lundi 27 octobre 2014

Coma (2006) de Pierre Guyotat

Le langage a créé une faille ? Le langage doit pouvoir y remédier. La dépression vécue par Pierre Guyotat est abordée de côté, avec la prudence de celui qui sait qu’une grande quantité de malheurs n’existerait pas si les mots ne les avaient pas précédés. On ne peut pas parler de dépression en général et Coma nous montre bien qu’il existe peut-être autant de dépressions qu’il y a de dépressifs. La dépression de Pierre Guyotat est d’ordre esthétique : il se meurt de ne pouvoir atteindre l’absolu.


« Tous les absolues créés par l’homme, auxquels j’ai souscrit, sont dépouillés par moi de leur valeur d’absolu en regard d’autres qui ne nous sont pas encore connus. » 


L’absolu... le point de discorde de chaque homme… Si l’on demandait à Pierre Guyotat ce qu’il entend par là, il ne saurait rien répondre précisément. Il croit d’abord qu’il s’agit d’une quête de liberté, un peu facilement réduite à la liberté de mouvement : 


« L’angoisse est pour moi attachée à ce qui est fixe, à l’habitation, aux fondations, aux meubles. La révolution aussi, non violente, que j’espère alors, je la ressens comme incompatible avec la fixation des peuples et des individus sur le sol où ils sont nés. »


Mais on se rend rapidement compte que la liberté maladroitement décrite par Pierre Guyotat est d’ordre métaphysique. Pierre Guyotat veut revivre le parcours de sacrifice christique : mourir aux autres pour devenir soi et tous les autres, dans tous les espaces et tous les âges possibles !


« Quelle douleur aussi de ne pouvoir se partager, être, soi, partagé, comme un festin par tout ce qu’on désire manger, par toutes les sensations, par tous les êtres : cette dépouille déchiquetée de petit animal par terre c’est moi… si ce pouvait être moi ! »


Cette volonté vire bientôt à la complaisance... Pierre Guyotat se trompe sans doute : la dépression, constat d’un échec, ne peut pas corriger l’échec et le conforte au contraire. De même, il se trompe dans un récit aux tournures empruntées, chaotiques, trop préoccupées de l’insignifiant pour parvenir à l’absolu tant recherché. Effectivement, Pierre Guyotat ne s’étend ni dans le temps, ni dans l’espace, suscitera peut-être la faim et le désir de quelques lecteurs partageant son esthétique du détail, mais laissant de côté les autres. 


Et pourtant, malgré l’écueil esthétique, certaines bribes qui ressemblent à de la vérité parviennent à émerger. Lorsque Pierre Guyotat baisse les armes de l’écriture hyper-stylisée, abandonnant momentanément sa quête perdue d’une expression sophistiquée, il se rapproche de tous les dépressifs multiformes de ce monde. Son dernier paragraphe ne peut que susciter l’unanimité des enragés d’absolu qui ont dû se résoudre à faire des concessions à la réalité. Ces concessions sont celles du quotidien : dormir, manger, marcher, parler. Il faut perdre beaucoup de soi pour revenir à ces actes. On croit alors n’avoir rien gagné : une plaine, une dépression, une plaine. Pierre Guyotat essaie de s’élever au-dessus de son niveau initial en extirpant ce Coma de son voyage guttural.

La veille de son anesthésie générale, Pierre Guyotat se raconte, à moins qu'il se fantasme ? Et je trouve ça terriblement plombant. Je ne peux pas en juger, mais cette extrémisme du chic me semble même inauthentique...

Citation :
« Malgré mon enjouement –la douleur ou l’avant-douleur provoque toujours en moi une euphorie de verbe et d’empathie-, d’être ainsi marqué, même aux jambes, pris entre l’âge avancé des onze patients et l’obscurité carrelée, vétuste, du lieu dans lequel je vois et sens aussi les espaces du passé : infirmerie de collège, boiseries d’hospice, en quelque sorte mon commencement dans la collectivité humain, j’éprouve –mais à partir de quel « je » déjà ?- et tais à mes proches une sensation, dont j’attends que l’opération me délivre, d’inexistence entre deux vieilleries, de dépouillement, d’échec, d’abandon par la Lumière, d’humiliation froide, d’oubli. »


Il y a cependant une aspiration à l'absolu très spirituelle. De belles images surgissent, plus spontanément :

Citation :
« Qui me frappe ? De quelle autorité ? […] Je n’en éprouve aucune colère. Seuls mes os réclament justice ; je suis ainsi fait que ce n’est jamais « moi » qui suis insulté, battu, repoussé, mais, dans ma personne, quelque chose du dessus, une réalité organique, solidaire ou une solidarité historique, voire métaphysique : je ne me suis toujours ressenti, pensé, qu’en tant que médium, intermédiaire, messager. Et l’on m’a toujours beaucoup aimé comme tel, celui qui apporte la lumière ou celui qui la rétablit dans le cœur de l’autre. »

Citation :
« Le pin est l’arbre du sexe, de l’Antiquité, il attire vers son tronc la profusion de la vie et son ombrage brûle, consume, l’arbre du bonheur inaccessible : comment être à la fois il y a deux mille ans, maintenant et dans deux mille ans ? »

