samedi 28 juin 2014

Lexique des termes littéraires (2009) dirigé par Michel Jarrety







Ça a l’air aussi monotone qu’un dictionnaire et plus rébarbatif qu’une méthode de grammaire : le Lexique des termes littéraires porte un titre qui ne fait pas honneur aux merveilles de sa conception pédagogique.

Les articles sont rédigés par un groupe de quelques professionnels francophiles dont les voix alternent afin d’éviter toute monotonie de style. Ils ne s’en tiennent jamais à des rudiments de définitions pour lecteurs pressés et s’ils parviennent malgré tout à la concision efficace, ils n’oublient jamais de ramener l’étude littéraire à ce qu’elle a de plus passionnant : ses applications concrètes :

- D’ordre étymologique, l’ancrage historique du français nous rappelle que les mots ne sont pas dénués de sens et nous relient à une communauté d’êtres humains aussi démunis que nous dans leur recherche de signification. On apprendra par exemple que le mot « symbole » vient du grec sumbolon, « signe de reconnaissance, objet coupé en deux dont on rapprochait les deux parties pour former le tout initial) ». 

- D’ordre historique, les dénominations rébarbatives apprises par cœur à l’école trouveront une dimension nouvelle. En sciences, on se tourne souvent vers ses origines. Pourquoi ne ferait-on pas de même en littérature ? La question pourrait être aussi simple que la suivante : pourquoi l’alexandrin ? Réponse : « L‘alexandrin est employé pour la première fois au début du XIIe siècle, mais ce nom lui a été donné au XVe siècle d’après un poème en vers de douze syllabes sur Alexandre le Grand, composé à la fin du XIIe siècle. »

- D’ordre ludique, la littérature n’est pas seulement dévouée à la gloire des professeurs classiques. Derrière des termes aux sonorités barbares se cachent souvent des réserves potentielles d’humour destinées à ceux que seul l’étrange émoustille encore : « Kakemphaton (n. m. du grec kakemphatos, « malsonnant », d’où « inconvenant »). Suite de sons malencontreuse qui aboutit à une équivoque involontaire. Exemple du vers 42 de Polyeucte de Corneille : Et le désir s’accroît quand l’effet se recule »

- D’ordre ethnologique si d’autres paradigmes impliquent d’autres mœurs. La façon de vivre la littérature peut nous révéler  d’étonnants aspects d’un peuple ou d’une époque. Pourrions-nous encore aujourd’hui interpréter le genre des « mystères » médiévaux ? « La représentation d’un mystère était une entreprise d’une très vaste envergure, qui pouvait s’étendre sur plusieurs jours en raison de la longueur des textes (62 000 vers pour le Mystère des Actes des Apôtres) et se présentait comme un spectacle total, avec des dizaines, voire des centaines de personnages. Elle a été définitivement interdite par le Parlement de Paris en 1548, en raison des troubles causés à l’ordre public. »


Et pour l’amusement, et pour le plaisir, et pour l’érudition, ce livre ne se contente pas de relater des termes littéraires dans une litanie désincarnée. Au contraire truffée de références vivantes et de citations pertinentes, ce Lexique permet de s’élever d’une progression alphabétique à un appétit de nouvelles lectures insoupçonnées.



ALLEGORIE

Citation :
« Au Moyen Age, l’allégorie n’est pas seulement un procédé rhétorique (un trope), elle se veut un moyen de connaissance et d’explication du monde : elle repose en effet sur la théorie des quatre sens de l’Ecriture, issue des traditions exégétiques. Selon l’exégèse biblique dite quadripartite, les Ecritures saintes superposent quatre sens : sens littéral (ou historique : l’événement tel qu’il est relaté), sens tropologique (ou moral : le précepte qu’il suggère), sens typologique (ou spirituel), sens eschatologique (ce qu’il annonce des fins dernières). »


GOLIARDS

Citation :
Clercs vaguants qui n’ont pas réussi à obtenir d’emploi après leurs études universitaires, et qui ne sont pas entrés dans la hiérarchie de l’Eglise. […] Leur poésie se présente comme une célébration des plaisirs temporels : vin, nourriture, sexualité (ainsi des Carmina burana), mêlée d’une verve satirique qui fustige les vices de la hiérarchie ecclésiastique. A poésie goliardique est souvent parodique et mêle au latin des bribes de langue vulgaire. »


