mardi 27 mai 2014

L’ Immoraliste (1902) d'André Gide







Grandiose d’énergie, mais aussi effrayé par la nouvelle morale que sa santé foudroyante lui procure, Michel réunit ses anciens amis pour plaider son innocence. Il raconte son histoire et sa longue maladie, surmontée à force de confiance et de volonté, abattue comme un ennemi physiquement appréhendable. L’ennemi disparu, Michel retrouve ses forces et se sent envahi par un appétit que même son ancienne vigueur ne lui avait permis de connaître. Vivre, ce n’est plus se reposer tranquillement sur le fil d’un temps qui se déroule à notre insu : il s’agit désormais de dompter la vie comme la maladie –d’ailleurs, la vie n’est qu’une maladie appréhendée avec toutes les forces physiques et mentales de l’individu. 


Michel ne veut se fixer à nul endroit mais il est contraint de se discipliner au rythme de vie plus apaisé souhaité par sa jeune femme. Séjournant en Algérie puis en Italie, il fait mine de s’installer en Normandie, puis en Suisse, mais finit irrémédiablement par souhaiter un retour en Algérie alors qu’entre-temps, la maladie a changé de camp pour frapper son épouse. Comment un individu ayant triomphé de la maladie peut-il accepter le rythme de vie languissant d’une femme affaiblie ? 


« Ce qu’elle appelait le bonheur, c’est ce que j’appelais le repos, et moi je ne voulais ni ne pouvais me reposer. »


S’il n’avait pas traversé cette phase de dépression physique et mentale avant de recouvrer son énergie, Michel aurait peut-être accompagné sa femme calmement dans sa convalescence. Désormais, il n’accepte plus aucun sacrifice qui ne lui soit pas destiné. Héritier des nouvelles conceptions physiologiques de son époque, André Gide relie le corps à l’esprit, et donc à la morale : « Il me semblait avoir jusqu’à ce jour si peu senti pour tant penser, que je m’étonnais à la fin de ceci : ma sensation devenait aussi forte qu’une pensée ». L’homme nietzschéen se dresse et se prétend impitoyable, brandit sa fierté et son amour-propre à la façon d’une revanche qu’il s’agit de prendre sur les souffrances morbides surmontées : « J’ai horreur de la sympathie ; toutes les contagions s’y cachent ; on ne devrait sympathiser qu’avec les forts ». 


André Gide parvient à installer authentiquement son personnage dans les contradictions de sa nouvelle morale. Ses pensées et ses idées semblent elles-mêmes issues d’un parcours similaire à celui de Michel, mais peut-être parce qu’il est encore tôt, en 1902, d’avancer un individualisme aussi impudique et cruel, l’Immoraliste se réfugie derrière une platitude rhétorique qui ne permet pas à André Gide de rejoindre l’amoralisme dansant de Nietzsche. Voilà peut-être pourquoi Michel se contente de n’être qu’un « immoraliste ».





Citation :
« Je ne pus dormir cette nuit, tant le pressentiment de mes nouvelles vertus me grisait. J’avais, je pense, un peu de fièvre ; une bouteille d’eau minérale était là ; j’en bus un verre, deux verres, à la troisième fois, buvant à même, j’achevai toute la bouteille d’un coup. Je repassais ma volonté comme une leçon ; j’apprenais mon hostilité, la dirigeait sur toutes choses ; je devais lutter contre tout : mon salut dépendait de moi seul. »


On ne peut pas l'inventer, ça sent le vécu : 

Citation :
« Il était tard ; je marchais à grands pas ; la neige commença de tomber en abondance ; j’étais heureux de respirer enfin un air plus vif, de lutter contre le froid, heureux contre le vent, la nuit, la neige ; je savourais mon énergie. »

Citation :
« Je me regardai longuement, sans plus de honte aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas robuste encore, mais pouvant l’être, harmonieux, sensuel, presque beau. »