Citation :
« Tant de vies individuelles, collectives, dont je suis exclu, moi qui depuis l’enfance ne peut se faire à ce fait qu’on ne peut dans le temps d’une vie humaine embrasser chacune des milliards et millions de vies humaines en cours, en cours de naissance, qui ne peut voir une fenêtre allumée sans éprouver le regret, la rage de n’être pas l’un ou l’une de ceux qui y vivent- et y lampent la soupe. »

Citation :
« Toute ma joie de vivre se tient dans cette tension et ce va-et-vient, ce jeu intérieur entre un mal que je sais depuis l’enfance être celui de tous les humains à la fois, à savoir de n’être que cela, humain dans un monde minéral, végétal, animal, divin, et une guérison dont personne ne voudrait, qui me priverait, en cas de réussite, de tout courage, de tout désir, de tout plaisir d’aller toujours au delà; en avant - et dont par intérêt bien compris depuis longtemps, je ne veux pas »

Pour ces passages-là, Guyotat est indispensable. Malheureusement, ça ne représente que 10% de Coma...


*peinture de Fra Angelico, Le martyre des Saints Cosme et Damien

samedi 25 octobre 2014

Mon combat (1925) d’Adolf Hitler

Comment Adolf Hitler s’est-il passé le temps en prison ?

Dans le premier volume de son Combat, il dresse un bilan du contexte social, économique, politique, culturel et historique (dans une démarche plutôt intégrale) des dernières décennies de l’Allemagne. La petite histoire personnelle d’Adolf Hitler rejoint la grande. On y découvre un enfant et un adolescent animés d’idéaux sains, loin de nourrir les idées antisémites qu’on lui connaît. Il exprime d’ailleurs de cette manière sa première lecture des brochures antisémites de son temps :


« L’affaire me paraissait si monstrueuse, les accusations étaient si démesurées, que, torturé par la crainte de commettre une injustice, je recommençai à m’inquiéter et à hésiter. »


Ses aspirations générales, encore floues au cours de sa jeunesse, connaîtront un parcours qui le conduira à devenir le personnage que l’on connaît. La partie autobiographique du premier volume est troublante car elle nous montre le caractère aléatoire de la construction d’une identité : seulement extrême dans ses ambitions, dévorée par un Surmoi inflexible, la personnalité du jeune Hitler n’est pas si différente de celle des autres hommes de son âge. Il s’agit de refuser la soumission des Pères et de corriger leurs erreurs en adoptant un comportement à l’opposé du leur. Les Pères, mous et efféminés, corrompus et soumis, ne défendent plus dignement l’héritage des ancêtres. Adolf Hitler bouillonne. Il ne sait pas encore ce qu’il deviendra mais il sait déjà ce qu’il ne veut pas être :


« Je ne voulais pas être fonctionnaire. […]
En vain mon père essayait-il d’éveiller en moi cette vocation par des peintures de sa propre vie : elles allaient contre leur objet. J’avais des nausées à penser que je pourrais un jour être prisonnier dans un bureau ; que je ne serais pas le maître de mon temps, mais obligé de passer toute ma vie à remplir des imprimés. […]
Je deviendrais « quelqu’un » -mais pas un fonctionnaire ! »



La Première Guerre Mondiale constitue l’événement qu’il n’espérait plus. Il participe au combat pour défendre l’Allemagne et rêve de la coalition harmonieuse de tout un peuple pour défendre son prestige.


« Une seule inquiétude me tourmentait alors, ainsi que tant d’autres : celle d’arriver trop tard sur le front. Cela m’empêchait souvent de trouver du repos. »


Mais ici, Adolf Hitler remarque rapidement que tous ne partagent pas sa vision du combat. Dans le clan des allemands, une quantité trop nombreuse de soldats ne semblent pas vouloir s’impliquer. Ils démissionnent et abandonnent leur nation, ce qui semble incompréhensible pour Hitler. Il cherche alors frénétiquement à trouver les causes d’une disposition d’esprit aussi décadente. L’Allemagne signe l’armistice, le traité de Versailles est entériné. Hitler n’est pas le seul à l’avoir dit mais il le répète douloureusement et à plusieurs reprises : ce traité est un acte d’humiliation du peuple Allemand, une violence d’autant plus cruelle qu’elle est symbolique et ne porte pas son vrai nom.


« Ainsi, vains étaient tous les sacrifices et toutes les privations ; c’est en vain que l’on avait souffert de la faim et de la soif durant d’interminables mois, vaines les heures pendant lesquelles, serrés par l’angoisse de la mort, nous accomplissions néanmoins notre devoir ; inutile, le trépas de deux millions d’hommes qui trouvèrent la mort. […]
Etait-ce pour cela que ces enfants de dix-sept ans étaient tombés dans la terre des Flandres ? Etait-ce le but du sacrifice que la mère allemande offrait à la patrie lorsque, d’un cœur douloureux, elle laissait partir pour ne jamais les revoir ses enfants infiniment chers ?»



Ce n’est pas difficile de comprendre la douleur d’Adolf Hitler. Son malheur est d’avoir été un homme trop bouillonnant, dirigé en partie par son intellect, mais surtout par sa volonté –une volonté aveugle et utopique dans ses délires de grandeur. Hitler trouve une explication facile aux problèmes de son époque en désignant un complot mené par les juifs contre le peuple aryen. Le capital est son outil de guerre. Dans cette perspective, on ne s’étonnera donc pas que les idées économiques de Hitler soient en quasi-accointance avec les conceptions des décroissants actuels : le capital doit être un moyen et non la fin d’un état, et l’industrialisation frénétique provoque l’affaiblissement d’un peuple qui ne maîtrise plus son activité professionnelle, oublie de se doter d’une production agricole autonome et cède au pessimisme et à l’apolitisme. 


