, ceux-ci parvinrent peu à peu à imposer leur vision du monde en créant un univers entièrement asservi aux intérêts économiques de quelques-uns. La progression est claire et les exemples simples permettent de comprendre le rôle joué par quelques personnages fondamentaux dans la création des produits boursiers spéculatifs qui devaient conduire au Krach de 2008. Dans la continuité, le troisième chapitre se propose de faire le bilan de la situation actuelle. Malgré l’effondrement du monde boursier, il semblerait que presque personne n’ait voulu remettre le système bancaire en question. Le monde politique, fort de son clivage entre conservateurs et progressistes, se querelle quant aux principes gouvernementaux qui devraient ou non être mis en place pour atténuer les effets de la crise économique. Les conservateurs et les forces politiques de droite qui prennent de l’ampleur depuis quelques années continuent de faire honneur à l’objectivisme d’Ayn Rand en réclamant la diminution des aides versées aux couches sociales les plus défavorisées des sociétés. Ayn Rand écrivait d’ailleurs, à propos des travailleurs sociaux : 


« Une personne qui choisit de travailler dans le champ social à plein-temps choisit de consacrer sa vie à ce que j’appelle « l’adoration de la nullité », l’adoration des failles humaines, des manques, des ratages, de la misère, des vices et des démons. L’adoration des personnes moralement, spirituellement, intellectuellement et psychologiquement inférieures. Une personne véritablement motivée par l’amour des valeurs et par un désir de soulager la souffrance humaine ne commencerait pas par les taudis et les arriérés »). 


Aujourd’hui encore, les pauvres et les minorités servent de boucs émissaires en réponse aux difficultés qu’entraîne la crise, ce que montre bien l’essor du Tea Party aux Etats-Unis et de l’UKIP en Angleterre. Pour eux, la solution idéale serait de révoquer totalement les lois interventionnistes et de faire honneur à une économie de libre marché. La confusion entre liberté individuelle et liberté des entreprises semble ici totale. Et c’est ici que l’on retrouve les principes de la philosophie objectiviste d’Ayn Rand. Ce n’est sans doute pas la seule à avoir eu de l’influence et d’autres personnages ont dû jouer un rôle important pour contribuer à l’essor de la pensée de l’égoïsme, mais pour les gens de droite, son apport était essentiel pour justifier philosophiquement et moralement leurs actions. 


Alors, pourquoi les conservateurs ne se rendent-ils pas compte de la confusion qui règne entre liberté individuelle et liberté des entreprises ? Pourquoi continuent-ils à défendre cette dernière avec acharnement alors que les évènements leur montrent de manière toujours plus éloquente qu’eux-mêmes n’y gagneront rien ? Comme la philosophie d’Ayn Rand était pleine de contradiction, ainsi elle fournit à ceux qui s’y abreuvent un rêve, un fol espoir qui n’est jamais exprimé parce qu’il relève de la pensée magique et de l’irrationalisme le plus total : celui de l’élection du seul, unique et meilleur des égoïstes au détriment de tous les autres. Et c’est dans la poursuite de ce rêve que les structures périmées semblent devoir se maintenir. 


Dans le cercle des disciples d'Ayn Randt, on découvre Alan Greenspan. Le seul qui lui ait visiblement été fidèle du début jusqu'à la fin de son engagement à ses côtés :


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Le lien avec la constitution d'une certaine économie ne semble a priori pas évident. Mais étudions d'abord les processus, et essayons de retrouver les soubassements idéologiques...



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jeudi 8 janvier 2015

Journal – 22 octobre 1837 – 31 décembre 1840 de Henry David Thoreau





Emerson lui a dit d’écrire : Henry David Thoreau l’a fait. A 20 ans, il commence à tenir son journal à la mode transcendentaliste. Les faits et anecdotes banals du quotidien ne méritent pas de trouver leur place dans l’activité du diariste. Ce sont les mouvements de l’esprit, ses entraînements et ses réflexions qu’il s’agit de capturer et d’exprimer dans la journée, dans la liberté de forme et de fond la plus large. Henry David Thoreau ne semble pas à l’aise immédiatement. La fin de l’année 1937 et l’année 1938 constituent la première phase de recherche du grand écrivain et penseur à venir, et sont sans doute cruciales pour la constitution de ses œuvres futures. Les années 1939 et 1940 marquent nettement l’affirmation d’une personnalité originale, à la fois dans les thématiques abordées mais aussi dans la façon de les exprimer. Les citations et les exercices de style sous influence se font moins rares ou plus subtils, leur sincérité naïve ou virulente emporte radicalement l’adhésion. 