PARALITTERATURE


Citation :
Terme qu’on préfèrera à celui de « littérature populaire » employé parfois. Forme de littérature de grande diffusion, destinée à la consommation. La paralittérature n’est pas intégrée dans le canon social de la littérature. Il s’agit du roman policier, du roman pornographique, du roman à l’eau de rose à la manière de Barbara Cartland ou de Delly. On peut ajouter le roman-feuilleton, le roman-photos et le théâtre de boulevard. »



*peinture de Félix Labisse

jeudi 26 juin 2014

Flatland (1884) d’Edwin A. Abbott




Un jour arrivera où une hypersphère vous démontera la cervelle. Impossible de s’y préparer : un tel événement ne peut pas être compris avant de l’avoir vécu, et après de l’avoir vécu, les mots ne suffiraient plus pour en partager l’expérience. Peut-être essayerez-vous d’utiliser les allégories religieuses classiques en vous acharnant à dépasser les contraintes d’un langage limité au monde directement préhensible ? à moins de sauver les mathématiques de leur austérité pour leur donner l’occasion de se faire les meilleurs vecteurs de la parole supradimensionnelle… 


Edwin A. Abbott écrit un conte qui respecte la progression simple et classique du genre et pousse le vice jusqu’à éliminer tout artifice de la pensée et du langage pour n’en conserver que la stricte réalité mathématique ramenée à ses axiomes de base. Il double les références au langage mathématique d’une démonstration par analogie réduite à la dimension inférieure, tout en conservant un langage ordinaire à la simplicité quotidienne. Son personnage est un carré ordinaire vivant dans la Dimension 2 –celle de la ligne. Après avoir connu l’honneur sans préméditation d’instruire un élu de la Dimension 1 –celle du point-, un être venu de la Dimension 3 –la nôtre, réduite à ses caractéristiques géométriques les plus grossières-, essaie de lui faire prendre conscience des limites de son existence. Petit carré, abasourdi qu’un point ne puisse pas comprendre des notions qui lui semblent aussi évidentes que le déplacement en longueur et en largeur, ne comprend pas cette fois-ci la notion de profondeur et toutes les conséquences qui en découlent : l’ombre et la lumière. Le prophète, une sphère de Dimension 3, traverse le plan pour converser avec le carré de Dimension 2 et apparaît certes sous la forme d’un cercle –section du plan avec la sphère- mais s’accompagne d’une émanation insolite. Inexplicable pour le monde plat dans lequel vit le carré, cette caractéristique surnaturelle constitue une des normes du monde volumique de la sphère.


Carré de Dimension 2 promu à la connaissance de la Dimension 3 aurait pu s’instruire davantage s’il n’avait pas eu l’audace, grisé par les perspectives de la science, de suggérer à son maître l’existence d’une Dimension 4. Parce que nous sommes convaincus à chacun de nos niveaux de connaître la dimension spatiale la plus élevée, nous refusons de considérer que les signaux mystiques constituent peut-être certains aspects d’une vérité supérieure –en quantité et pas forcément en qualité.


Edwin A. Abbott n’essaie pas de nous élever ; il n’essaie même pas de nous diminuer puisqu’il n’y a aucune échelle de valeur associée à la quantité spatiale. Revenu très loin d’une hyper-dimension quelconque, ayant peut-être déjà essayé de transmettre un savoir friable à proportion de la distance qui le sépare de l’univers qui en est issu, Edwin A. Abbott retient surtout l’importance du divertissement pour l’édification de nos têtes sphériques. Poussant le vice mathématique jusqu’à donner à ses austères lois une réalité pratique que nos cours de mathématiques n’avaient jamais réussi à rendre aussi évidente ni aussi exotique, Edwin A. Abbot imagine les lois sociales, politiques et les mœurs sexuelles des êtres infra-spatiaux, résolvant par la même occasion la question de l’œuf et de la poule. Chaque niveau est persuadé d’avoir choisi son système comme si les modalités de ce dernier ne dépendaient pas de la configuration spatiale donnée à l’origine de son existence. On ne peut être sûr de rien et surtout pas de ça. Puisqu’on ne peut rien prouver, autant se marrer.


« Avoir raison est la vocation naturelle de la folie. » 


Présentation de Flatland :

Citation :
« Flatland n’est pas le véritable nom de notre monde, mais c’est celui que je lui ai donné pour que vous en ayez une idée plus précise, heureux lecteurs qui avez la chance de vivre dans les Trois Dimensions.