« Dans la même mesure où l’économique monta au rang de maîtresse et de régulatrice de l’Etat, l’argent devint le dieu que tout devait servir et devant qui tout devait s’incliner. »


Hitler ramène sur le même plan d’égalité argent et judaïsme. Le croyait-il vraiment ou n’usait-il de ce raccourci qu’en vertu de ses principes de propagande ? 


« Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. »

Il ne faut pas oublier non plus qu’Adolf Hitler a pu être influencé par les théories philosophiques et biologiques de son époque, parmi lesquelles on peut citer les plus évidentes : Darwin (pour la loi de l’évolution), Schopenhauer (pour le triomphe de la Volonté) et Nietzsche (pour l’amour de la force et de la puissance).


Le second volume du Combat a une vocation plus didactique et égrène les étapes de la carrière idéologique que Hitler veut faire suivre à son parti politique. En le lisant, on comprend que le nazisme hitlérien est définitivement aboli car ses principes se fondent sur la vision encore morcelée d’un monde divisé en colonies. De même, les mouvements religieux et économiques semblaient s’opposer plus strictement qu’aujourd’hui, alors que la profusion et l’ambivalence estompe les démarcations entre les courants de pensée différents. Ce n’est pas dans les détails qu’Adolf Hitler se montre le plus dérangeant –même si l’on sait ce qu’il advint par la suite- mais dans le mouvement global de la construction de son idéologie : jeune homme plein d’idéaux, déçu et blessé par la réalité d’un monde qui ne se présentait pas à la hauteur de ses ambitions, il a voulu prendre le taureau par les cornes pour réformer un système qui tombait en déliquescence, dans la bourbe d’un matérialisme et d’un individualisme croissants. Toute ressemblance…


Remarques en vrac proposées par Hitler : volonté d’une nation de rester indépendante à l’égard de tout autre système extérieur (le spectre de l’Europe ?) ; l’épanouissement économique n’est pas un signe de santé sociale et politique ; lourdeur des programmes scolaires trop intellectualisants ; application du principe de démagogie par le biais principal de la propagande ; critique du suffrage universel direct et du système parlementaire ; nécessité du syndicalisme.


Pour le reste, Hitler propose une démarche d’application de ses principes qui ne serait plus transposable mot à mot aujourd’hui car elle se base essentiellement sur le jeu entre les alliances de quelques puissances parmi lesquelles les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, l’Italie et la Russie. Serait-ce encore pertinent aujourd’hui ? Reste cependant la propagande qui rejoint la compréhension de la masse dont Hitler avait su faire preuve. Bien conscient que la réussite de son projet ne pouvait avoir lieu sans qu’il ne convainque le peuple allemand, il laisse déjà pressentir son triomphe lorsque ses auditions publiques provoquent un enthousiasme général de plus en plus incontrôlable. 


« Lorsque enfin j’exposai à la foule, point par point, les 25 propositions et que je la priai de prononcer elle-même son jugement, tous ces points furent acceptés au milieu d’un enthousiasme toujours croissant, à l’unanimité, et encore, et toujours à l’unanimité, et quand le dernier point eût ainsi atteint le cœur de la masse, j’avais devant moi une salle pleine d’hommes, unis par une conviction nouvelle, une nouvelle foi, une nouvelle volonté. »


Quel vide désolant a su combler Hitler ? Et quelle vitalité moitié-douleur, moitié-force a pu se révéler en lui, à la manière d’un principe artistique, lorsqu’il s’étonne de lui-même, parlant comme sous l’emprise d’une possession devant une foule d’abord hostile puis conquise ?


« Maintenant, en effet, se présentait à moi l'occasion de parler devant un plus nombreux auditoire et ce dont j'avais toujours eu la prescience se trouvait aujourd'hui confirmé : je savais parler. »


Après cette lecture, on ne peut plus se jeter contre Hitler comme il s’est jeté contre les juifs, à moins de vouloir lui rendre un hommage qu’il aurait certainement su apprécier.


On croirait entendre Zarathoustra :

Citation :
« Je remercie cette époque de m’avoir rendu dur et capable d’être dur. Plus encore, je lui suis reconnaissant de m’avoir détaché du néant de la vie facile, d’avoir extrait d’un nid délicat un enfant trop choyé, de lui avoir donné le souci pour nouvelle mère, de l’avoir jeté malgré lui dans le monde de la misère et de l’indigence et de lui avoir ainsi fait connaître ceux pour lesquels il devait plus tard combattre. »


Et on croirait lire Schopi... :

Citation :
« La nature ne s’attache pas tant à la conservation de l’être qu’à la croissance de sa descendance, support de l’espèce. »


Lorsque le darwinisme s'applique à la civilisation :

Citation :
« Tandis que la nature, tout en laissant les hommes libres de procréer, soumet leur descendance à une très dure épreuve –et parmi les individus en surnombre choisit les meilleurs comme dignes de vivre, les garde seuls et les charge de conserver l’espèce- l’homme limite la procréation, mais s’obstine, par contre, à conserver à tout prix tout être, une fois né. »

