mercredi 30 avril 2014

Le gardeur de troupeaux d’Alberto Caeiro et Poésies d’Alvaro de Campos (1946) de Fernando Pessoa






Alberto Caeiro garde les troupeaux mais ne garde pas les mots auxquels il accorde une liberté mélodique indéfinissable, qui s’écarte de la simple prose poétique par le rythme saccadé qu’il impose à ses rêveries pragmatiques. Basculant sans cesse entre panthéisme et froide vision rationnelle des phénomènes poétiques de l’existence, les mots desservent sa sensibilité mais permettent d’accéder à un paysage intérieur infini. Entre exaltation céleste et brusque chute terrestre, Alberto Caiero se sent menacé par une tragédie intérieure qui ne surviendra peut-être jamais. Alberto Caeiro, attaché à une terre et aux sensations qu’elle lui procure, se force à rester intègre et à balayer les velléités poétiques qui menacent de le faire plonger dans la folie sensible.

« Nous avons tous deux vies :
la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance, et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard ;
la fausse, celle que nous vivons dans nos rapports avec les autres,
qui est la pratique, l'utile,
celle où l'on finit par nous mettre au cercueil. »



Alvaro de Campos garde les poésies d’Alberto Caeiro. Pendant ce temps, il compose d’autres poèmes. On peut leur trouver une affiliation directe : lorsque le premier maîtrisait sans cesse ses penchants destructeurs pour les convertir en une vision unifiée et indifférente de l’univers, le second convertit cette même unité en un désespoir intérieur qui dépasse les limites de son être. On croirait entendre hurler Emil Cioran : « Ah ! comment renverser un jour cet univers dans un frémissement universel ! » -et la même ironie lucide, le même désabusement amusé, ponctuent ces poésies et les rendent à leur juste place, à la valeur de rien.

« Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
Voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
Moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
De le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
Je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon imagination,
Que tout s’est dérobé à moi, bien que j’aie tout désiré. »



Le rythme encore rend la parole abrupte et directe, rendant presque suffocante la lecture de quelques poèmes-fleuves au titre desquels il faut relever un « Bureau de tabac » aux faux airs inoffensifs. 


Qui garde ces deux grands poètes ? Fernando Pessoa, à peine cité dans une note en astérisque, surveille discrètement ces hommes déchaînés, d’une vigueur au moins synesthésique et sensuelle, si  elle ne parvient pas totalement à être physique. Fernando Pessoa n’est pas grand-chose lui non plus, mais comme Alberto Caeiro et Alvaro de Campos, il sait qu’il peut être beaucoup plus –et son silence modeste fait surgir la puissance de cette synergie d’âmes qui cohabitent en lui.

Lire "Le Bureau de tabac"





Le Gardeur de troupeaux

« j'entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d'être né. »




Poèmes désassemblés

« Si les choses étaient différentes, elles seraient différentes, voilà tout.
Si les choses étaient selon ton cœur, elles seraient selon ton cœur.
Malheur à toi et à tous ceux qui passent leur existence
A vouloir inventer la machine à faire du bonheur ! »

« Le type qui prêche ses vérités à lui
Est encore venu hier me parler.
Il m’a parlé de la souffrance des classes laborieuses
(non des êtres qui souffrent, tout bien compté les vrais souffrants).
Il parla de l’injustice qui fait que les uns ont de l’argent,
Ou faim du dessert d’autrui, je ne saurais dire,
Il parla de tout ce qui pouvait le mettre en colère.

Comme il doit être heureux, celui qui peut penser au malheur des autres !
Et combien stupide, s’il ignore que le malheur des autres n’est qu’à eux,
Et ne se guérit pas du dehors […].

Le fait de l’injustice est comme le fait de la mort.
Pour moi, je ne ferais pas un pas afin de modifier
Ce qu’on appelle l’injustice du monde.
Mille pas que je ferais à cet effet,
Cela ne ferait que mille pas de plus.
J’accepte l’injustice comme j’accepte qu’une pierre ne soit pas ronde […].

J’ai coupé l’orange en deux, et les deux parties ne pouvaient être égales ;
Pour laquelle ai-je été injuste –moi qui vais les manger toutes les deux ? »






Poésies d'Alvaro de Campos


« J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,
Mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –et j’ai souffert.
J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,
Et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.
J’ai aimé et haï comme tout le monde,
Mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,
Et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme. »



Poésies d'Alvaro de Campos

« Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
Voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
Moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
De le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
Je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon imagination,
Que tout s’est dérobé à moi, bien que j’aie tout désiré. »



*peintures d'Andrew Wyeth

lundi 28 avril 2014

Le livre des Leurres (1936) d'Emil Cioran






Mi-Fa-Mi-Fa. « Miseria-Famina, Miseria-Famina » -telle est la rengaine terrestre qui émane des travaux harmoniques des Harmonices Mundi de Johannes Kepler. Reprise par Emil Cioran, la lamentation musicale est poussée de la mortification jusqu’à l’extase, poursuivant les intuitions cosmiques de ses prédécesseurs et imaginant modestement l’origine sonore de notre univers, comme jailli d’un puissant martèlement asséné sur le voile d’un tambour.