Imaginez une immense feuille de papier sur laquelle Droites, Triangles, Carrés, Pentagones, Hexagones et autres figures, au lieu de rester fixes, se déplaceraient en toute liberté, à la surface ou dans la surface, mais sans pouvoir prendre de hauteur ni s’enfoncer dans les profondeurs, semblables en cela à des ombres – mais des ombres dures et cernées d’un bord lumineux : vous aurez alors une idée assez précise de mon pays et de ses habitants. Hélas, il y a quelques années encore, j’aurais dit « de mon univers », mais à présent mon esprit voit les choses de plus haut. »


Les maisons de Flatland :

Citation :
« Les maisons de plan carré et triangulaire ne sont pas autorisées pour la raison suivante : les angles d’un Carré (et à plus forte raison ceux d’un Triangle équilatéral) étant plus aigus que ceux d’un Pentagone, et les lignes des objets inanimés (comme les maisons) plus ternes que celles des Hommes et des Femmes, il en résulte que les coins d’une maison triangulaire ou carrée risqueraient de blesser gravement le voyageur imprudent ou simplement distrait qui viendrait à les heurter de plein fouet […] »




Description des différentes catégories sociales des habitants de Flatland. Ou comment l'étroitesse d'esprit est décrite de manière mathématique avec un humour à angle aigu...

Citation :
« Nos Soldats et nos Ouvriers de la classe inférieure sont des Triangles à deux côtés égaux, d’environ vingt-cinq centimètres, et dont la base est si étroite (elle dépasse rarement les douze millimètres) qu’ils forment à leur sommet un angle redoutablement aigu. Ainsi, quand ils ont la base de la plus basse espèce (moins de trois millimètres), on éprouve le plus grand mal à les distinguer des Droits –nos Femmes- tant leur sommet est pointu. »




Puisque la catégorie sociale est d'autant plus élevée que le nombre de côtés l'est aussi, la figure mathématique d'excellence est le Cercle :

Citation :
« Malgré la croyance populaire, selon laquelle toute personne appelée Cercle est considérée comme un Cercle, il est bien connu, dans les classes cultivées, qu’aucun Cercle n’est réellement un Cercle, mais seulement un Polygone doté d’un très grand nombre de très petits côtés. »


Comment se reconnaît-on dans un monde de Dimension 1 ? Un exemple permet de se rendre compte de l'incapacité des mots à décrire des phénomènes non expérimentés :

Citation :
« Mes Femmes reçoivent en ce moment le son de l’une de mes voix, suivi de près par celui de l’autre, et elles perçoivent que la seconde les atteint avec un délai qui correspond au temps nécessaire pour que le son traverse 6,457 pouces. Elles en déduisent donc que mes bouches sont distantes de 6,457 pouces l’une de l’autre, et elles savent donc que j’ai une forme de 6,457 pouces. »

Citation :
« « Et permettez-moi de vous demander de ce que vous entendez par ces mots de « droite » et de « gauche ». Je suppose que c’est votre façon de dire Septentrional et Austral. »

« Non, répondis-je. Outre le déplacement Nord-Sud, il y en a un autre que j’appelle gauche-droite. »

Le Roi. – Montrez-moi, je vous prie, le déplacement de gauche à droite.

Moi. – Non, c’est impossible, à moins que vous ne quittiez votre ligne.

Le Roi. – Ma ligne ? Voulez-vous dire quitter le monde ? Quitter l’Espace ?

Moi. – Eh bien oui. Votre Monde. Votre Espace. Car votre Espace n’est pas le véritable Espace. Le véritable Espace est un Plan, alors que le vôtre n’est qu’une Ligne. »


Le Cercle de Dimension 2 est une Sphère de Dimension 3 ! 

Citation :
« Moi, je ne suis pas une Figure plane, mais un Solide. Vous m’appelez le Cercle ; mais en réalité, je ne suis pas un Cercle. Je suis une infinité de Cercles, placés les uns sur les autres, dont la taille varie du Point à plus de treize pouces de diamètre. Quand je traverse votre plan, comme je suis en train de le faire, j’y produis une section que vous nommez à juste titre un Cercle. Car même une Sphère –ce qui est mon vrai nom dans mon pays-, si elle se manifeste à un habitant de Flatland, ne peut se présenter que sous la forme d’un Cercle. »




Conclusion... Carré de Dimension 2 essayera de transmettre son expérience. Son traité s'intitulera : Par-delà la Ligne et le Plan... 

lundi 23 juin 2014

Le Grand Troupeau (1932) de Jean Giono






Jean Giono choisit d’évoquer la guerre en n’en parlant pas. Sur le front, elle s’étale comme un gigantesque carnage, anime les crânes dénudés et redonne vie aux cadavres recouverts de mouches noires ; à l’arrière, ses échos se font entendre à travers la chair avide des femmes esseulées. De  l’un à l’autre, le grand troupeau des bêtes chemine  -la faute au meneur ! 