Citation :
« Tout croisement de deux êtres d'inégale valeur donne comme produit un moyen-terme entre la valeur des deux parents. C'est-à-dire que le rejeton est situé plus haut dans l'échelle des êtres que celui des parents appartenant à une race inférieure, mais reste en dessous de celui qui fait partie d'une race supérieure. Par suite, il succombera, plus tard, dans le combat qu'il aura à soutenir contre cette race supérieure. Un tel accouplement est en contradiction avec la volonté de la nature qui tend à élever le niveau des êtres. Ce but ne peut être atteint par l'union d'individus de valeur différente, mais seulement par la victoire complète et définitive de ceux qui représentent la plus haute valeur. Le rôle du plus fort est de dominer et non point de se fondre avec le plus faible, en sacrifiant ainsi sa propre grandeur. Seul, le faible de naissance peut trouver cette loi cruelle ; mais c'est qu'il n'est qu'un homme faible et borné ; car, si cette loi ne devait pas l'emporter, l'évolution de tous les êtres organisés serait inconcevable. »


Hitler semble pressentir l’ère du Verseau telle que décrite par Pichon. L’avenir viendra par la domination de la jeunesse... Une certaine jeunesse, pour Hitler :

Citation :
« Quiconque connaît l'âme de la jeunesse, comprendra que c'est elle qui peut écouter avec le plus de joie un pareil appel. Sous mille formes, elle mènera ensuite la lutte à sa façon et avec ses armes. Elle refusera de chanter des chansons étrangères ; elle exaltera d'autant plus les gloires allemandes que l'on voudra l'en éloigner ; elle économisera sur ses friandises le trésor de guerre des grands ; elle sera rebelle et très avertie contre les professeurs étrangers ; elle portera les insignes interdits de son propre peuple, heureuse d'être punie ou même battue pour cette cause. Elle est donc en petit l'image fidèle des grands, souvent même avec une inspiration meilleure et mieux dirigée."

Des petites réflexions en vrac qui n'ont pas disparu aujourd'hui, et qui constituent aussi l'apanage des réflexions "engagées de gauche" ou "décroissantes". Surprenant:

Citation :
« La lutte contre la finance internationale et le capital de prêt est devenue le point le plus important de la lutte de la nation allemande pour son indépendance et sa liberté économique. »


Citation :
« Détresse et chômage commencèrent à se jouer des hommes, ne laissant que des souvenirs de mécontentement et d’amertume : le résultat fut, semble-t-il, la coupure politique entre les classes.
Malgré l’épanouissement économique, le découragement se fit plus grand et plus profond, et il atteignit un tel degré que chacun se persuada que « cela ne pouvait plus durer longtemps ainsi » sans que les hommes se soient représentés de façon précise ce qui aurait pu se produire, ce qu’ils feraient ou ce qu’ils pourraient faire. » 


Citation :
« Les programmes des écoles primaires et secondaires, particulièrement, sont de nos jours un absurde fatras ; dans la plupart des cas, la pléthore des matières enseignées est telle que le cerveau des élèves n’en peut garder que des fragments et que, seul encore, un fragment de cette masse de connaissances peut trouver son emploi ; d’autre part, elles restent insuffisantes pour celui qui embrasse une profession déterminée et est obligé de gagner son pain. »


Citation :
« Aussitôt que les gens auront acquis la conviction que, grâce à l’épargne, ils pourront acquérir une toute petite maison, ils ne se consacreront plus qu’à ce but et il ne leur restera aucun loisir pour la lutte politique contre ceux qui, d’une façon ou d’une autre, songent à leur reprendre un jour les « sous » épargnés. »


Citation :
L'état contre nature dans lequel nous nous trouvons actuellement fait partie de ces phénomènes morbides généraux qui caractérisent la décadence matérialiste de notre temps. »


*peinture "A Grave Situation" (1946 - Roberto Matta)

lundi 20 octobre 2014

Le monde comme volonté et comme représentation (1818) d’Arthur Schopenhauer

Le monde comme volonté et comme représentation (1818)



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Le secret du Monde comme volonté et comme représentation est révélé dans son dernier paragraphe ; auparavant, il aura fallu parcourir un millier de pages qui laissent songeur… reflets de la modification d’un paradigme ou apports véritablement originaux ? Arthur Schopenhauer considérait son travail de réflexion à la manière d’une conciliation des antiques dualismes représentés d’un côté par Spinoza, de l’autre par Descartes :

« Toute philosophie jusqu’à ce jour a pris l’une ou l’autre de ces deux voies [union ou négation du dualisme de l’esprit et de la matière]. Je suis le premier à m’en être écarté, en posant l’existence réelle de ce tertium : l’acte de volonté, d’où naît le monde, est l’acte de notre volonté propre. »


Tertium d’originalité, Schopenhauer a sans doute concilié les prémisses d’une nouvelle mode intellectuelle passionnée de contestation classique et une personnalité innovante. Arthur Schopenhauer, en faisant la synthèse fortuite de toutes les idées marginales ou émergentes de son époque, semble d’abord n’être qu’un répétiteur avide de grotesque. Le temps passe, on connaît la suite : Schopenhauer fait oublier ses influences et devient le maître à penser d’un nombre toujours plus croissant de rejetons spirituels, qui voient en lui le représentant du pessimisme.