On trouve déjà, dans ce journal de jeunesse, les thématiques qui sont le propre de l’âge de maturité de Henry David Thoreau. L’influence d’un âge grec antique qui sait se montrer enfantin dans l’expression mais qui réunit, avant la grande littérature, toutes les pensées les plus fondamentales de l’humanité, lui fait comprendre très rapidement l’importance de la répétition cyclique et de l’identité du même, de génération en génération. C’est un lien cosmique qui unit les hommes par le biais de la nature, toujours identique, et de la littérature. 


« Les Grecs étaient austères, mais c’étaient de simples enfants dans leur littérature. Nous n’avons en rien évolué, malgré les quelques générations qui nous séparent d’eux. Cet étonnement, cet émerveillement universel devant ces vieillards, c’est un peu comme si un adulte découvrait que les aspirations de sa jeunesse s’approchaient plus de la vie divine que la sagesse satisfaite de sa maturité. »


Mais s’il ne fallait choisir qu’une seule instance de transmission, ce serait celle de la nature. Et celle-ci se présente, plus savante encore que le texte, aux alphabètes du vivant qui savent déchiffrer ses messages.


« Cette feuille blanche de neige qui recouvre la glace de l’étang n’est pas vierge parce qu’elle n’est pas écrite, mais parce qu’elle n’est pas lue. Toutes les couleurs sont en blanc. Elle constitue une nourriture aussi simple pour mes sens que l’herbe et le ciel. Il n’y a rien de fantastique en eux. Leur beauté simple a suffi aux hommes depuis la nuit des temps. Ils n’ont jamais critiqué le ciel bleu et l’herbe verte. » 


Henry David Thoreau, comme les grecs, s’émerveille de la répétition de chaque jour. L’aube surgit dans le ciel comme une envoyée miraculeuse qui ne prodigue ses vérités qu’à celui qui aura eu le courage d’affronter la fatigue et la solitude. Déjà à la recherche de la Vérité, Henry David Thoreau démontre sa capacité à une rigueur de vie exigeante. Il y a là un miracle qui ne saurait être accessible à tout le monde et que le travail de l’âme et du corps doivent permettre d’atteindre. La volonté sans concessions de Henry David Thoreau évoque parfois celle, tout aussi tragique et exaltée, de Friedrich Nietzsche, qui vécurent pratiquement à la même époque. Leur recherche frénétique de la vérité passe bien sûr par l’élimination de toutes les scories du jugement immédiat et des stéréotypes, mais au-delà de cette ressemblance, Henry David Thoreau sait se montrer plus aimant et moins torturé, plus proche dans l’expression d’une simplicité originelle. L’homme n’est plus un rebut brûlant de la nature mais il se fond en elle. Ainsi rêvait-il son prochain : « J’aimerais rencontrer l’homme dans les bois –je voudrais pouvoir le rencontrer comme le caribou et l’élan ».


De plus en plus affirmé au fil de ses écritures diaristes, Henry David Thoreau semble nous avoir laissé dans ses journaux les passages les plus essentiels pour la constitution de son œuvre future. On les retrouve ici perdus en fragments, échevelés, mais déjà denses et musicaux, comme devait l’être la pensée de ses influences grecques antiques. 