Saura-t-on si la musique est le leurre par excellence ? oui si, au contraire, tout ce qui n’est pas musical s’organise en un immense leurre nous empêchant de communier avec les sommets de la mélodie et du rythme ? Emil Cioran ne cherche à convaincre personne des émotions qui le submergent lors de ces transports musicaux. Alignant ses phrases littéraires sur le modèle des phrases musicales les plus célestes, il transportera jusqu’à l’extase ceux qui sont déjà prêts pour la grande ascension des sphères –ceux qui comprendront qu’« il n’y a pas un tableau au monde devant lequel tu peux sentir que le monde aurait pu commencer avec toi ; mais il existe des finales de symphonies qui t’ont souvent poussé à te demander si tu n’étais pas le commencement et la fin ».

Le déchirement et l’immense colère d’Emil Cioran relèvent du vertige des échelles. Transporté jusqu’aux sommets de l’univers via ce transport contre-naturel de la musique terrestre, le microscopique et le macroscopique communient sans obstacle et vrillent le voyageur imprudent. Trop petit ou trop grand ? grisé quelques minutes par des visions éternelles qui ne lui laissent plus que le souvenir d’un immense hurlement lorsque la Terre se souvient de lui à nouveau.


« N’as-tu jamais été une mélodie issue d’ailleurs et se dirigeant vers la terre ? Ou ne sais-tu pas ce que sont la chute, le regret et la perte ? »


La musique n’est qu’un prétexte, rien de plus qu’un symbole, et même si Emil Cioran s’émeut de Mozart ou de Bach, il ne parle de ceux-ci qu’à titre exceptionnel, prodiges de musique terrestre capables de rivaliser avec la musique céleste. Le Livre des Leurres ne se revendique pas comme une glorification globale de l’événement musical mais propose aux univers locaux de nos âmes le dénominateur commun qui nous retrouvera tous, flottants et frémissants dans l’univers global de l’éternité.


« Nous sommes sur la voie de la divinité chaque fois qu’en nous la dialectique n’a plus cours, et que les antinomies s’arrondissent dans la voûte de notre être, imitant la courbe de l’azur céleste. »


La chute est violente: « Miseria-Famina, Miseria-Famina » chantait Johannes Kepler. Mais cette chute est aussi une modalité en mode mineur de la musique céleste. Que la pitié ou la sainteté viennent à notre recours !



On se demande parfois si Emil Cioran n’essaie pas de nous connecter à la globalité –si je repense à ma lecture récente de C. G. Jung, je pense évidemment à l’inconscient collectif et à l’aptitude aux synchronicités :

Citation :
« Quand on vit de manière extrêmement intense, les contenus de l’être débordent les limites de l’existence individuelle ; on a alors l’impression que palpitent en nous des forces inconnues, obscures et lointaines, et que se consomme un destin dont on n’est plus responsable. »


Digne successeur nietzschéen :
Citation :
« La profondeur d’une pensée est fonction du risque que l’on y court. Ou nous mourons en héros de la pensée, ou nous renonçons à penser. Si penser n’est pas un sacrifice, à quoi bon penser encore ? »


Et porte-parole du mysticisme tel que le concevait aussi Wittgenstein :
Citation :
« Lorsque le mot n’atteint plus la chose et que les choses ne répondent plus aux mots, la musique de la nature est une passerelle qui relie encore l’âme à tout. »


Tout le monde peut-il ressentir ceci ?
Citation :
« J’aurais voulu que la vie circulât en moi avec une plénitude insoutenable, qu’elle y dessine ses mouvements anonymes avant l’individuation, désir exclusif de la vie d’être partout, et d’être parallèle à la mort. Cette vie aurait palpité si fort en moi que son essor aurait été irradiation, explosion de rayons lumineux, démence de vibrations. »


Si oui, c’est superbement décrit. Si non, ça doit être contagieux.
Pour terminer, un déluge de pensées sonores :


« Une longue douleur ne peut rendre qu’imbécile ou saint. »

« L’ondulation est la géométrie pure du paradis, alors que la spirale est la géométrie plane des mondes qui s’interposent entre la terre et le paradis. »



« Qui n’a jamais souhaité détruire la musique ne l’a jamais aimée… »



« Que chacun vive sa vie comme s’il était dieu, que chacun s’abandonne au mythe de sa propre divinité. »



« Il n’y a pas de destin sans le sentiment intime d’une condamnation et d’une malédiction. »

« La seule chose que je puisse aimer est la vie que je déteste. »



« Que suis-je, sinon une chance dans l’infini des probabilités de ne pas avoir été ? »



« Les pensées sont profondes en elles-mêmes ; non de la profondeur des choses et du monde ! »



« N’avez-vous jamais remarqué que tous les philosophes finissent bien ? Cette chose doit nous donner à penser. »

« Chaque échec doit être utilisé pour vérifier sa force et son mépris. »



« Chaque fois que les limites du cœur dépassent celles du monde, nous entrons dans la mort par un excès de vie. »



« J'ai commencé le combat ainsi : ou moi, ou l'existence. Et nous en sommes sortis tous deux vaincus et diminués. »