N’est-ce pas aller un peu trop vite en besogne ? Arthur Schopenhauer prend un plaisir malin à souligner les caractéristiques de la décrépitude de nos existences individuelles. En vrac : « Il n’y a qu’une erreur innée : celle qui consiste à croire que nous existons pour être heureux » ; ou bien : 
« L’existence humaine tout entière nous dit assez nettement que la souffrance est la véritable destination de la vie » ; ou encore : « La mort doit être considérée sans aucun doute comme le but véritable de la vie : au moment où elle se produit, se décide tout ce dont le cours entier de la vie n’était que la préparation et la préface ». Et si l’on se morfondait autant parce que nous faisions fausse route ? Avec l’habitude que nous avons prise de considérer l’existence de nos points de vue personnels, parce que nous croyons que nous sommes le centre du monde, son objet de gloire et d’intérêt, parce que nous privilégions nos réussites personnelles plus que nous veillons à assurer la cohésion de l’ensemble, nous avons toutes les raisons d’être malheureux. Belle voie de conciliation que la suivante : en termes matérialistes, privilégiant la physiologie, l’anatomie et la raison au détriment de tout le reste, Schopenhauer nous ouvre les yeux sur l’existence du principe absolu de la Volonté. L’exemple le plus connu des malversations de cette puissance est représenté dans son chapitre de la « Métaphysique de l’amour sexuel ». Pourquoi l’amour nous transporte-t-il sur des sommets d’ébriété si brièvement ? Pourquoi le bonheur cède-t-il ensuite sa place au dégoût, à l’ennui puis à la haine ? Parce qu’il n’est qu’une ruse que la Volonté déploie vis-à-vis de l’individu pour le faire participer à l’effort de régénération continuelle de l’espèce au détriment de ses intérêts personnels :


« Le but dernier de toute intrigue d’amour, qu’elle se joue en brodequins ou en cothurnes, est, en réalité, supérieur à tous les autres buts de la vie humaine et mérite bien le sérieux profond avec lequel on le poursuit. C’est que ce n’est rien moins que la composition de la génération future qui se décide là. »


Une fois que la Volonté a obtenu ce qu’elle désirait (la naissance de nouveaux individus), l’amour n’a donc plus de raisons d’exister. Frédéric Beigbeder l’a cyniquement bien compris lorsqu’il publiait L’amour dure trois ans.


Et pourtant, les conceptions de Schopenhauer peuvent conduire à la libération du lecteur vacciné contre le pessimisme. D’une conception quasi-religieuse de la Volonté, considérée comme principe absolu et indétrônable, raison de vivre et instrument d’asservissement des hommes, Schopenhauer fait émerger une nouvelle forme de liberté plus puissante que celle qui ne connaissait pas le pessimisme.


« [L’acte de volonté] est libre ; car le principe de raison, qui donne seul un sens à une nécessité quelconque, n’est que la forme de son phénomène. »


Non pas contre, mais en face du monde comme volonté, se propose le monde comme représentation. Lorsque le premier nous conduit au pessimisme, ne jamais oublier la force du second :


« Le monde est ma représentation. –Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l’homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu’il est capable de l’amener à cet état, on peut dire que l’esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l’entière certitude de ne connaître ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre ; il sait, en un mot, que le monde dont il est entouré n’existe que comme représentation dans son rapport avec un être percevant, qui est l’homme lui-même. »

Le monde comme volonté ne peut jamais aller à contre-sens de l’humanité. Si ses conséquences me blessent, si je n’arrive pas à les accepter sereinement, il me reste heureusement la possibilité de réviser le monde comme représentation. La vision organique et biologique devient une nouvelle forme d’illumination mystique : rappelle-toi que tu n’es jamais qu’un peu de chair et d’os, et que les autres ne valent rien de plus. Que sont une humiliation ou une déception en face de cette incroyable farce ?


On se doutera bien que sur plus d’un millier de pages, Arthur Schopenhauer se livre et délivre dans toute la multitude de ses contradictions, de ses interrogations et de ses (étonnantes) certitudes. En vrac, il nous parle de la nature du temps, s’interroge sur la particularité de la raison humaine par rapport à la raison animale, dénigre le nouveau mythe de la science (ce qui inspira certainement Nietzsche lorsqu’il écrivit Par-delà le bien et le mal : « […] la science, en effet, ne saurait pénétrer jusqu’à l’essence intime du monde ; jamais elle ne dépasse la simple représentation, et, au fond, elle ne donne que le rapport entre deux représentations »), s’interroge sur la portée du langage (Wittgenstein s’en est-il inspiré : « Je l’avoue, je tombe ici dans un langage figuré et mystique ; mais c’est le seul qui permette encore de s’exprimer en quelque façon sur ce sujet totalement transcendant »), analyse l’humour, dissèque le bonheur, tourne autour de l’esthétique en y rattachant différentes formes artistiques au sommet desquelles il couronne la musique, redéfinit le concept d’Idée platonicienne, cerne la raison d’être de l’Etat, vénère et détruit son prédécesseur Kant, se moque de ses contemporains et des allemands, lorsqu’il se fait le porte-parole des dernières découvertes physionomiques de son temps. Cela pourrait être long et fastidieux, mais Schopenhauer écrit agilement, avec un ton parfois précieux qui oscille pourtant entre légèreté et cynisme, et nous donne l’occasion de découvrir un cabinet des curiosités composé des plus incroyables idésoïdes germés de son esprit trublion. De là à se passionner d’un bout à l’autre de son traité, reste une étape que la frêle constitution de notre individualité ne saura pas franchir, peut-être parce que nous ne sommes pas encore ce « sujet connaissant pur, affranchi de la volonté, de la douleur et du temps » qui constitue l’horizon de Schopenhauer et la source d’inspiration du surhomme.