Citation :
« 3 mars. Trois mille ans et le monde a si peu changé ! L’Iliade ressemble à un son naturel qui s’est répercuté jusqu’à notre époque. Tout ce qu’elle contient est encore on ne peut plus frais dans la mémoire des hommes –mais était plus enfantin chez le poète. »


Citation :
« 15 sept. L’entrain de la jeunesse est inexplicable. –Vous pouvez jeter des bâtons ou de la boue dans le courant, cela ne fera qu’en élever le niveau. Vous pouvez l’endiguer, mais pas l’assécher, car vous ne pouvez atteindre sa source. Si vous stoppez tel ou tel cours, il ne tardera pas à glouglouter à nouveau là où vous l’attendez le moins, et à emporter tous ses barrages. La jeunesse s’accroche au bonheur comme à un droit inaliénable. »


Citation :
« 2 déc. […] Waterloo n’est pas le seul champ de bataille. A cet instant précis, il y a autant de canons pointés sur ma poitrine que n’en contiennent les arsenaux anglais, et tout aussi mortels. »


Citation :
« 28 fév. Après la mort d’un ami, nous devrions considérer que les Parques nous ont confié la charge d’une double vie. Dorénavant, pour le monde, il nous incombe de réaliser aussi, au cours de notre propre existence, les promesses de vie de notre ami. »


Citation :
« 17 sept. […] Tous les actes de la Nature sont appréhendés les uns après les autres par le Temps, qui est le seul à considérer que toute chose dure. Pourquoi, alors, l’homme devrait-il se hâter, comme s’il n’avait pas l’éternité pour accomplir chaque chose ? Qu’il mette des millénaires, si besoin est, pour achever correctement la moindre tâche –quand bien même il ne s’agirait que de se couper les ongles. Si le soleil couchant semble l’exhorter à profiter du jour tant qu’il dure, le chant des grillons ne manque pas de le rassurer –sur le même rythme que jadis- en lui apprenant à prendre son temps désormais et à jamais. L’homme sage sait rester tranquille –jamais agité ni impatient. »


Citation :
« Marcher tôt le matin est une bénédiction pour toute la journée. A mes voisins qui se sont levés dans la brume et la pluie, je parle du radieux soleil de l’aube et du chant des oiseaux comme s’il s’agissait d’un mythe légendaire. Je revois ces heures fraîches désormais lointaines comme s’il s’agissait de l’antique aube des temps –quand régnait une santé robuste et florissante, et que chaque acte était simple et héroïque. »


Une poésie en demi-mots extrêmement sensible :

Citation :
« 24 juin. SYMPATHIE
Sur le tard, hélas ! j’ai connu un brave garçon,
Dont les traits avaient été coulés dans le moule de la Vertu,
Comme si elle le destinait à être le jouet de la Beauté,
Avant d’en faire de sa forteresse l’instrument.
[…]

Il avançait comme la fine brume de l’été,
Qui nous dévoile de nouveaux paysages
Et fait sa révolution sans trompeter,
Sans que bruisse le vent dans les feuillages.

Je fus tellement pris au dépourvu
Que j’ai presque failli en oublier mes hommages ;
Et force m’est d’admettre désormais,
Que l’eussé-je moins aimé, je l’eus mieux aimé.

Chaque fois que nous nous retrouvions,
Un respect déférent entre nous s’interposait,
Si bien que nous semblions l’un à l’autre plus inaccessibles
Que lors de notre première rencontre.

De deux, nous devenions un, tant était grande la sympathie,
Bien empêchés d’entamer la moindre discussion ;
A quoi nous sert-il d’être à la sagesse aguerris
Si l’absence a tramé cette dualité ?

L’éternité n’offrira pas de seconde chance,
Il me faut suivre mon chemin en solitaire,
Me souvenant que nous nous sommes déjà rencontrés,
Et sachant ce plaisir rare définitivement disparu. »


*Peinture de Nicolas Roerich

dimanche 4 janvier 2015

La Conscience invisible – Les phénomènes paranormaux existent : les preuves scientifiques ! (1997) de Dean Radin






Réputé pour être l’ouvrage de vulgarisation parapsychologique le plus accessible et le plus exhaustif, le livre de la Conscience invisible s’annonce pourtant avec une subjectivité parfois mal assumée. Le développement reste cependant convaincant.


L’introduction généralise tout processus de découverte scientifique et ne s’en tient pas aux seuls progrès de la recherche parapsychologique pour démontrer qu’en matière d’objectivité, aucun grand chercheur ni aucune grande théorie n’ont été parfaitement exempts d’engagement paradigmatique. Parle-t-on vraiment du processus de toute découverte scientifique ? Avec ironie et un brin d’esprit vengeur, Dean Radin se concentre surtout sur les grandes théories qui ont bousculé l’humanité et ont révolutionné ses concepts. La place du martyre revêt certains aspects séduisants surtout lorsqu’il s’agit de faire triompher la vérité et de s’emparer du rôle d’ « éveilleur de conscience » (il s’agit de l’ « ego flatté » dont parle Paul-Louis Rabeyron).