Jean Giono nous fait comprendre les pertes engendrées par la guerre en abaissant l’harmonie qui unit son peuple rural à la terre et aux animaux. L’amour, la faim et le travail ne s’évoquent plus qu’en termes d’appétits morbides voués à la destruction. A la manière des surréalistes, il brandit ses cadavres dans des visions hallucinatoires. Il fait connaître la guerre à ceux qui l’ignorent dans des éclairs de lucidité foudroyants. La technique est d’autant plus efficace que l’écriture de Giono ménage une part considérable de mystère. Ses constructions semblent correctes mais en les observant bien, on relèvera des ellipses ou des attributions étonnantes qui laissent de côté, à moins qu’elles n’induisent le malaise. Le Grand troupeau a été amputé dès l’achèvement par son auteur pour n’en garder que l’essentiel, dans une volonté d’épuration et de franchise qui semble hériter de la brutalité des événements. Et malgré tout ça, Jean Giono reste en-deçà de la réalité. Sa manière de surprendre devient rapidement une ritournelle aussi désagréable que la violence à démasquer, et le mystère frôle souvent l’opacité. 


C’est à ce moment-là qu’on peut le mieux apprécier le chant rural du Grand Troupeau. Mes références champêtres sont réduites : il me semble pourtant retrouver les ambiances de Georges Sand et de ses romans ou les récits de ceux de mes aïeux qui ont vécu dans la montagne avec les bêtes et les champs. C’est une mélancolie que distille alors Jean Giono, comme s’il avait compris dès la fin de la guerre qu’il ne serait plus possible de vivre comme les paysans de son histoire. La guerre ne serait pas vraiment la responsable mais plutôt un symptôme parmi tant d’autres indiquant la perte des valeurs propres à une communauté et à une époque dépassée. Le bélier devient alors le représentant médiatique de l’ancien temps, brandi comme un dieu à l’usage des nouvelles générations. Le Dieu de Justice pourrait enfin s’affirmer… Ni optimiste, ni pessimiste, Giono semblerait plutôt soumis au temps, à ses variations et aux peuplades qui subissent et réinventent à chaque fois les artefacts de leur passé. Lire le Grand troupeau aujourd’hui confirme cette intuition que nous avançons toujours en sacrifiant une certaine forme de bonheur primitif. 


L'exaltation des sens fait recours à une rusticité et une énergie vitale qui seraient peut-être moins puissantes si nous ne vivions pas dans la société plus aseptisée qui est la nôtre...

Citation :
« Le Joseph avait toujours sur lui cette odeur vivante, comme l’odeur du cheval, l’odeur du travail et de la force. Quand il se déshabillait, ça vous gonflait le nez : une odeur de cuir et de poil suant. Ça sentait comme quand on prépare les grosses salades d’été et qu’on écrase au fond du saladier le vinaigre et l’ail et la poudre de moutarde. »


Le secret et le mystère... qui rendent mélancoliques parce qu'ils sont sans doute perdus, au mieux restés à l'état d'intuitions.

Citation :
« Regotaz arrêta son pas.
- Dis, garçon, ça te semble pas que je suis fou ?
- Non, dit Olivier.
Il regarda l’homme : les yeux clairs étaient là avec de la peur et ils s’efforçaient de chercher au-delà des mots dans les yeux d’Olivier.
- Non, ça ne semble pas. Je t’ai laissé parler. Mais, c’est que je pense comme tu penses ; je suis de la terre, moi aussi. pas encore aussi vieux que toi, mais je sais m’arranger avec l’alentour. Ça, il n’y a que nous qui pouvons le comprendre. »


Giono nous pose une question éthique : comment peut-on vivre lorsqu'on est ou a été encerclé par la mort ? J'ai parfois pensé à L'écriture ou la vie de Semprun, qui se pose les mêmes questions.

Jean Giono a écrit:
«  Mais, de ce qui nous reste, qu’est-ce qu’on a le droit d’en faire ? Le droit, tu comprends, petit gars, le droit ? De ce qui nous reste de vie… »

Jorge Semprun a écrit:
Avais-je le droit de vivre dans l’oubli ? De vivre grâce à cet oubli, à ses dépens ? Les yeux bleus, le regard innocent de la jeune Allemande me rendaient insupportable cet oubli. Pas seulement le mien ; l’oubli général, massif, historique, de toute cette ancienne mort.