Peinture:
 

_________________

vendredi 25 avril 2014

Essai d’exploration de l’inconscient (1961) de Carl Gustav Jung







« Beaucoup de crises, dans notre vie, ont une longue histoire inconsciente. Nous nous acheminons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte du danger qui s'accumule. Mais ce qui échappe à notre conscience est souvent perçu par notre inconscient, qui peut nous transmettre l'information au moyen d'un rêve. »


De même, ce livre intervient à point nommé et sa forme se laissait deviner comme une intuition. J’ai trouvé Carl Gustav Jung à travers Freud mais la référence ne m’intéressait pas encore ; puis je l’ai retrouvé à travers la mythologie, et il m’a semblé plus intrigant ; enfin je l’ai redécouvert par le biais de la conception de synchronicité, et je devais le lire. Bien qu’il soit abrégé et constitue une vulgarisation de l’ensemble de son œuvre, ou peut-être en raison de ces caractéristiques, Essai d’exploration de l’inconscient se révèle dans une forme qui n’aurait pas pu être différente. Ses idées sont celles que de nombreuses expériences et lectures personnelles m’avaient fait prendre pour des intuitions ; celles-ci s’éclairent ici et s’apaisent dans une reconnaissance mutuelle. Cette rencontre avec Carl Gustav Jung est un soulagement.


S’il ne fallait retenir que deux idées majeures résumées dans cet Essai, il faudrait déjà mentionner ce retournement de pensée renversant que constitue l’émergence de concepts extérieurs dans l’inconscient. La question du big-bang s’applique à la psyché et découle des illuminations incroyables qui nous assaillent parfois et qui trouvent leur illustration la plus convaincante dans les intuitions féroces de certains génies philosophiques ou scientifiques. Comment du rien peut-il soudain naître quelque chose ? D’où nous viennent certaines idées qui ne trouvent aucun point d’appui avec notre expérience quotidienne ou nos références culturelles ? Car Gustav Jung nous cite l’exemple d’une petite fille dont les rêves, peuplés de symbolique religieuse, ne pouvaient s’expliquer par son éducation ou par son environnement quotidien, athée et épuré de toute référence de la sorte. Existerait-il un inconscient collectif dont nos inconscients individuels ne sont qu’une parcelle ? La noosphère –la sphère des idées- se laisse lentement apercevoir…


« Cependant, de même que les contenus conscients de notre esprit peuvent disparaître dans l’inconscient, de nouveaux contenus qui n’ont jamais encore été conscients, peuvent en émerger. On peut avoir l’impression, par exemple, que quelque chose est sur le point de faire irruption dans la conscience, qu’ « il y a quelque chose dans l’air », ou « anguille sous roche»»


Les phénomènes de synchronicité s’éclaireraient alors à leur tour et se comprendraient comme une communication consciente d’une inconscience individuelle à l’inconscience collective, permise dans tous les cas où l’homme reprend contact avec ses sens et ses intuitions, acceptant la part primaire de sa constitution et rejetant par la même occasion la primauté absolue de la raison moderne.


Carl Gustav Jung éclaire également la notion d’archétype et la seconde idée majeure résumée dans cet Essai consiste à rendre vivant l’archétype en lui conférant une énergie propre :


« Comme les instincts, les schèmes collectifs de la pensée humaine sont innés et hérités. […] Si le caractère inné des archétypes étonne, que dire alors des insectes et de la complexité de leurs fonctions symbiotiques ? Car enfin, la plupart d’entre eux ne connaissent pas leurs parents, et ils n’ont reçu d’enseignement d’aucune sorte. Pourquoi faudrait-il alors supposer que l’homme soit le seul être vivant dénué d’instincts spécifiques, ou que sa psyché ne comporte plus aucune trace de son évolution ? »


Ce sont ces mêmes archétypes qui, en évoluant à leur guise dans les directions que nous leur permettons d’emprunter, pourraient expliquer certains troubles psychologiques et l’ambivalence du malade à l’égard de sa maladie –à la fois désireux de s’en défaire mais affligé s’il s’en défaisait :


« Les archétypes sont donc doués d’une initiative propre et d’une énergie spécifique. […] A cet égard, ils fonctionnent comme des complexes. Ils vont et viennent à leur guise, et souvent, ils s’opposent à nos intentions conscientes ou les modifient de la façon la plus embarrassante. On peut percevoir l’énergie spécifique des archétypes lorsque l’on a l’occasion d’apprécier la fascination qu’ils exercent. Ils semblent jeter un sort. »


Beaucoup mais trop peu, cet Essai d’exploration de l’inconscient ne se suffit pas à lui-même. Carl Gustav Jung y révèle quelques-uns de ses secrets mais se livre trop peu pour satisfaire les nouvelles questions qu’il nous contraint de nous poser. Il convainc toutefois par l’exemple archétypique qu’il endosse, se montrant lui-même individu connecté à la sphère, renouant avec les mythes primaires de l’homme instinctif sur lequel il aurait greffé les archétypes issus de millénaires d’évolution. Sa méthode thérapeutique, brièvement résumée, n’est pas seulement scientifique –elle se veut aussi éthique et exacerbe la puissance de combat tribale de l’homme véritablement moderne, c’est-à-dire de l’homme devant se battre contre les chimères de la modernité.