*image de Gérard Gasiorowski

vendredi 23 mai 2014

Hasard, nécessité et providence (1915) de Rudolf Steiner






Les premières pages du livre nous mettent en garde : Hasard, nécessité et providence est le titre d’un cycle de conférences données par Rudolf Steiner en 1915. En aucun cas, l’auteur ne s’est investi dans la rédaction de ces reportages –que l’on imagine pourtant complets- car son propos n’était pas de délivrer sa pensée à n’importe qui, mais uniquement à ceux qui se donneraient la peine d’entrer dans son giron. Son enseignement, tel que Rudolf Steiner le préconise lui-même, doit suivre le tracé d’un plan millimétré. Il ne faudrait donc pas prendre connaissance de ses conférences avant d’avoir intégré l’anthroposophie dans ses détails les plus subtils. Certaines nécessités outrepassent heureusement les impératifs extérieurs. Les idées de Rudolf Steiner ont exercé un pouvoir d’attraction qui m’a empêché de différer ma lecture de Hasard, nécessité et providence. Je ne m’en rends peut-être pas compte, mais je n’ai pas l’impression d’avoir mal intégré les données de ce livre malgré mon ignorance des rouages plus généraux de la thèse anthroposophique. Il suffit seulement de savoir que Rudolf Steiner a aussi écrit des ouvrages sur le karma pour se laisser porter par le souffle poétique de ses conceptions du hasard, de la nécessité et de la providence. Nous n’exigerons donc pas de démonstration rigoureuse, si ce n’est celle du plaisir conceptuel. Lorsque le scepticisme a de toute façon raboté jusqu’aux systèmes les plus inflexibles, la connivence intellectuelle et esthétique devient alors la preuve la plus incontestable d’une plus grande proximité avec la vérité –au moins individuelle si elle n’est générale. 


Qu’est-ce que la nécessité, sinon les événements du passés qui se retrouvent dans les choses du présent ? « Si l’on observe chez une personne d’un certain âge comme un rictus au coin des lèvres, on a affaire sans aucun doute à quelque chose d’objectif, d’extérieur. En approfondissant ce trait du visage, il est possible d’en conclure que cette personne a dû vivre des expériences amères durant son enfance. Le subjectif est devenu objectif ». Le temps s’effiloche mais nous rapproche sans cesse des aïeux et de l’origine : « Représentez-vous une chose quelconque nécessaire aujourd’hui ; elle s’est passée il y a longtemps. Cela s’est passé il y a longtemps et maintenant cela reparaît comme dans un miroir ». Ce que nous appelons la nécessité ne décrirait donc que notre ignorance des causes du passé et toute la mélancolie de l’idée se répand dans la vision d’êtres humains détachés qui agissent, éloignés les uns des autres par le temps, dans l’incapacité la plus totale de connaître et de communiquer. Mais il est aussi possible de se montrer optimiste et de voir dans cette union supra-temporelle le signe d’une origine et d’un horizon qui nous dépassent. Se dévoilent alors discrètement les êtres lunaires et solaires qui requièrent cette fois une bonne compréhension de l’anthroposophie de Rudolf Steiner pour se faire comprendre. A défaut, le mystère de leur survenue contribuera encore à installer l’atmosphère ouateuse et terriblement synthétique d’un univers dans lequel le temps voyage à travers les émotions et se matérialise dans les actes. Philosophie performative qui devrait nous engager à une éthique de tous les instants si nous pouvions être présents à nous-mêmes durablement. 