Mais passons plutôt aux motivations honorables. Après avoir distingué le psi de tous ses rejetons moins nobles, et parfois violement conspués par crainte de l’amalgame (ufologie, mystères des civilisations antiques…), Dean Radin souligne surtout l’importance de l’expérience spontanée. Lorsqu’un seul individu raconte une histoire folle, on peut facilement l’oublier, mais lorsque la liste des témoignages s’allonge et qu’elle englobe des individus respectables (nous n’échappons pas non plus à l’argument d’autorité), il devient nécessaire de s’attarder. La recherche parapsychologique est donc une recherche statistique, car elle se fonde sur une expérience au caractère probabiliste, mais elle est aussi une recherche de masse, car elle ne révèle ses particularités qu’en observant ses déviations significatives sur un grand nombre d’expérimentations. Les résultats significatifs en eux-mêmes sont soumis à la controverse : les sceptiques ont-ils davantage nui ou profité à la recherche parapsychologique ? Quoiqu’il en soit, leur incrédulité et leurs contestations ont poussé les chercheurs à perfectionner et à interroger sans cesse davantage leurs méthodes. Un résultat significatif peut lui aussi être dû au hasard et on s’oriente dans un processus sans fin devant conduire la probabilité à être vérifiée par la probabilité –ce que les autres domaines de recherche scientifique plus classiques s’épargnent bien de faire. Mais un jour naquit la méta-analyse, trop neuve pour pouvoir être immédiatement brûlée à son tour. Cela viendra bien un jour.


La pertinence de la méta-analyse appliquée au domaine de la recherche parapsychologique peut être mieux comprise dans une analogie faite avec le monde des performances sportives. Demandera-t-on à un champion sportif de reproduire régulièrement ses performances ? Non, on admettra qu’il puisse ne pas être au faîte de ses capacités tout le temps ; de même, on peut expliquer les failles des études élitistes en appliquant le même raisonnement. Demandera-t-on aux individus d’une foule  de rivaliser avec les performances d’un cas particulier ? Non, on admettra que l’aptitude puisse se distribuer de manière irrégulière sur une population, ce qui peut expliquer les résultats modérés des études universalistes. 


En déployant un arsenal d’expériences passées au crible des critères de reproductibilité et de la méta-analyse, Dean Radin occupe la majeure partie de son ouvrage à lister les expériences mémorables effectuées autour des phénomènes de la télépathie, de la perception à distance, de la perception à travers le temps, de l’interaction esprit-matière, des interactions entre esprits vivants, du champ de conscience et des phénomènes de grande amplitude tels qu’on peut les étudier dans un casino, autour d’un stade de sport ou devant une émission de télévision.


Dean Radin ne déploie jamais un enthousiasme démesuré –car il sait qu’on le lui reprocherait aussitôt. Il évoque certains aspects des controverses qui entourent la recherche psychologique et parle notamment de l’effet chèvre/mouton, de la performance prophétique, du parti pris, de la reconstruction prospective ou des faits saillants. Mais il critique aussi la rigidité des sceptiques et se met dans la position de celui qui vend la peau de l’ours avant de l’avoir tuée, en menaçant les indécis de la honte future qui risque de s’abattre sur eux lorsque la parapsychologie devra atteindre son heure de gloire, lorsque les hommes la maîtriseront et l’appliqueront à tous les domaines de la vie quotidienne –comme on utilise aujourd’hui l’électricité.