Arthur Schopenhauer n’a pas permis seulement aux vieux Nietzsche, Wittgenstein, Huysmans, Zola, Proust, Bergson… que nous connaissons de faire du sang neuf avec de vieilles idées. Il reste encore un vivier dense de théories à pêcher au hasard de ses inclinations pour revivifier notre pensée toute gargarisée de cosmologie et de science-fiction.. Quant à savoir ce que la Volonté peut gagner à nous faire patauger dans tout ce marasme d’idées parfois géniales, parfois démentes, nous ne sommes pas habilités à le deviner. Schopenhauer est immanent, non transcendant. C’est à la fois son principal défaut et sa plus grande qualité.



Schopenhauer rénove le mythe de la caverne de Platon à l'aune de la Volonté : 

Citation :
« Le matérialisme est un effort pour expliquer par des données médiates ce qui est donné immédiatement. Il considère la réalité objective, étendue, active, en un mot matérielle, comme un fondement si solide, que ses explications ne laissent rien à désirer, du moment qu’elles sont appuyées sur un tel principe, corroboré lui-même par la loi de l’action et de la réaction ; or, cette prétendue réalité objective est une donnée purement médiate et conditionnée ; elle n’a donc qu’une existence toute relative ; la chose, en effet, a dû passer tout d’abord par le mécanisme du cerveau et être transformée par lui, entrer ensuite dans les formes de l’entendement, temps, espace, causalité, avant d’apparaître, grâce à cette dernière élaboration, comme étendue dans l’espace et agissant dans le temps. Et c’est par une donnée de cette nature que le matérialisme se flatte d’expliquer la donnée immédiate de la représentation (sans laquelle la première ne saurait exister), que dis-je ? la volonté elle-même, tandis que c’est elle, au contraire, qui rend intelligible toutes ces forces primitives dont les manifestations sont réglées par la loi de causalité. »


La réflexion ne supporte pas le calme sérieux d'un bureau d'étude trop longtemps. Schopenhauer s'enflamme parfois et révèle le potentiel tragique de sa pensée :

Citation :
« N’est-il pas surprenant, merveilleux même, de voir l’homme vivre une seconde vie in abstracto à côté de sa vie in concreto ? Dans la première, il est livré à toutes les tourmentes de la réalité, il est soumis aux circonstances présentes, il doit travailler, souffrir, mourir, comme les animaux. La vie abstraite, telle qu’elle se présente devant la méditation de la raison, est le reflet calme de la première et du monde où il vit ; elle est ce plan réduit, dont nous parlions plus haut. Là, ce des hauteurs sereines de la méditation, tout ce qui l’avait possédé, tout ce qui l’avait fortement frappé en bas, lui semble froid, décoloré, étranger à lui-même, du moins pour l’instant, il est simple spectateur, il contemple. Quand il se retire ainsi sur les sommets de la réflexion, il ressemble à l’acteur qui vient de jouer une scène et qui, en attendant l’autre, va prendre place parmi les spectateurs, regarde de sang-froid le déroulement de l’action qui se continue sans lui, fût-ce les préparatifs de sa mort, puis revient pour agir et souffrir comme il le doit. »


Influence de la pensée orientale bouddhique ?

Citation :
« Chacun a conscience qu’il est lui-même cette volonté, volonté constitutive de l’être intime du monde ; chacun aussi a conscience qu’il est lui-même le sujet connaissant, dont le monde entier est la représentation ; ce monde n’a donc existence que par rapport à la conscience, qui est son support nécessaire. Ainsi, sous ce double rapport, chacun est lui-même le monde entier, le microcosme ; chacun trouve les deux faces du monde pleines et entières en lui. Et ce que chacun reconnaît comme sa propre essence épuise aussi l’essence du monde entier, du macrocosme ; ainsi, le monde est comme l’individu, partout volonté, partout représentation, et, en dehors de ces deux éléments, il ne reste aucun résidu. »


D'ailleurs, le désespoir de Schopenhauer semble essentiellement provoqué par l'impossibilité de la communion terrestre: 

Citation :
« Si l’intuition pouvait se communiquer, la communication en vaudrait la peine ; mais en définitive, nous ne pouvons sortir de notre peau ; il faut que nous restions enfermés chacun dans notre crâne, sans pouvoir nous venir en aide les uns aux autres. »


L'acte de naissance du concept d'éternel retour de Nietzsche se trouve peut-être ici...

Citation :
« La source d’où émanent les individus et leurs forces est inépuisable et infinie, autant que le temps et que l’espace ; car, comme le temps et l’espace, ils ne sont que le phénomène et la représentation de la volonté. Aucune mesure finie ne peut jauger cette source infinie ; aussi chaque évènement, chaque œuvre étouffée dans son germe a-t-elle encore et toujours l’éternité entière pour se reproduire. Dans ce monde des phénomènes, toute perte absolue est impossible, comme tout gain absolu. »


On le comprend mieux dans cet exemple imagé qui frôle avec la science-fiction à la P. K. Dick...