Dans cet univers déterminé, d’abord seulement décrit d’après le point de vue de la nécessité, la nuance apparaît avec le hasard. Dans la multitude des nécessités qui devraient se produire, certaines s’exécutent, d’autres restent à l’état d’hypothèses : « Les nécessités sont là, mais elles ne doivent pas forcément se réaliser. Il nous faut faire une distinction entre nécessité et advenu. Ce sont deux concepts différents ». Les événements de notre vie se plient à des commandements quantiques. Rudolf Steiner véhicule des mots qui ont la force de nous éjecter loin de nos existences pour nous les faire apparaître à l’image de petites bulles mouvantes, flottant dans un univers peuplé mais inaccessible aux terrestres, attendant de se heurter ou non les unes aux autres pour créer du chaos dans le sens le plus noble du terme. Eclairons enfin le dernier terme de la « providence », compris à la manière d’une brèche entre le sensible et le supra-sensible : « […] Toute connaissance doit être considérée comme une grâce qui nous est faite. Celui qui précisément reçoit de telles connaissances du monde spirituel suprasensible sait qu’elles lui viennent comme une grâce pour laquelle il s’est préparé, lorsqu’il peut rencontrer en son être intérieur un certain courant provenant des mondes spirituels ». 


De nécessités en hasards, nos trois corps –physique, éthérique et astral- se construisent réciproquement et participent à l’élaboration d’une individualité unique. Que l’on prenne pour argent comptant les descriptions surnaturelles de la cosmognie de Steiner ou qu’on se contente de les considérer comme de merveilleuses allégories, elles ne répondront toutefois pas au « Pourquoi » et laisseront sur leur faim l’acharné en quête de sens. Jusqu’où nous acharnons-nous à faire évoluer notre karma, et pourquoi ces réjouissances infinies à la fin de chacune de nos vies : « […] Après la mort, nous vivons avec des êtres qui vivent aussi après la mort, si je puis dire « vivent », en un rapport d’une intimité jamais atteinte sur le plan physique ; un rapport aussi intime qu’ici avec nos pensées et nos sentiments ? » Ces conceptions ne répondent pas à l’absurde et n’y prétendent même pas. On pourrait rester sur notre faim si le lien entre notre corps éthérique et l’éther cosmique n’était pas sans cesse souligné pour raviver notre conscience déontologique. Le cri d’amour que nous permet Rudolf Steiner serait celui-ci : je suis utile parce que j’existe ! Que l’on comprenne sensiblement la profonde détresse de Rudolf Steiner, de ses disciples et de ses lecteurs, pour pouvoir affirmer, ainsi qu’il le prononça en 1915 : « Nous nous unissons à l’univers lorsque nous ne considérons plus abstraitement la science de l’esprit mais y trouvons des impulsions se déversant avec chaleur dans nos âmes tout en nous réconciliant avec le monde ». Cela suffit pour l’instant.



Pour un résumé :

Citation :
« Nous avons donc trois modes du vécu intérieur :
« regard conscient en soi-même » : le souvenir,
« regard conscient vers l’extérieur » : la veille,
« regard inconscient en soi-même » : sommeil. »


Des redéfinitions de la nécessité et du hasard dans une subtilité qui doit tout à l'inclusion de la dimension temporelle : 

Citation :
« En nous plaçant avec notre vie propre dans le devenir du monde, nous sommes entourés par la nécessité, c’est-à-dire par la réflexion du passé, et par ce que nous nommons le hasard, la vie présente. »


Une jolie spéculation biologique. Vraie ou pas, certainement métaphorique, en tout cas poétique : 

Citation :
« Vous savez certainement déjà que le cerveau humain a une masse d’environ 1350 grammes en moyenne : c’est un poids considérable pour un cerveau humain, presque un kilo et demi ! Or, il y a sous le cerveau des organes très fragiles qui ne supporteraient pas une compression d’un kilo ; ils en seraient immédiatement écrasés. Nous avons donc en permanence un cerveau susceptible d’écraser les organes très tendres situés au-dessous de lui à sa base. En fait, il ne pèse pas d’un poids de un kilo sur sa base mais de 20 grammes ! Cela provient de ce que le cerveau nage dans le liquide céphalo-rachidien. Et en effet, le cerveau perd tout son poids pour ne peser que 20 grammes, cela ne veut pas dire qu’il n’a plus de masse, mais que celle-ci n’exerce plus qu’une pression de 20 grammes sur la base du cerveau. […]
Or, représentez-vous aussi que le liquide céphalo-rachidien est soumis à un rythme qui le soulève et l’abaisse. Il se soulève et s’abaisse au rythme du mouvement du diaphragme, donc au rythme de la respiration ; le cerveau qui nage dans ce liquide participe ainsi au rythme de la respiration. Le processus de la pensée, pour autant que le cerveau soit l’instrument de la pensée, trouve ainsi son lien physique avec le processus de la respiration. De ce fait, le cerveau est tout à la fois un organe sensoriel extraordinairement subtil de la perception de toutes les forces agissant en permanence dans le terrestre. »