« Les anthropologues ont souvent décrit ce qui se produit lorsque les valeurs spirituelles d’une société primitive sont exposées au choc de la civilisation moderne. Les membres de cette société perdent de vue le sens de leur vie, leur organisation sociale se désintègre et les individus eux-mêmes se décomposent moralement. Nous nous trouvons actuellement dans la même situation »

Ce n’est peut-être qu’un mythe de plus –celui que j’attendais précisément.





Pour un nouveau mythe de la modernité ?

Citation :
« Les anthropologues ont souvent décrit ce qui se produit lorsque les valeurs spirituelles d’une société primitive sont exposées au choc de la civilisation moderne. Les membres de cette société perdent de vue le sens de leur vie, leur organisation sociale se désintègre et les individus eux-mêmes se décomposent moralement. Nous nous trouvons actuellement dans la même situation. »


Une interprétation de l'opposition communiste/capitaliste :

Citation :
« Le monde communiste, on le remarquera, possède un grand mythe (que nous baptisons illusion, dans l’espoir que notre supériorité de jugement l’anéantira). Ce mythe, c’est le rêve archétypique, sanctifié par un espoir millénaire, de l’Age d’or (ou Paradis), dans lequel chacun aura de tout en abondance, et où un grand chef, juste et sage, règnera sur un jardin d’enfants. Cet archétype puissant s’est emparé du monde communiste sous sa forme la plus puérile, mais il ne disparaîtra pas du monde parce que nous lui opposerons la supériorité de notre point de vue. Nous aussi, nous l’alimentons par notre propre puérilité, car la civilisation occidentale se trouve sous l’emprise de la même mythologie. Inconsciemment, nous nourrissons les mêmes préjugés, les mêmes espoirs et la même attente. Nous croyons aussi à l’Etat Providence, à la paix universelle, à l’égalité de tous les hommes, à nos droits éternels, à la justice, à la vérité, et (mais ne le disons pas trop haut) au Royaume de Dieu sur Terre. »


Chez Jung, une dimension éthique que ne présente pas forcément Freud :

Citation :
« L’individu est la seule réalité. Plus nous nous en écartons, plus nous lui substituons des idées abstraites sur l’Homo Sapiens, plus nous risquons de nous tromper. En ce siècle de bouleversements sociaux et de changements rapides, il est désirable d’en savoir beaucoup plus sur les êtres humains pris individuellement que nous ne le faisons, car beaucoup dépend des qualités mentales et morales de chacun d’eux. Pourtant, si nous voulons voir les choses dans leur juste perspective, il nous faut comprendre le passé de l’homme aussi bien que le présent. C’est pourquoi la compréhension des mythes et des symboles est essentielle. »


Et un regard sur les rêves beaucoup plus nuancé et crédible : 

Citation :
« Les rêves, donc, peuvent quelquefois annoncer certaines situations bien avant qu'elles ne se produisent. Ce n'est pas nécessairement un miracle, ou une prophétie. Beaucoup de crises, dans notre vie, ont une longue histoire inconsciente. Nous nous acheminons vers elles pas à pas, sans nous rendre compte du danger qui s'accumule. Mais ce qui échappe à notre conscience est souvent perçu par notre inconscient, qui peut nous transmettre l'information au moyen d'un rêve. »


sculpture d'Adolfo Wildt : Homme antique

mercredi 23 avril 2014

Les Jeunes filles (1936) de Henry de Montherlant




Les auteurs de romans d’amour sont les premières victimes de leur sentimentalité. Pierre Costals, le personnage central des Jeunes Filles, serait-il le représentant précoce –quoique plus complexe et psychologiquement plus profond- d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso ? Ses talents à mettre en scène les flux et reflux amoureux de ses personnages déchaînent les fantasmes de lectrices pour lesquelles l’amour n’est encore qu’un rêve parsemé de préjugés romantiques et bourgeois. Thérèse et Andrée vivent ici ou là, dans des coins perdus de province et, à l’aube de la trentaine, elles ne connaissent rien de plus de l’amour que ce que Pierre Costals, par le biais de ses romans, veut bien leur en montrer. Passionnées par désespoir, elles assaillent l’écrivain de lettres dans lesquelles toute l’infamie de leur existence transparaît, espérant susciter chez leur lecteur sinon l’amour, au moins la compassion débordante dont il fait preuve dans ses romans.si Thérèse, dévote et larmoyante, et Andrée, intellectuelle au moral solide, ne se ressemblent pas dans leurs caractères, elles sont en revanches aussi laides l’une que l’autre. Ce détail semble suffire à Pierre Costals qui, déjà bien occupé par ailleurs avec d’autres amantes -jeune fille, maîtresse et prostituée-, dédaigne longtemps de leur répondre, malgré l’abondance de leurs courriers. Et puis, il consent enfin à donner signe de vie au moment où l’engouement de ses lectrices allait s’éteindre, relançant mieux que jamais leur ardeur et les précipitant, de fait, vers une ruine douloureuse.