Citation :
« Je le sais, si j’allais gravement affirmer à quelqu’un l’identité absolue du chat occupé en ce moment même à jouer dans la cour et de celui qui, trois cent ans auparavant, a fait les mêmes bonds et les mêmes tours, je passerais pour un fou ; mais je sais aussi qu’il est bien plus insensé encore de croire à une différence absolue et radicale entre le chat d’aujourd’hui et celui d’il y a trois cent ans. »

Pour un essai de lecture pas forcément pessimiste, il faut se souvenir que toute l'argumentation conduit essentiellement à ce point, ici brillamment conduit : 

Citation :
« Lorsque s’élevant par la force de l’intelligence, on renonce à considérer les choses de la façon vulgaire ; lorsqu’on cesse de rechercher à la lumière des différentes expressions du principe de raison, les seules relations des objets entre eux, relations qui se réduisent toujours, en dernière analyse, à la relation des objets avec notre volonté propre, c’est-à-dire lorsqu’on ne considère plus ni le lieu, ni le temps, ni le pourquoi, ni l’à-quoi-bon des choses, mais purement et simplement leur nature ; lorsqu’en outre on ne permet plus ni à la pensée abstraite, ni aux principes de la raison, d’occuper la conscience, mais qu’au lieu de tout cela, on tourne toute la puissance de son esprit vers l’intuition ; lorsqu’on s’y plonge tout entier et que l’on remplit toute sa conscience de la contemplation paisible d’un objet naturel actuellement présent, paysage, arbre, rocher, édifice ou tout autre ; du moment qu’on s’abîme dans cet objet, qu’on s’y perd, comme disent avec profondeur les Allemands, c’est-à-dire du moment qu’on oublie son individu sa volonté et qu’on ne subsiste que comme sujet pur, comme clair miroir de l’objet, de telle façon que tout se passe comme si l’objet existait seul, sans personne qui le perçoive, qu’il soit impossible de distinguer le sujet de l’intuition elle-même et que celle-ci comme celui-là se confondent en un seul être, en une seule conscience entièrement occupée et remplie par une vision unique et intuitive ; lorsque enfin l’objet s’affranchit de toute relation avec ce qui n’est pas lui et le sujet, de toute relation avec la volonté ; alors, ce qui est ainsi connu, ce n’est plus la chose particulière en tant que particulière, c’est l’Idée, la forme éternelle, l’objectité immédiate de la volonté ; à ce degré, par suite, celui qui est ravi dans cette contemplation n’est plus un individu (car l’individu s’est anéanti dans cette contemplation même), c’est le sujet connaissant pur, affranchi de la volonté, de la douleur et du temps. »


ENFIN, BON, ON S'EN FOUT ! 

Citation :
On se gâte le cerveau, à lire et à étudier constamment.


*peintures de Fernand Khnopff



Cabinet de curiosités schopenhaueriennes



« Il y a quelque chose de féminin, dans la nature de la raison ; elle ne donne que lorsqu’elle a reçu. » 


« D’une physionomie enjouée, on peut conclure à une nature spirituelle, avec d’autant plus de certitude que le visage est plus laid ; de même, d’une physionomie sotte, on pourra conclure d’autant plus sûrement à la sottise, que le visage est plus beau, parce que la beauté, en tant qu’elle est conforme au type humain, porte déjà en soi une expression de clarté intellectuelle ; c’est le contraire pour la laideur. »


« Nous voyons, par exemple, dans la solidification des os un état évidemment analogue à la cristallisation qui dominait à l’origine dans la chaux, bien que l’ossification ne puisse jamais se ramener à une cristallisation. »


« Pour moi, je nourris depuis longtemps l’idée que la quantité de bruit qu’un homme peut supporter sans en être incommodé est en raison inverse de son intelligence, et par conséquent peut en donner la mesure approchée. Aussi, lorsque j’entends, dans la cour d’une maison, les chiens aboyer pendant une heure, sans qu’on les fasse taire, je sais déjà à quoi m’en tenir sur l’intelligence du propriétaire. »


« Il nous est facile, par l’exemple des sourds-muets, de voir combien l’emploi de la raison est subordonnée au langage ; quand on ne leur a appris aucune espèce de langage, ils montrent à peine plus d’intelligence que les orangs-outangs ou les éléphants ; car ils n’ont guère la raison qu’en puissance ; ils ne l’ont pas en acte. »


« Il est de même bon pour l’Allemand d’avoir des mots longs ; comme il pense lentement, ils lui laissent du temps pour réfléchir. »


« Le génie dans la vie pratique est aussi utile qu’un télescope au théâtre. »


« […] aussi une grande activité cérébrale ne va-t-elle pas sans forts battements du cœur, et même, d’après Bichat, sans un cou peu long. »


« […] quand, par suite d’une imperfection de la petite circulation, une partie du sang arrive au cœur sans être oxydée, l’irritabilité devient d’une extraordinaire faiblesse, comme c’est le cas chez les batraciens. »


« En vérité, les atomes sont une idée fixe des savants français, et il semble, à les en entendre parler, qu’ils aient pu les voir. »


