jeudi 26 juin 2014

Flatland (1884) d’Edwin A. Abbott



Un jour arrivera où une hypersphère vous démontera la cervelle. Impossible de s’y préparer : un tel événement ne peut pas être compris avant de l’avoir vécu, et après de l’avoir vécu, les mots ne suffiraient plus pour en partager l’expérience. Peut-être essayerez-vous d’utiliser les allégories religieuses classiques en vous acharnant à dépasser les contraintes d’un langage limité au monde directement préhensible ? à moins de sauver les mathématiques de leur austérité pour leur donner l’occasion de se faire les meilleurs vecteurs de la parole supradimensionnelle… 


Edwin A. Abbott écrit un conte qui respecte la progression simple et classique du genre et pousse le vice jusqu’à éliminer tout artifice de la pensée et du langage pour n’en conserver que la stricte réalité mathématique ramenée à ses axiomes de base. Il double les références au langage mathématique d’une démonstration par analogie réduite à la dimension inférieure, tout en conservant un langage ordinaire à la simplicité quotidienne. Son personnage est un carré ordinaire vivant dans la Dimension 2 –celle de la ligne. Après avoir connu l’honneur sans préméditation d’instruire un élu de la Dimension 1 –celle du point-, un être venu de la Dimension 3 –la nôtre, réduite à ses caractéristiques géométriques les plus grossières-, essaie de lui faire prendre conscience des limites de son existence. Petit carré, abasourdi qu’un point ne puisse pas comprendre des notions qui lui semblent aussi évidentes que le déplacement en longueur et en largeur, ne comprend pas cette fois-ci la notion de profondeur et toutes les conséquences qui en découlent : l’ombre et la lumière. Le prophète, une sphère de Dimension 3, traverse le plan pour converser avec le carré de Dimension 2 et apparaît certes sous la forme d’un cercle –section du plan avec la sphère- mais s’accompagne d’une émanation insolite. Inexplicable pour le monde plat dans lequel vit le carré, cette caractéristique surnaturelle constitue une des normes du monde volumique de la sphère.


Carré de Dimension 2 promu à la connaissance de la Dimension 3 aurait pu s’instruire davantage s’il n’avait pas eu l’audace, grisé par les perspectives de la science, de suggérer à son maître l’existence d’une Dimension 4. Parce que nous sommes convaincus à chacun de nos niveaux de connaître la dimension spatiale la plus élevée, nous refusons de considérer que les signaux mystiques constituent peut-être certains aspects d’une vérité supérieure –en quantité et pas forcément en qualité.


Edwin A. Abbott n’essaie pas de nous élever ; il n’essaie même pas de nous diminuer puisqu’il n’y a aucune échelle de valeur associée à la quantité spatiale. Revenu très loin d’une hyper-dimension quelconque, ayant peut-être déjà essayé de transmettre un savoir friable à proportion de la distance qui le sépare de l’univers qui en est issu, Edwin A. Abbott retient surtout l’importance du divertissement pour l’édification de nos têtes sphériques. Poussant le vice mathématique jusqu’à donner à ses austères lois une réalité pratique que nos cours de mathématiques n’avaient jamais réussi à rendre aussi évidente ni aussi exotique, Edwin A. Abbot imagine les lois sociales, politiques et les mœurs sexuelles des êtres infra-spatiaux, résolvant par la même occasion la question de l’œuf et de la poule. Chaque niveau est persuadé d’avoir choisi son système comme si les modalités de ce dernier ne dépendaient pas de la configuration spatiale donnée à l’origine de son existence. On ne peut être sûr de rien et surtout pas de ça. Puisqu’on ne peut rien prouver, autant se marrer.


« Avoir raison est la vocation naturelle de la folie. » 







Conclusion... Carré de Dimension 2 essayera de transmettre son expérience. Son traité s'intitulera : Par-delà la Ligne et le Plan... 

mercredi 11 juin 2014

Le Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares par Fernando Pessoa



Bernardo Soares est un rêve. Il n’existe pas : s’il existait, comme tout ce qui a pu devenir, il serait un écrivain déchu et un être humain médiocre.


Fernando Pessoa n’est pas mort : il n’a même pas été vivant. Il n’est pas mort car il nous parle toujours ; il n’a pas été vivant car il a vécu ; il était déjà vivant avant de l’être puisque le temps se superpose, les mélancoliques le savent. 


Sombre parce la vie et la mort ne peuvent jamais exister en même temps, mourant d’ennui parce que la réalité n’est qu’une parcelle amoindrie du rêve, Fernando Pessoa n’est pas pessimiste : « je suis triste » -si triste qu’il s’invente des jeux d’enfant, à commencer par l’invention de son double Bernardo Soares, et s’en va jusqu’à imaginer les conversations et les mondes exotiques qui évoluent à son insu, loin de sa compréhension, à travers les motifs qui recouvrent les tapis ou les tasses chinoises de ses services en porcelaine. Comment peut-on vivre parmi les autres lorsqu’on est si loin d’eux ? Qui pourrait accepter de passer du temps en compagnie de cette facette pessoienne appelée Bernardo Soares ? ne supportant pas la compagnie d’autrui plus de trente minutes, désirant l’effusion profonde mais seulement en rêve, préférant voyager sans bouger, lire sans livre et aimer sans personne ? Cruel aussi bien avec lui-même qu’avec les autres parce qu’il ne veut réduire personne ni lui-même à l’apathie d’un quotidien apaisé. La tristesse n’a jamais été aussi apaisante : elle est la force de ceux qui ne vivront jamais à moitié.












« La côte mène jusqu’au moulin, certes, mais l’effort ne nous mène à rien."


« Notre intelligence abstraite ne sert qu’à ériger en systèmes, ou en pseudo-systèmes, ce qui pour les animaux consiste à dormir au soleil. » 

*peintures de Nicolas Roerich