La forme fluide de ce roman se montre passionnante et fait s’alterner à un rythme rapide les lettres envoyées par Pierre, Andrée ou Thérèse, parfois entrecoupées d’annonces matrimoniales, de dissertations d’écrivain et de narration plus classique, venue à point nommé pour éclaircir et relancer la tension des échanges épistolaires. Cette forme éclatante s’accompagne d’un fond délicieux qui n’échappe pas à une virulente cruauté nietzschéenne. Alors que les années 30 valorisaient le mariage, Henry de Montherlant signe un acte de mort à la conception bourgeoise du couple. Plus encore que la laideur et le désespoir de ses lectrices, ce sont les fantasmes dans lesquels se repaissent Andrée et Thérèse qui dégoûtent Pierre Costals. Parle-t-on alors davantage de méchanceté que de fatigue ? Pierre Costals ne fait-il finalement pas preuve de charité en essayant de guérir deux femmes perdues de leurs illusions ? Celles-ci croient ne pouvoir assurer leur bonheur qu’à la condition de s’allier à un parti convenable ou passionné ; il semble plutôt temps qu'elles essaient de décoller par la propre force de leurs talents. Leur souffrance est un instrument d’instruction. Même s’il ne semble pas s’en rendre compte, Pierre Costals cherche à faire grandir ses maîtresses en leur donnant à croire en elles-mêmes, bien que son ambivalence nourrie d’une passion intarissable pour la nouveauté et la diversité des visages humaines le pousse lui-même à courir sans cesse après une forme d’idéal négatif : celui de la femme passive, dénuée de tout sentiment et de tout intellect.


Henry de Montherlant se promène d’ambivalences en contradictions pour tracer des portraits nuancés de ses personnages. Le sentiment amoureux et la notion de couple passent au crible d’idées qui apparaissent comme un savoureux mélange d’influences nietzschéennes et de prémisses kunderiens. Le premier réapparaît dans sa façon de considérer la relation amoureuse à la manière d’une annexion(« On ne devrait jamais dire à quelqu’un qu’on l’aime, sans lui en demander pardon ») et le deuxième se laisse présager dans la mélancolie que ressent Pierre à chaque fois que, choisissant momentanément une femme, il comprend devoir se priver de toutes les autres qu’il aurait pu choisir de manière tout à fait égale (« Ce monstrueux hasard à la base : l’homme qui est forcé de prendre une compagne pour la vie, alors qu’il n’y a pas de raison pour que ce soit celle-là plutôt qu’une autre, puisque des millions d’autres sont aussi dignes d’être aimées »). Si Pierre Costals rejette la notion de couple bourgeois, ce n’est pas par avarie mais au contraire par excès d’amour : amour de soi-même, et amour de l’altérité en général. Amour de la vie demandant une plénitude et une pleine disposition de l’individu, plutôt que restriction des possibilités et enfermement dans une routine d’idées et de comportements menant à terme le dépérissement de l’individu : « Tout ce qui crée des rencontres mérite encouragement, même quand il s’agit de rencontres à fin sentimentale, et malgré tout ce qu’elles supposent de niaiserie et de médiocrité ». On retrouve également le cynisme joueur d’un Oscar Wilde dans les piques lancées par Pierre Costals. Lorsque le second écrit : « Chacun de ces restaurants du Blois évoquait pour Costa des souvenirs contradictoires : heures d’ivresse, quand il y était avec une femme qu’il n’avait pas encore possédée, heures d’embêtement mortel, quand il y était avec une femme à lui », on retrouve un peu des idées du premier : « J’aime bien tout savoir de mes nouveaux amis, et rien de mes anciens ».


Pierre Costals et ses Jeunes filles sont des amis aux passions et à l’audace stimulantes, dépassés par les fluctuations de leurs désirs, maintenus par les idées qu’ils brandissent pour se justifier. Henry de Montherlant, brillant manipulateur, sait aussi maintenir son lecteur en haleine en dispersant sa série en plusieurs volumes qu’il faudrait découvrir presque aussitôt…


Qui comprend ici Montherlant le comprendra dans tout son livre :

Citation :
« Ce monstrueux hasard à la base : l’homme qui est forcé de prendre une compagne pour la vie, alors qu’il n’y a pas de raison pour que ce soit celle-là plutôt qu’une autre, puisque des millions d’autres sont aussi dignes d’être aimées. L’homme qui est forcé par la nature de répéter à dix femmes les mêmes mots d’amour, y compris à celle qui lui est destinée, faux s’il le lui cache, cruel s’il le lui avoue. L’homme qui est forcé par la nature de tromper sa femme, avec tout ce qui s’ensuit de mensonges et de bassesse, malfaisant s’il laisse aller la nature, malheureux s’il la combat. La jeune fille qui devient enfant dans les larmes, et mère dans les gémissements. L’enfant, fait naturel, qui enlaidit et déforme la femme. L’acte soi-disant naturel par excellence, et qui ne peut être fait qu’à certaines époques, dans certaines conditions, avec certaines précautions. La terreur de l’enfant, ou la terreur de la maladie, comme un spectre au-dessus de chaque alcôve. L’acte soi-disant naturel par excellence entouré de toute une pharmacie qui le salit, l’empoisonne et le ridiculise. En vérité, quel homme, à condition qu’il réfléchisse un peu, ne se dira pas, lorsqu’il s’approche d’une femme, qu’il met le doigt dans un engrenage de malheurs, ou tout au moins un engrenage de risques, et qu’il provoque le destin ? Et cependant il le désire, la femme le désire, la société le désire, et la nature, si elle était capable de désirer quelque chose, le désirerait aussi, et tout cela est l’amour, qui est le fil de flammes qui retient le vivant à la terre, et suffirait à justifier la création. »