Dean Radin ne s’attarde pas sur les risques subjectifs qui pourraient fausser la méthode expérimentale en parapsychologie. Toutes les mesures physiques ont été prises pour y remédier, et les autres domaines expérimentaux ne s’encombrent pas d’autant de précautions. C’est comme si Dean Radin oubliait que la parapsychologie constitue un domaine à part et que les précautions physiques ne sauraient suffire à assurer l’exactitude d’une science qui se veut justement point d’agrégation du physique et du psychique, domaine d’influence conjoint de ces deux tendances que l’histoire a trop longtemps voulu maintenir séparées. Dommage qu’il n’évoque pas la réflexion menée par Guy Béney dans les années 70-80. Si on commence à soulever les paradoxes des interactions de l’esprit et de la matière, on risque de ne plus pouvoir s’arrêter : si les phénomènes semblent se défier du temps et de l’espace, comment peut-on définir précisément un cadre expérimental ? Puisqu’un nombre illimité de facteurs peut être cause du psi, comment s’assurer d’un facteur précisément que l’on aimerait évaluer ? Quelle est l’influence réelle de la disposition des participants à une expérimentation concernant les effets psi mesurables ? Ces quelques questions suffisent à démolir l’édifice expérimental. Le problème relève-t-il de la méthode appliquée au domaine particulier de la parapsychologie ou de la méthode en général ? Devons-nous nous résoudre à ne jamais rien savoir du psi, à renouveler la méthode scientifique, ou à l’abandonner complètement pour la remplacer par une approche encore inconnue ? Ce n’est pas Dean Radin qui nous permettra d’approfondir la question, persuadé quant à lui d’avoir convaincu ses lecteurs de la pertinence de la méthode statistique et de la méta-analyse dans la démonstration scientifique des preuves du psi.


(Franz Kafka n’avait-il pas écrit ?

« Ah, la cohérence. Ces vieilles lunes ! Tous les livres en sont pleins ; dans toutes les écoles, les maîtres l’inscrivent au tableau, la mère en rêve pendant qu’elle allaite son enfant –et toi, mon gars, tu es assis ici et tu me parles de cohérence. Tu dois avoir eu une jeunesse bien dépravée. »)

Quelques phénomènes à l’origine d’erreurs expérimentales. 
Le fait saillant :

« On a nommé « saillance » l’attraction particulière qu’exercent les objets ou les événements plus brillants, bruyants, rares ou excitants que d’autres. Cette attraction est la cause d’innombrables défaillances du jugement humain. Comme nous ne pouvons pas prêter attention à tout, nous retenons de préférence ce qui sollicite davantage notre intérêt, nous détournant ainsi d’une vision d’ensemble. »


La reconstruction rétrospective :

« Les mécanismes mentaux sont ainsi faits que le souvenir des événements passés est modifié, voire reconstruit en fonction du présent. Quand nous découvrons que telle chose est vraie, nous avons volontiers l’impression que « nous l’avons toujours sue » et que nous aurions immédiatement donné la réponse juste si la question nous avait été posée. »


Que devra expliquer la théorie psi ?

« La théorie devra expliquer comment on peut obtenir de l’information à grande distance, hors des limitations habituelles de l’espace et du temps. »

« La théorie devra expliquer comment l’intention mentale peut modifier les processus du hasard. »

« La théorie psi devra expliquer certains phénomènes paraissant indiquer que quelque chose survit à la mort corporelle : les apparitions, les phénomènes de hantise, les OBE (sorties hors du corps) et les NDE (expériences de mort imminente). »
« La théorie devra également rendre compte des phénomènes poltergeist, qui représentent en quelque sorte les premières données brutes et à grande échelle d’interactions entre l’esprit et la matière. »



Et pourquoi a-t-on tellement envie de défendre la théorie psi ?

« Pour que se maintienne la santé physique et morale, non seulement des individus, mais aussi des sociétés, nous devons croire que nous vivons dans un monde riche de sens et de valeurs. Or, le psi évoque un tel « univers conscient », non uniquement comme méthode thérapeutique, mais comme réalité. »


Extrait de la postface :

« Le psi ressemble à un arbre énigmatique au cœur d’une forêt enchantée. Les critiques ne voient pas la forêt parce qu’ils sont trop occupés à  scier les arbres. Les enthousiastes naïfs ne voient pas les arbres parce que la forêt les fascine. Quant aux autres, ils sont absorbés par les soucis de la vie quotidienne, mais ils s‘étonnent en entendant à l’occasion des anecdotes étranges sur les arbres et la forêt, et ils ont parfois la stupeur d’en trouver un qui pousse dans leur jardin. »


*peinture de Theodor Kittelsen