« Les moyens de la science moderne ne permettent pas de distinguer entre la nécessité historique de César et celle de fumer un cigare de plus. »



*peinture de Mickael Parkes

mercredi 21 mai 2014

Sous le Soleil de Satan (1926) de Georges Bernanos






Sous le soleil de Satan et le Journal d’un curé de campagne se confondent sous l’insigne d’un même élan catholique qui anime Georges Bernanos dans les tréfonds de ses propres emportements spirituels. Les deux histoires se confondent en se construisant autour des interrogations spirituelles de personnages. Leurs controverses intérieures nous font comprendre que Bernanos se projette en envisageant des modes d’existence éloignés des conceptions traditionnelles. Le roman devient alors un lieu d’expérimentation et de conversation personnelle. Tant mieux si le dialogue de Georges Bernanos parvient ensuite à rejoindre celui que le lecteur tient avec ses propres contradictions. Les risques que cette connivence ne se produise pas sont faibles car le Soleil de Satan propage des controverses intérieures qui ne sont pas si hermétiques qu’elles ne le semblent de prime abord, une fois que l’on aura ôté aux occultismes de Georges Bernanos tous les mystères essentiellement littéraires qui se chargent d’éloigner le lecteur du sens premier du texte.


Comme dans le Journal d’un curé de campagne, il faudra s’accommoder des fantaisies narratives qui semblent relever davantage du plaisir investi par Georges Bernanos au moment de l’écriture que de la véritable nécessité intellectuelle. On retrouve souvent un manichéisme caricatural entre les personnages ecclésiastiques et les autres, qui ne nous fait aimer ni les premiers, ni les seconds, et l’ensemble des faits est rapporté avec une complaisance dans les images stéréotypées qui contredit l’aspiration sur-morale de Georges Bernanos.


« Certes, il a contemplé la mort aussi souvent que le plus vieux soldat ; un tel spectacle est familier. Faire un pas, étendre la main, clore des doigts la paupière, recouvrir la prunelle qui le guette, que rien ne défend plus, quoi de plus simple ? »


Et Georges Bernanos brandit fièrement, à plusieurs reprises, un personnage qu’il imagine exceptionnel parce qu’identique à lui dans ses quêtes spirituelles, semblant perdre ainsi de vue l’objectif initial de sa démarche. Satan ne cesse jamais d’agir. Chez Georges Bernanos, il prend la forme de la tentation esthétique et se perd dans une déferlante de stéréotypes qui voilent malheureusement quelques-unes de ses puissantes intuitions.



Citation :
« Il voyait. Il voyait de ses yeux de chair ce qui reste caché au plus pénétrant […] : une conscience humaine. Certes, notre propre nature nous est, partiellement, donnée ; nous nous connaissons sans doute un peu plus clairement qu’autrui, mais chacun doit descendre en soi-même et à mesure qu’il descend les ténèbres s’épaississent jusqu’au tuf obscur, au moi profond, où s’agitent les ombres des ancêtres, où mugit l’instinct, ainsi qu’une eau sous la terre. Et voilà… et voilà que ce misérable prêtre se trouvait soudain transporté au plus intime d’un autre être, sans doute à ce point même où porte le regard du juge. […]
Cette âme tout à coup découverte l’emplissait de respect et d’amour. C’était une âme simple et sans histoire, attentive, quotidienne, occupée de pauvres soucis. Mais une humilité souveraine, ainsi qu’une lumière céleste, le baignait de son reflet. »