Pour un nouvel hymne à l'amour, des ritournelles à chanter à ses amants : 

Citation :
Une scène d’amour écoutée derrière la cloison, on jurerait une séance chez le dentiste. »

Citation :
« De tous temps, les romanciers ont fait des phrases sur le décor où se rencontrent leurs amoureux ; mais il n’y a qu’eux, romanciers, qui voient les détails de ce décor ; les amoureux n’en voient rien, engloutis qu’ils sont dans la bouillie pour les chats. »





Et pourtant, on sent que ce mépris de l'amour n'est qu'un rejet de l'amour normé, qui ne laisse pas la place à un sentiment d'amour absolu (presque christique ?)

Citation :
« Mais il y a l’affection. Et il y a l’affection mêlée de désir, grande chose. Dans chacun des livres que j’ai publiés vous trouverez, sous une forme ou l’autre, cette affirmation : « Ce qui m’importe par-dessus tout, c’est d’aimer. » Mais il ne s’agit jamais d’amour. Il s’agit d’un composé d’affection et de désir, qui n’est pas l’amour. »

Citation :
« On est saisi par le grand nombre de choses heureuses que les gens manquent, simplement parce que, faute de relations, ils n’ont pas su à quelle porte frapper. Et c’est à coup sûr une tragédie, que ces portes qui ne demandaient qu’à s’ouvrir sur des édens, et qui ne se sont pas ouvertes, parce qu’on est passé à côté. »


« Je vous rappelle que je n’ai pas la foi. Si je cherchais Dieu, je me trouverais. »



*Peintures de Andrew Wyeth et de Charles Mellin (La charité romaine)

lundi 21 avril 2014

A la lumière d’hiver, Leçons, Chants d’en bas (1966-1976) de Philippe Jaccottet







« Qui sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ? »


Le fer, l’hiver et la mort. Philippe Jaccottet a composé ces différents recueils de poèmes entre 1966 et 1976 comme différents points d’un parcours de deuil douloureux, achevé plus certainement dans l’échec que dans la sérénité. Pourtant, Philippe Jaccottet s’accroche longtemps à l’espoir d’une renaissance qui passerait d’abord par celle du défunt. Il se demande ainsi :


« Si c’était le « voile du Temps » qui se déchire,
La « cage du corps » qui se brise,
Si c’était l’ « autre naissance » ? »



Mais Philippe Jaccottet est un poète sans foi et ses illuminations ne le réchauffent pas longtemps. Les mots ne sont pas destitués de leur rôle bienfaisant lorsqu’ils contribuent à adoucir les traits de la réalité, mais ils ne valent rien de plus sitôt que l’innocence est abolie.


« Moi, je n’ai vu que cire qui perdait sa flamme,
Et pas la place entre ces lèvres sèches
Pour l’envol d’aucun oiseau. »



Philippe Jaccottet essaie d’appeler au secours les mythes historiques anciens et implore jusqu’aux momies égyptiennes pour croire à la continuité d’une existence que la mort n’achèverait pas brutalement, sans poésie, comme il le craint. Malgré des inspirations d’origine nietzschéennes et la volonté de surmonter son désespoir, le poète ne parvient pas à sortir de lui-même et de la douleur diffuse qui s’étend de ses fibres à son écriture.


« Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
Plutôt que son inconsistance,
N’est-ce pas la réalité de notre vie
Qu’on nous apprend ?

Instruits au fouet. »



Ce recueil contient la dépression d’un poète non seulement dégoûté de la vie mais aussi des gestes et des mots qu’elle implique. Il faudrait avoir connu ses actes de composition antérieurs pour les mettre en parallèle avec ces travaux de deuil peu ragoûtants –non pas parce qu’ils parviennent à transmettre leur douleur du poète au lecteur, mais parce qu’ils n’y parviennent justement pas, parce qu’ils confirment à quel point la mort est un événement insignifiant dont le survivant se fait un calvaire précoce et jalousement gardé. Heureusement, surgissent parfois des images et des engouements brutaux qui percent ce sac plein de lamentations pour nous tirer vers des perspectives cosmiques.




L'influence mythique implorée dans la douleur -ou comment l'objectivité peut venir en aide à la subjectivité : 

L’enfant, dans ses jouets, choisit, qu’on la dépose
Auprès du mort, une barque de terre :
Le Nil va-t-il couler jusqu’à ce cœur ?

Longuement autrefois j’ai regardé ces barques des tombeaux
Pareilles à la corne de la lune.
Aujourd’hui, je ne crois plus que l’âme en ait l’usage,
Ni d’aucun baume, ni d’aucune carte des Enfers.