« […] Pouchet a démontré victorieusement […] à la fois la réalité de la generatio aequivoca et l’inanité de cette hypothèse extravagante que partout et toujours il flotte dans l’air des millions de germes de tous les champignons possibles, des millions d’œufs de tous les infusoires possibles, jusqu’à ce que l’un ou l’autre vienne à rencontrer une fois par hasard le milieu convenable à son développement. »


« La cause finale du duvet qui entoure les parties génitales, chez les deux sexes, et du Mons Veneris, chez la femme, est d’empêcher chez les individus très maigres, pendant le coït, le contact des os du pubis, qui pourrait exciter la répugnance […]. »


« […] Pour dérober au regard scrutateur de l’adversaire ces indices souvent dangereux dans une négociation ou dans un accident soudain, la nature (qui n’ignore pas que homo homini lupus) a donné à l’homme la barbe. La femme au contraire pouvait s’en passer ; car en elle la dissimulation et la maîtrise de soi-même, « la contenance » sont innées. »


« Ma propre et longue expérience m’a amené à penser que la folie est relativement fréquente surtout chez les acteurs. Mais aussi quel abus ces gens-là ne font-ils pas de leur mémoire ! »


« Les individus blonds recherchent toujours les noirs ou les bruns mais l’inverse se produit rarement. C’est qu’une chevelure blonde et des yeux bleus constituent déjà une variété, presque une grosse anomalie, comme les souris blanches, ou, pour le moins, les chevaux blancs ; cette variété n’appartient en propre à aucune autre partie du monde pas même au voisinage des pôles mais à la seule Europe, et est évidemment d’origine scandinave. »


*photo de Richard Müller, Philosophers, 1918
*photo de Brassaï, Matisse drawing his model in the studio lent to him by Mrs. Callery - an American sculptor, at the Villa d'Alesia, 1939

vendredi 17 octobre 2014

Octobre noir (2011) de Didier Daeninckx et Mako, préface de Benjamin Stora


Nous pouvons fêter des morts tous les jours… Le 17 octobre 1961, plusieurs milliers de manifestants algériens sont arrêtés à Paris. De nombreux d’entre eux sont blessés et quelques centaines meurent, certains jetés dans la Seine. Ce n’est pas une histoire dont on parle souvent.


Didier Daeninckx ne peut pas oublier les émotions vives qu’il a ressenties lorsqu’il était enfant de banlieue et qu’il était témoin, parfois, des affrontements entre immigrés et forces policières. Pourtant, il ne découvre l’histoire de l’octobre 1961 qu’à l’occasion de la rédaction de son livre « Delphine pour mémoire », qu’il compte dédier à l’évènement Charonne qui s’est déroulé dans le métro parisien le 8 février 1962. Puisque, pour comprendre, il faut toujours remonter dans le passé, Didier Daeninckx se consacre ici à raviver la mémoire d’octobre 1961. En empruntant le point de vue des immigrés algériens à travers l’histoire d’une petite famille, il rend légitimité et honneur à leur démarche de protestation pacifique pour conjurer la mauvaise opinion véhiculée à l’époque par des quotidiens nationaux tels que « Le Monde » ou « France soir ». Rien de simpliste pour autant : dans le monde étriqué et sombre des travailleurs algériens et de leurs familles, la rupture générationnelle se consomme déjà face aux promesses de la société de l’entertainment. Comment ne pas oublier d’où on vient ?


Une autre raison qui a peut-être motivé l’incompréhension de l’opinion à l’égard de ces manifestants est la vision morcelée des faits. A-t-on véritablement pu oublier le communiqué que Maurice Papon, préfet de police de Paris, avait publié 15 jours plus tôt ? Il publiait : « il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne de 20h30 à 5h30 du matin ». Il est également « très vivement recommandé de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. » Enfin, « les débits de boissons tenus et fréquentés par des Français musulmans doivent fermer chaque jour à 19 heures ».


Daeninckx et Mako ravivent l’événement du 17 octobre 1961 dans l’obscurité d’un contexte fait de peur et d’humiliation. La préface de Benjamin Stora complète leur point de vue en apportant les informations nécessaires à une compréhension plus globale. Il nuance également les faits en évitant de tomber dans l’écueil inverse –heureusement jamais suggéré- qui consisterait à louer unanimement la démarche de ces immigrés algériens, en l’opposant brutalement à la répression des forces policières françaises. Il rappelle ainsi le contexte politique général du pays, à la veille de la signature des accords d’Evian, et évoque la peur légitime qui a pu s’emparer de la population en voyant des milliers de personnes défiler dans les grandes rues parisiennes. 


Octobre 1961 ne cherche à juger personne. Daeninckx et Mako justifient le désespoir des immigrés algériens, Benjamin Stora rappelle l’instabilité française, mais tous soulignent le pouvoir destructeur de l’ignorance. 


Citation :
Mes frères, la fédération de France du FLN a décidé d’une manifestation pour protester contre le couvre-feu. C’est pour demain. Il me faut obtenir l’annulation de ce couvre-feu raciste imposé aux algériens de la région parisienne par la préfecture de police. Notre point de ralliement, c’est le boulevard Bonne-Nouvelle, en face du cinéma le Rex. Personne ne doit manquer à l’appel.


Première page :


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La répression vue de près :


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Citation :
Encore un crépu qui y est passé… Regarde dans ses fouilles s’il a des papiers…
Oh merde… Il s’appelle Chevalier… Guy Chevalier… C’est un français…


Déjà, on aimerait oublier, passer à autre chose...


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