« Son extérieur est d’un saint, et quelque chose en lui, pourtant, repousse, met sur la défensive… Il lui manque la joie… »



*peinture de Thomas Cole

vendredi 9 mai 2014

Journal d'un curé de campagne (1936) de Georges Bernanos







Le siècle dernier semblait encore propice à l’expression d’une individualité prise au piège d’une solitude nourrie par la différence. Le vécu catholique, en proie à une désagrégation subtile, persistait encore courageusement et trouvait un écho plus direct chez ses lecteurs contemporains que ce ne serait le cas aujourd’hui. Quel ressort dramatique utiliserait-on à présent pour encadrer les illuminations mystiques d’un homme d’abord isolé à cause des autres, avant de choisir cette solitude comme vocation ? Dans la profession de foi de ce curé de campagne, le raccourci entre l’abandon et l’exaltation spirituelle se satisfait d’idées préconçues. Georges Bernanos peut déployer la panoplie des sentiments contrastés de son personnage avec une souplesse presque géniale, si elle n’était contrainte de fait à s’embarrasser de tous les lieux communs cristallisés autour de la vocation ecclésiastique. 


Georges Bernanos s’éloigne tranquillement d’une forme de narration classique en nous soumettant le journal de son curé de campagne et si les événements nous paraissent ainsi plus troubles, assumant une part d’illogisme que les ellipses mystérieuses abandonneront à notre imagination, ils n’échappent cependant pas à l’obligation de la cohérence sur la durée des journées décrites par le curé. Une fois remplies les inévitables contraintes formelles permettant de caractériser le personnage par opposition à ses congénères humains, que ceux-ci soient ecclésiastes ou mortels campagnards, une fois toute la fanfaronnade des particularités individuelles brandies comme composantes uniques d’une personnalité, reste la force d’évocation d’intuitions spirituelles qui nous prouvent que Georges Bernanos n’écrit pas sous la forme d’hypothèses des emportements mystiques impossibles à contrefaire. Mais parce qu’il se croit rare et que ses sentiments lui apparaissent comme une aumône privilégiée, ou peut-être simplement parce qu’il ne sait pas comment parler de l’indéfini sans le rapporter à une expérience particulière, Georges Bernanos entrave son expansion mystique par une complaisance en soi et un mépris des autres qui nous prouve que son curé est effectivement humain –trop humain- tâtonnant sur un chemin d’élévation que Georges Bernanos semble lui-même chercher avidement.





On ne sait parfois si Bernanos ne veut pas seulement nous parler de bourgeoisie en passant par le prisme de la religion...

Citation :
« Après vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne devrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous l’avez trahi, votre Christ ! Je ne sors pas de là. Bon Dieu de bon Dieu ! Vous disposez de tout ce qu’il faut pour humilier le riche, le mettre au pas. Le riche a soif d’égards, et plus il est riche, plus il a soif. »


...ou encore : 

Citation :
Leur idée, en somme, n’est pas bête. Naturellement, il s’agit toujours d’exterminer le pauvre –le pauvre est le témoin de Jésus-Christ, l’héritier du peuple juif, quoi !- mais au lieu de le réduire en bétail, ou de le tuer, ils ont imaginé d’en faire un petit rentier ou même –supposé que les choses aillent de mieux en mieux –un petit fonctionnaire. Rien de plus docile que ça, de plus régulier


Les perspectives s'étirent toutefois lorsque Bernanos évoque l'humanité selon la Communion des Saints :

Citation :
Si la prière était réellement ce qu’ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d’un maniaque avec son ombre, ou moins encore –une vaine et superstitieuse requête en vue d’obtenir les biens de ce monde,- serait-il croyable que des milliers d’êtres y trouvassent jusqu’à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs –ils se méfient des consolations sensibles- mais une dure, forte et plénière joie ! […] Etrange rêve, singulier opium, qui loin de replier l’individu sur lui-même, de l’isoler de ses semblables, le fait solidaire de tous, dans l’esprit de l’universelle charité !