Mais si l’invention tendre d’un enfant
Sortait de notre monde,
Rejoignait celui que rien ne rejoint ?

Ou est-ce nous qu’elle console, sur ce bord ?



Entre la force et l'abdication, Philippe Jaccottet chancelle sans cesse. Parfois éblouissant, il nous oblige à l'humilité : 

Vient un moment où l’aîné se couche
Presque sans force. On voit
De jour en jour
Son pas moins assuré.

Il ne s’agit plus de passer
Comme l’eau entre les herbes : cela ne se tourne pas.

Lorsque le maître lui-même
Si vite est emmené si loin,
Je cherche ce qui peut le suivre :

Ni la lanterne des fruits,
Ni l’oiseau aventureux,
Ni la plus pure des images ;

Plutôt le linge et l’eau changés,
La main qui veille,
Plutôt le cœur endurant.



photo de Deanna Dikeman

_________________

samedi 19 avril 2014

Nouvelles d'Arthur C. Clarke

L'Etoile (1955)



Elle permit aux Rois mages de connaître la naissance du Messie et de se rendre jusqu’à lui : l’Etoile dont nous parle Arthur C. Clarke est celle de Bethléem, et sa puissance incendiaire révèle ses secrets aux explorateurs galactiques du futur. Le ton de cette nouvelle est à l’image de son sujet et vacille entre beauté cosmique et vertige du néant, les espaces infinis se rejoignant soudain dans la révélation d’un sens divin. A contre-courant de l’idée généralement répandue selon laquelle les progrès technologiques permettront à l’humanité de se dévêtir de ses derniers relents religieux, la rencontre physique avec l’Etoile démolit des siècles de remise en question athée. Longue plainte s’en suit, mélancolique et terrorisée, d’une poésie rare et pudique : « Jamais aucun vaisseau d’exploration ne s’est autant éloigné de la Terre ; nous nous trouvons à présent aux frontières de l’univers connu. Nous étions partis à la recherche de la Nébuleuse du Phénix, nous l’avons trouvée et nous revenons avec notre fardeau de connaissances. J’aimerais pouvoir m’en décharger, mais je vous appelle en vain du fond des siècles et des années-lumière qui nous séparent. »


*peinture : L'adoration des mages, Giotto di Bondone



Rêverie (1938)





Arthur C. Clarke rêve dans un article au futur possible de la science-fiction. Il relève son principal problème : « en courant après le bizarre elle rate ce qui crève aux yeux. Ce dont elle a besoin, ce n’est pas une plus grande imagination, ni même moins d’imagination. C’est une certaine imagination ». La science-fiction semble alors étrangement proche de la démarche du chercheur scientifique. Il importe moins de chercher des idées neuves et complexes que de réutiliser d’anciens motifs considérés à l’aune de nos propres intuitions. Le processus semble d’une facilité déconcertante : « Imaginez un peu que, après avoir éteint la lumière juste avant de dormir, vous découvriez qu’elle n’a jamais été allumée ! Et quel choc ce serait de vous réveiller pour découvrir que vous êtes profondément endormi ! Ce serait tout aussi dérangeant que de se croiser soi-même dans la rue ». Arthur C. Clarke stimule l’esprit science-fictionnel de son lecteur et s’il ne lui transmet pas à son tour l’envie d’écrire, il lui donnera peut-être envie de lire ceux qu’il désigne comme les auteurs les plus prometteurs du genre.


• Stanley G. Weinbaum : Une odyssée martienne, La Flamme Noire, Le Nouvel Adam
• William F. Temple : Le sourire du sphinx, Le Triangle à quatre côtés
• David H. Keller : Life everlasting
• Eric Frank Russell : Guerre aux invisibles
• John Russell Fearn 
• Olaf Stapledon : Les Derniers et les premiers, Rien qu’un surhomme, Créateur d’étoiles


*peinture de Konrad Klapheck, The Lawmaker, 1969





Transit de la Terre (1971)



En 1971, Arthur C. Clarke imagine que l’année 1984 permettra aux terriens de se promener sur Mars pour observer le transit de la Terre devant le Soleil. Son protagoniste a effectué le voyage jusqu’à la planète Mars en sachant qu’il prenait de gros risques et qu’il jouerait certainement sa vie à vouloir trop voir, trop connaître, trop expérimenter. Le péché de connaissance va être puni : il pourra contempler tous les levers et couchers de soleil qui se produisent en même temps sur Terre mais il mourra presque aussitôt, car les expéditions sur Mars n’en sont qu’à leurs débuts et sont encore imparfaitement conduites.