Ce à quoi il répond plus tard : 

Jorge Semprun a écrit:

La vie était encore vivable. Il suffisait d’oublier, de le décider avec détermination, brutalement.

Giono choisit une solution similaire. L'oubli, la tragédie qui se fond dans l'inconscient... on peut toutefois retrouver l'événement fondateur : il suffit de savoir cheminer à travers le symbole du bélier :

Citation :
« Le berger prend l’enfant dans ses bras en corbeille.
Il souffle sur la bouche du petit.
« Le vert de l’herbe », il dit.
Il souffle sur l’oreille droite du petit.
« Les bruits du monde », il dit.
Il souffle sur les yeux du petit.
« Le soleil. »
« Bélier, viens ici. Souffle sur ce petit homme pour qu’il soit, comme toi, un qui mène, un qui va devant, non pas un qui suit. » »


*peinture de Fred Einaudi

vendredi 13 juin 2014

Le cycle de Mars (1917-22) d’Edgar Rice Burroughs




Le Cycle de Mars = Tarzan + Mars. Prenez un homme solitaire et incompris, une belle jeune femme amoureuse, un territoire hostile et des ennemis qui n’ont même pas l’attrait de la ruse ni de l’intelligence : Edgar Rice Burroughs, surtout connu pour être le créateur de Tarzan, dispose peut-être d’une imagination de forme débordante qui lui donne l’honneur d’être, à la fin du 19e siècle, l’un des premiers écrivains d’épopées extraterrestres, il ne détient cependant pas une grande créativité de fond. John Carpenter atterrit sur Mars pour y faire des trucs et d’autres. Toute ressemblance avec une quelconque société terrienne serait purement fortuite : avec un peu de bonne volonté, on peut déceler des analogies entre n’importe quoi et son contraire. De là à attribuer à Edgar Rice Burroughs un discours politique ou idéologique, il n’y a qu’un pas, que l’Entertainment pur ne saurait franchir.


On s’ennuie tout au long de ces aventures martiennes étouffantes. Ce livre de science-fiction (un des premiers, mais cela n’excuse pas tout) fait partie de la catégorie de ceux qui nous font regretter l’atmosphère terrestre… 


Le rapport à l'altérité est l'objet d'intérêt principal du premier volume. On se perd en descriptions d'être improbables qui rappellent peut-être, par certains aspects, la rencontre avec d'autres civilisations qui a marqué des siècles plus proches de Burroughs que de notre société. Mais ces descriptions sont limitées par leur aspect purement militaire (à la limite anatomique) :

Citation :
Après qu’il eut été solidement amarré, je vis un véritable grouillement contre les bastingages, pris d’assaut. Les Hommes Verts se mirent à explorer l’engin de la proue à la poupe, examinant au passage les corps des « marins » morts, en quête d’une éventuelle trace de vie. C’est alors que, venant de l’intérieur, apparut un groupe tirant et poussant une petite créature indistincte. Petite par rapport à eux, évidemment. De toute façon, elle faisait bien moins de la moitié des quatre mètres de tous ces Martiens Verts qui l’entouraient, et, de ma fenêtre située assez loin - je le répète -, je pus distinguer simplement que cette créature marchait dressée sur deux jambes. J’en déduisis qu’il s’agissait là de quelque nouveau monstre étrange que je n’avais pas encore rencontré sur Mars.

Citation :
Il n’était point besoin d’un manuel de savoir-vivre martien pour découvrir quelle réponse s’imposait ! J’étais tellement en rage que j’eus du mal à me retenir de saisir le pistolet et d’abattre cette brute sur place. Mais il attendait visiblement, sa grande épée à la main, et je n’avais pas d’autre solution que de prendre la mienne et d’entamer le combat en respectant le choix qu’il avait fait de cette arme ou, à défaut, en en prenant une plus petite mais à aucun prix une plus forte. Il est possible, en effet, de choisir une arme moins puissante : je pouvais opter pour l’épée courte, la dague, la hachette ou encore mes poings nus, en m’en servant conformément à l’usage, mais ne pouvais en aucun cas fixer mon choix sur une arme à feu ni sur une lance, du fait qu’il ne disposait que de sa longue épée. Je choisis donc la même arme que lui, sachant la fierté qu’il avait de son habileté et voulant le battre sur son propre terrain.