Une acuité psychologique teintée de mélancolie : ce sont ces moments-là que j'ai préférés :

Citation :
Hélas ! j’avais cru traverser le monde presque sans le voir, ainsi qu’on marche les yeux baissés parmi la foule brillante, et parfois même je m’imaginais le mépriser. Mais c’était alors de moi que j’avais honte, et non pas de lui. J’étais comme un pauvre homme qui aime sans oser le dire, ni seulement s’avouer qu’il aime.


*peinture de Mark Brusse

mercredi 7 mai 2014

Souvenirs de la maison des morts (1862) de Fédor Dostoïevski










Dostoïevski a passé cinq ans dans le bagne d’Omsk en Sibérie. On note généralement cet événement comme l’origine d’un tournant marquant de son œuvre. A partir de ce moment-là, Dostoïevski semble avoir atteint une clairvoyance humaine prodigieuse. Pourtant, les Souvenirs de la maison des morts, rédigé aussitôt après cet emprisonnement, ne le confirment presque pas. On ne peut parler ni d’autobiographie, ni même d’autobiographie romancée, à peine de fiction. Tout juste se retrouve-t-on en face d’un document austère qui raconte, dans une froide économie de pages, la vie d’un personnage enfermé pour plusieurs années dans un bagne sibérien.

Dostoïevski s’investit à peine dans la psychologie de son personnage et de ceux qui l’entourent. Son expérience carcérale semble avoir agi sur lui comme toutes ces expériences extrêmes qui détachent l’homme de son individualité immédiate pour le projeter sur le belvédère terrestre, depuis lequel il promène sur l’humanité entière un regard d’une plus grande objectivité. Dostoïevski a eu la tentation de raconter son histoire personnelle mais l’entreprise est surtout celle d’un témoignage politique, historique et social qui ne peut pas s’embarrasser de pathétique. Le moindre souffle tragique est impitoyablement éliminé. Les Souvenirs de la maison des morts se lisent comme Dostoïevski semble les avoir écrits, avec une lassitude croissante témoignant des bouleversements profonds que son expérience a apportés à sa vision de l’existence.

Revenu de loin, croyant peut-être qu’il ne lui serait plus possible de vivre, Dostoïevski a voulu témoigner de sa souffrance et de celle de ses compagnons de bagne avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que du symptôme d’un mal plus large qu’il ne pourrait jamais décrire en se contentant de rapporter les faits et souvenirs de sa période rétentionnaire. La suite de ses œuvres constitue peut-être alors une tentative d’approfondissement de cette nouvelle disposition d’esprit…



Citation :
Cinq cents, mille et même quinze cents baguettes sont administrées en une seule fois ; mais s’il s’agit de deux ou trois mille verges, on, divise la condamnation en deux ou en trois. Ceux dont le dos était guéri et qui devaient subir le reste de leur punition étaient tristes, sombres, taciturnes, la veille et le jour de leur sortie. On remarquait en eux une sorte d’abrutissement, de distraction affectée. Ces gens-là n’entamaient aucune conversation et demeuraient presque toujours silencieux : trait singulier, les détenus évitent d’adresser la parole à ceux qui doivent être punis et ne font surtout pas allusion à leur châtiment. Ni consolations, ni paroles superflues : on ne fait même pas attention à eux, ce qui certainement est préférable pour le condamné.


*peinture de William Blake

vendredi 2 mai 2014

Une page d'amour (1878) d'Emile Zola






La Page d’Amour nécessite en réalité des centaines de pages matérielles pour se déployer. L’écriture est fluide et permet des habilités d’observation psychologiques perçantes mais elle n’évitera malheureusement pas de se montrer par ailleurs bavarde et datée. Si l’on considère en revanche la durée de la conscience ressentie par les personnages, le titre d’une Page d’amour se justifie aussitôt par le caractère à la fois foudroyant et éphémère de l’expérience amoureuse illicite vécue par Hélène et le docteur Deberle. Deux personnages aussi vertueux et pudiques oseront-ils se laisser tenter par la faute ? Emile Zola parie sur la perversité de son lecteur pour rythmer son histoire par les abandons progressifs de ses personnages aux tentations.


Chaque partie tente de s’achever dans une description esthétisante de Paris. Si celles-ci ne faillent pas à leurs ambitions et parviennent effectivement à nous présenter des paysages homéostatiques qui fluctuent seulement à cause des états d’âmes intérieurs d’Hélène, la technique se répète trop souvent à l’intérieur des chapitres. Son emploi systématique comble toutes les défaillances du rythme et élude parfois trop rapidement l’analyse psychologique qui est pourtant le seul et unique intérêt de cette Page d’Amour.





Citation :
« Ah ! quelle duperie, cette rigidité, ce scrupule du juste qui l'enfermaient dans les jouissances stériles des dévotes ! Non, non, c'était assez, elle voulait vivre ! Et une raillerie terrible lui venait, contre sa raison. Sa raison ! en vérité, elle lui faisait pitié, cette raison qui, dans une vie déjà longue, ne lui avait pas apporté une somme de joie comparable à la joie qu'elle goûtait depuis une heure. Elle avait nié la chute, elle avait eu l'imbécile vanterie de croire qu'elle marcherait ainsi jusqu'au bout, sans que son pied heurtât seulement une pierre. Eh bien aujourd'hui, elle réclamait la chute, elle l'aurait souhaitée immédiate et profonde. Toute sa révolte aboutissait à ce désir impérieux. Oh ! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout ce qu'elle n'avait pas vécu ! »


La configuration de l'histoire d'amour illicite prend également en compte Jeanne, la fille de Hélène, victime propitiatoire de cette relation : 

Citation :

« Mais elle eut beau l’interroger, donner à ses questions toutes les formes, Jeanne jurait toujours qu’elle n’avait rien. Puis, brusquement, elle cria, elle répéta :

— Tu ne m’aimes plus… tu ne m’aimes plus…

Et elle éclata en gros sanglots, elle noua ses bras convulsifs autour du cou de sa mère, en lui couvrant le visage de baisers avides. Hélène, le cœur meurtri, étouffant d’une tristesse indicible, la garda longtemps sur sa poitrine, en mêlant ses larmes aux siennes et en lui faisant le serment de ne jamais aimer personne autant qu’elle.

À partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s’éveilla pour une parole, pour un regard. Tant qu’elle s’était trouvée en danger, un instinct lui avait fait accepter cet amour qu’elle sentait si tendre autour d’elle et qui la sauvait. Mais, à présent, elle redevenait forte, elle ne voulait plus partager sa mère. Alors, elle se prit d’une rancune pour le docteur, d’une rancune qui grandissait sourdement et tournait à la haine, à mesure qu’elle se portait mieux. Cela couvait dans sa tête obstinée, dans son petit être soupçonneux et muet. Jamais elle ne consentit à s’en expliquer nettement. Elle-même ne savait pas. Elle avait mal là, quand le docteur s’approchait trop près de sa mère ; et elle mettait les deux mains sur sa poitrine. C’était tout, ça la brûlait, tandis qu’une colère furieuse l’étranglait et la pâlissait. Et elle ne pouvait pas empêcher ça ; elle trouvait les gens bien injustes, elle se raidissait davantage, sans répondre, lorsqu’on la grondait d’être si méchante. Hélène, tremblante, n’osant la pousser à se rendre compte de son malaise, détournait les yeux devant ce regard d’une enfant de onze ans, où luisait trop tôt toute la vie de passion d’une femme. »


*peinture de Gustave Courbet, les amants dans la campagne, sentiment du jeune âge, 1844

jeudi 1 mai 2014

Retables, l’âge gothique et la Renaissance (2001) de Caterina Limentani Virdis







Son format n’est pas aussi gigantesque qu’un retable mais proportionnellement à un livre d’art classique, cet ouvrage se rapproche de leur démesure et constitue un monument à la gloire d’une trentaine de retables parmi les plus respectés de l’âge Gothique et de la Renaissance. 