Citation :
Je fus attaqué plusieurs fois par de monstrueuses bêtes sauvages qui bondissaient sur moi dans l’obscurité, m’obligeant à tenir ma grande épée constamment à la main, toujours prête à l’usage. Habituellement, mon étrange pouvoir télépathique, nouvellement acquis, m’avertissait à temps de leur approche ; mais, une fois, je me trouvai terrassé par une bête ayant des crocs particulièrement menaçants, tout prêts à se planter dans ma jugulaire, avant même que je me sente en danger. De quelle manière cette créature avait-elle pu procéder à son approche ?

etc., etc. Voici toute la teneur du premier volume. Et vous m'excuserez, mais je n'ai pas pu aller au-delà...


Pour vous faire une idée : PDF du Cycle


*L'Ethiopie, miniature de Robinet Testard dans Secrets de l'histoire naturelle

mercredi 11 juin 2014

Le Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares par Fernando Pessoa




Bernardo Soares est un rêve. Il n’existe pas : s’il existait, comme tout ce qui a pu devenir, il serait un écrivain déchu et un être humain médiocre.


Fernando Pessoa n’est pas mort : il n’a même pas été vivant. Il n’est pas mort car il nous parle toujours ; il n’a pas été vivant car il a vécu ; il était déjà vivant avant de l’être puisque le temps se superpose, les mélancoliques le savent. 


Sombre parce la vie et la mort ne peuvent jamais exister en même temps, mourant d’ennui parce que la réalité n’est qu’une parcelle amoindrie du rêve, Fernando Pessoa n’est pas pessimiste : « je suis triste » -si triste qu’il s’invente des jeux d’enfant, à commencer par l’invention de son double Bernardo Soares, et s’en va jusqu’à imaginer les conversations et les mondes exotiques qui évoluent à son insu, loin de sa compréhension, à travers les motifs qui recouvrent les tapis ou les tasses chinoises de ses services en porcelaine. Comment peut-on vivre parmi les autres lorsqu’on est si loin d’eux ? Qui pourrait accepter de passer du temps en compagnie de cette facette pessoienne appelée Bernardo Soares ? ne supportant pas la compagnie d’autrui plus de trente minutes, désirant l’effusion profonde mais seulement en rêve, préférant voyager sans bouger, lire sans livre et aimer sans personne ? Cruel aussi bien avec lui-même qu’avec les autres parce qu’il ne veut réduire personne ni lui-même à l’apathie d’un quotidien apaisé. La tristesse n’a jamais été aussi apaisante : elle est la force de ceux qui ne vivront jamais à moitié.





Citation :
En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc.


Citation :
« Acheter des livres pour ne pas les lire ; aller à des concerts, mais que ce ne soit ni pour les écouter, ni pour voir qui se trouve là ; faire de longues promenades parce qu’on est fatigué de la marche à pied, et aller séjourner à la campagne pour la simple raison que la campagne nous assomme. »


Outre les audaces de sa pensée, Fernando Pessoa se montre aventureux avec la consistance formelle du langage. On ne trouvera jamais deux auteurs qui conjuguent les verbes et assouplissent la grammaire comme lui :


Citation :
La grammaire, qui définit l'usage, établit des divisions légitimes mais erronées. Elle distingue, par exemple, les verbes transitifs et intransitifs ; cependant, l'homme sachant dire devra, bien souvent, transformer un verbe transitif en verbe intransitif pour photographier ce qu'il ressent, et non, comme le commun des animaux-hommes, pour se contenter de le voir dans le noir. Si je veux dire que j'existe, je dirai : " Je suis. " Si je veux dire que j'existe en tant qu'âme individualisée, je dirai : " Je suis moi. " Mais si je veux dire que j'existe comme entité, qui se dirige et se forme elle-même, et qui exerce cette fonction divine de se créer soi-même, comment donc emploierai-je le verbe être, sinon en le transformant tout d'un coup en verbe transitif ? Alors, promu triomphalement, antigrammaticalement être suprême, je dirai : " Je me suis. " J'aurai exprimé une philosophie entière en trois petits mots. N'est-ce pas infiniment préférable à quarante phrases pour ne rien dire ? Que peut-on demander de plus à la philosophie et à l'expression verbale ? »


Loin des agitations politiques -c'est reposant (mais en fait, ses ambitions sont encore plus utopiques) :

Citation :
« Qu’on soit révolutionnaire ou réformateur, l’erreur est la même. Impuissant à dominer et à réformer sa propre attitude envers la vie, qui est tout, ou son être lui-même, qui est presque tout, l’homme cherche une échappatoire en essayant de changer les autres et le monde extérieur. Tout révolutionnaire, tout réformateur est un évadé. Combattre, c’est être incapable de se combattre. Réformer, c’est être incapable de s’améliorer. »