Outre une description claire et détaillée des scènes figurant sur chaque volet de ces œuvres, Caterina Limentani Virdis retrace précisément leur histoire, de leur commande à leur réalisation, soulevant parfois les mystères liés à l’identification de leurs auteurs ou la complexité de collaborations nécessitant parfois des décennies. Les interprétations et la symbolique des retables achevés posent parfois elles-mêmes problèmes et ont suscité, parmi leur public, un travail de décodage clairement restitué. 


Caterina Limentani Virdis condense toutes ces informations en ne dépassant jamais plus de cinq pages par retable. La suite de la présentation se constitue alors d’agrandissements minutieux des nombreuses scènes de chaque œuvre et nous laisse percevoir la richesse et la somptuosité d’œuvres ne reniant pas le lien étroit entre les scènes bibliques, leur souffle épique et la dramatisation de leurs émois.


Retable de l’agneau mystique, Jan van Eyck et Hubert van Eyck










Citation :
L’iconographie, très ambitieuse, est soutenue par des connaissances théologiques et doctrinales extrêmement tendues. […] Le thème principal est inspiré de l’Apocalypse de Saint-Jean, bien que d’autres concepts aient été tirés des passages de l’Ancien et du Nouveau Testament, des écrits des pères de l’Eglise, du sermon d’Honorius d’Autun, de la Légende dorée de Jacques de Voragine et de certains classiques latins. […] Il est évident que ni le mystique et érudit Hubert van Eyck, responsable du projet d’ensemble, ni l’aristocratique homme d’affaires qui l’a commandé […] ne peuvent être considérés comme les auteurs du plan tout entier. Le nom d’Olivier de Langhe, prieur de l’église Saint-Jean de Gand et auteur d’un traité sur le sacrement de l’Eucharistie, a été avancé. Le credo de Langhe est reconnaissable dans l’image complexe de la nature, de la foi et de la doctrine qui jaillit de cette transposition picturale exceptionnelle opérée par les Van Eyck.


Retable des pères de l’église











Citation :
On a longtemps cru que les quatre scènes des panneaux extérieurs avaient trait à la vie de saint Wolfgang. […] L’analyse iconographique des volets a été reprise par Goldberg qui a réussi à reconstituer les quatre scènes des panneaux extérieurs et les a […] rattachés à des épisodes de la vie de saint Augustin. Récemment, […] Innerhofer a émis l’hypothèse que les volets extérieurs pourraient se rapporter à la vie de Saint Thomas Becket.


Retable d'Issenheim















Citation :
Le premier impact est d’une puissance extraordinaire et terrifiante ; beaucoup de visiteurs du musée de Colmar le comparent au choc émotionnel éprouvé dans la Chapelle Sixtine. La scène représentée par les panneaux de la face extérieure du retable est en effet une crucifixion, spasmodique et lugubre, se détachant sur un arrière-plan plombé plus que livide. La grande croix et le Christ tordu et lacéré, comme sculpté dans un bois vermoulu, souvenir précis de toute la sculpture gothique nordique, l’arc douloureux du voile blanc de la Vierge, repris et souligné par l’attitude de la minuscule Madeleine, la pose tragique du Baptiste, évoquant la Déisis, tout cet ensemble constitue une nouveauté absolue dans l’histoire de l’iconographie et va bien au-delà des interprétations cosmologiques qui ont été données. La lisibilité absolue et l’orthodoxie de chaque élément, transporté cependant par une passion perverse pour la douleur et la souffrance, donnent un résultat complètement inédit.