Des paysages synesthésiques :

Citation :
« L’air est d’un jaune voilé, comme un jaune pâle vu à travers un blanc sale. C’est à peine s’il y a du jaune dans la grisaille de l’air. La pâleur de ce gris, pourtant, recèle un peu de jaune dans sa tristesse. »


Une définition de la liberté qui me semble presque parfaite :

Citation :
« La liberté, c'est la possibilité de s'isoler. Tu es libre si tu peux t'éloigner des hommes sans que t'obliges à les rechercher le besoin d'argent, ou l'instinct grégaire, l'amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d'aliment dans la solitude ou le silence. S'il t'est impossible de vivre seul, c'est que tu es né esclave. Tu peux bien posséder toutes les grandeurs de l'âme ou de l'esprit : tu es un esclave noble, ou un valet intelligent, mais tu n'es pas libre. »

Impossible de continuer de regarder les objets avec indifférence. Eux aussi possèdent leur vie :

Citation :
« Quand s’est brisée une tasse de ma collection japonaise, j’ai compris qu’il y avait là plus que la maladresse des mains d’une domestique. J’avais étudié le désir ardent des personnages habitant les courbes de cette simple porcelaine ; cette décision ténébreuse de suicide ne me surprit donc pas : ils se sont servis de la bonne, comme on se sert d’un revolver. »





Fernando Pessoa me plaît parce qu'il me rappelle Emil Cioran, mais l'inverse peut aussi être vrai :

Emil Cioran a écrit:
Je peux dire que ma vie a été dominée par l’expérience de l’ennui. J’ai connu ce sentiment dès mon enfance. Il ne s’agit pas de l’ennui que l’on peut combattre par des distractions, la conversation sou les plaisirs, mais d’un ennui, pourrait-on dire, fondamental ; et qui consiste en ceci : plus ou moins brusquement, chez soi ou chez les autres, ou devant un très beau paysage, tout se vide de contenu et de sens. Le vide en soi et hors de soi. Tout l’univers demeure frappé de nullité. Et rien ne nous intéresse, rien ne mérite notre attention. L’ennui est un vertige, mais un vertige tranquille, monotone ; c’est la révélation de l’insignifiance universelle, c’est la certitude, portée jusqu’à la stupeur ou jusqu’à la clairvoyance suprême, que l’on ne peut, que l’on ne doit rien faire en ce monde ni dans l’autre, que rien n’existe au monde qui puisse nous convenir ou nous satisfaire. A cause de cette expérience –qui n’est pas constante mais récurrente, car l’ennui vient par accès, mais qui dure beaucoup plus longtemps qu’une fièvre-, je n’ai rien pu faire de sérieux dans ma vie. […] Une précision s’impose : l’expérience que je viens de décrire n’est pas nécessairement déprimante, car elle est parfois suivie d’une exaltation qui transforme le vide en incendie, en un enfer désirable…»

Fernando Pessoa a écrit:
« L’ennui est bien le dégoût du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d’avoir déjà vécu ; l’ennui est bien, réellement, la sensation charnelle de la vacuité surabondante des choses. Mais plus que tout cela, l’ennui c’est aussi le dégoût d’autres mondes, qu’ils existent ou non ; le malaise de devoir vivre, même en étant un autre, même d’une autre manière, même dans un autre monde ; la lassitude, non pas seulement d’hier et d’aujourd’hui, mais encore de demain et de l’éternité même, si elle existe –ou du néant, si c’est lui l’éternité. »

Emil Cioran a écrit:
Chaque pensée devrait rappeler la ruine d'un sourire.

Fernando Pessoa a écrit:
« Tout effort est un crime, parce que toute action est un rêve mort. »


Il y a aussi un peu de Nietzsche et de Schopenhauer dans des pensées de la sorte :

Citation :
« Quelle fatigue que d’être aimé, d’être véritablement aimé ! Quelle fatigue de devenir le fardeau des émotions d’autrui ! Changer quelqu’un qui s’est voulu libre, toujours libre, en garçon de course des responsabilités : répondre à certains sentiments, avoir la décence de ne pas prendre ses distances, simplement pour que les autres n’imaginent pas que l’on se prend pour un prince des émotions, et qu’on refuse le maximum que peut donner une âme humaine. Quelle fatigue de voir notre existence dépendre complètement de son rapport avec les sentiments de quelqu’un d’autre ! Quelle fatigue de devoir, d’une façon ou d’une autre, éprouver forcément quelque chose, de devoir forcément, même sans réelle réciprocité, aimer un peu aussi ! »






« La côte mène jusqu’au moulin, certes, mais l’effort ne nous mène à rien."


« Notre intelligence abstraite ne sert qu’à ériger en systèmes, ou en pseudo-systèmes, ce qui pour les animaux consiste à dormir au soleil. » 


*peintures de Nicolas Roerich

lundi 2 juin 2014

Eurêka (1848) d'Edgar Allan Poe








Pas besoin de formation scientifique pour parler d’astrophysique et d’astronomie : Edgar Allan Poe revendique une méthode personnelle basée sur l’instinct poétique, qui est aussi l’instinct de symétrie, « essence poétique de l’Univers, de cet Univers qui, dans la perfection de sa symétrie, est simplement le plus sublime des poèmes ». 

Beaucoup des affirmations qu’avance Edgar Allan Poe dans son essai poétique à la destination des cieux sentent l’opium –mais peut-être doit-on ces relents à son traducteur, l’illustre Charles Baudelaire. Dans un mélange orientalisant et baroque, les théorèmes de Newton, Kepler ou Copernic sont confirmés une nouvelle fois par l’intuition d’une Unité originelle vers laquelle tendraient tous les atomes de notre univers. En envisageant ces phénomènes d’un point de vue poétique, la vie devient une succession de spasmes s’échelant de contraction en rétraction. 


Edgar Allan Poe n’a pas la prétention de revendiquer une position d’autorité et s’il n’affirme pas avoir raison au-delà des autres contributeurs à la pensée scientifique, il ne nie pas non plus avoir tort de la même façon qu’eux. Eurêka se plaît également à démontrer l’inconsistance des axiomes et des méthodes prétendument scientifiques. « Il n’est pas de démonstration mathématique qui puisse apporter la moindre vraie preuve additionnelle à la grande Vérité que j’ai avancée, à savoir que l’Unité Originelle est la source, le principe des Phénomènes Universels ».


Eurêka signe la fin d’une longue œuvre. Suscitée dans le tourment de la maladie, elle éclairera peut-être certains textes d’Edgar Allan Poe –notamment Double Assassinat dans la rue Morgue- et assouplira l’esprit du scepticisme. Puisque l’on peut douter de tout, et même des méthodes scientifiques, alors on ne doit douter de rien –et surtout pas d’un poème scientifique en prose. 






Ne nous méprenons pas...

Citation :
« Le mot infini, comme les mots Dieu, esprit et quelques autres expressions, dont les équivalents existent dans toutes les langues, est, non pas l’expression d’une idée, mais l’expression d’un effort vers une idée. Il représente une tentative possible vers une conception impossible. L’homme avait besoin d’un terme pour marquer la direction de cet effort, le nuage derrière lequel est situé, à jamais invisible, l’objet de cet effort. […] De cette nécessité est résulté le mot Infini, qui ne représente ainsi que la pensée d’une pensée. »


Sur la suffisance des preuves de Poe : 

Citation :
« Ainsi, selon les écoles, je ne prouve rien. Soit. Je n’ai pas d’autre ambition que de suggérer, — et de convaincre par la suggestion. J’ai l’orgueilleuse conviction qu’il existe des intelligences humaines profondes, douées d’un prudent discernement, qui ne pourront pas s’empêcher d’être largement satisfaites de mes simples suggestions. Pour ces intelligences, — comme pour la mienne, — il n’est pas de démonstration mathématique qui puisse apporter la moindre vraie preuve additionnelle à la grande Vérité que j’ai avancée, à savoir que l’Unité Originelle est la source, le principe des Phénomènes Universels. »


Une suggestion de l'existence d'univers fractaux, imbriqués les uns dans les autres ?

Citation :
« Si je m’avise de déplacer, ne fût-ce que de la trillionième partie d’un pouce, le grain microscopique de poussière posé maintenant sur le bout de mon doigt, quel est le caractère de l’action que j’ai eu la hardiesse de commettre ? J’ai accompli un acte qui ébranle la Lune dans sa marche, qui contraint le Soleil à n’être plus le soleil, et qui altère pour toujours la destinée des innombrables myriades d’étoiles qui roulent et flamboient devant la majesté de leur Créateur. »


Texte intégral : ICI


*illustration de Jean-Pierre Luminet