Sur fond musical mêlant les compositions de Dvorak, de Grieg, de Rachmaninov et de Bach, Arthur C. Clarke nous plonge dans les pensées de ce personnage qui se demande comment mourir lorsqu’on cesse d’être un homme –loin de sa planète, dans une solitude pleine, ravi par le privilège d’être au plus haut mais d’être aussi le plus vulnérable…


Citation :
« Curieux comme on peut être surpris par ce qui est évident ! Tout le monde savait que Mars était rouge, mais nous ne nous attendions pas vraiment au rouge de la rouille, au rouge du sang –comme le désert peint de l’Arizona. Au bout d’un moment, l’œil a envie de vert. »

Citation :
« Salut au 10 novembre 2084 ! Je vous souhaite d’avoir plus de chance que nous. J’imagine que vous serez venu sur un vaisseau de ligne luxueux. A moins que vous soyez né sur Mars et n’ayez jamais mis les pieds sur la Terre. Vous connaîtrez des choses que je ne puis imaginer. Pourtant, je ne sais pourquoi, je ne vous envie pas. Je ne changerais même pas de place avec vous si je le pouvais. »


Playlist du Transit de la Terre :

- Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak
- Concerto pour piano de Grieg
- Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov
- Toccata et fugue en ré mineur de Bach



Transit = passage d’un objet céleste entre un observateur et un autre objet céleste.


*photographie de Nicholas Kahn et Richard Selesnick

Maelström II (1965)



Agrandir cette image
C’est toujours ce même sentiment de mélancolie intrinsèque à l’espèce humaine qui étreint Arthur C. Clarke dans ses nouvelles les plus touchantes. Comment un être humain peut-il se sentir seul alors que tous ses aïeux circulent en lui dans le sang et dans l’esprit ?


« Tout cela était déjà arrivé avant –non à lui, bien sûr, mais à quelqu’un d’’autre. Il ne pouvait mettre le doigt sur ce souvenir, et le temps manquait pour le débusquer maintenant. »


Même perdu dans les confins de l’espace, balançant entre la vie et la mort, un sentiment de l’ordre cosmique peut émerger. C’est l’éternelle reconnaissance d’être unique et remplaçable, à la fois fondateur et dispensable. C’est tout le sens de ce Maelström dont le titre, emprunté à une nouvelle d’Edgar Allan Poe, prouve encore la géniale superfluité de l’être humain.

Note de la rédaction a écrit:
Faussement identifiés comme étant une chaîne de montagnes sur les premières photographies prises par la sonde Lunik III en 1959, les Montes Sovietici seraient en fait une série de cratères qui s’étendent entre Tsiolkovskiy et Mare Moscoviense, soit entre le sud-ouest et le nord-ouest de la face cachée de la Lune. Cette désignation n’est plus reconnue par l’Union astronomique internationale depuis les années 1990. (NdE)

_________________



Les feux intérieurs (1947)



Jules Verne avait sans doute mal exploré le centre de la Terre. Arthur C. Clarke imagine une machine qui fonctionne sur le principe d’un sonar pour effectuer une radiographie de la croute terrestre :


« A vingt kilomètres déjà de profondeur, la pression doit être de l’ordre de cinq tonnes par centimètre carré et la température s’élever à plusieurs centaines de degrés. Ce qui peut se trouver au centre défie toute notre imagination : la pression doit atteindre plusieurs centaines de tonnes par centimètre carré. Il est étrange de penser que dans deux ou trois ans nous serons probablement parvenus à la Lune, mais quand nous serons parmi les étoiles, nous n’en serons pas plus proches de cet enfer situé à six mille kilomètres sous nos pieds. »


Si la vie existait à de telles profondeurs et dans des conditions de vie aussi extrêmes, à quoi ressemblerait-elle ? Arthur C. Clarke ne s’approche pas avec l’œil d’un ethnographe curieux : et si l’espèce humaine était plutôt l’exception que la règle ?


Citation :
Supposez que la vie existe là-dessous –pas une vie organique, bien sûr, mais une vie basée sur une matière partiellement condensée, une matière dans laquelle les couches d’électrons sont peu nombreuses ou manquent totalement. Vous voyez ce que je veux dire ? Pour de telles créatures, même le roc à vingt-cinq kilomètres de profondeur n’offrirait pas plus de résistance que de l’eau. Et nous, et tout notre monde, serions pour eux aussi impalpables que des fantômes.

*peinture d'André Masson

Voyagez par le fil (1937)


A quoi ressembleront les voyages dans le futur ? On croirait aborder le questionnement classique que tous les auteurs de science-fiction ont dû se poser avant que le développement des transports ne devienne ce qu’il est aujourd’hui. Cette nouvelle, écrite en 1937, dépasse les prévisions technologiques en imaginant un transport filaire. Arthur C. Clarke s’amuse surtout à imaginer les bouleversements produits par son invention au cours des premiers jours de son expérimentation. Pour cette première nouvelle, le goût d’Arthur C. Clarke pour l’humour est mieux prononcé que son penchant pour la science-fiction. Le voyage se passe sur Terre et autour de la Terre : au-delà, les divagations ne sont pas permises –ne parlons même pas d’un voyage sur la Lune !


« Dans l'espace, le niveau d'électricité statique est très important, sans parler des diverses couches réfléchissantes qui existent partout autour de la Terre. Figurez-vous que même les micro-ondes sont stoppées par la couche Appleton -ou couche "Q"- à cent mille kilomètres. »


De quoi réalimenter un fameux débat…


Citation :
"On s'est procuré un autre cochon d'Inde, on l'a chloroformé puis expédié par l'émetteur. A notre grande joie, il a survécu. On l'a immédiatement fait tuer et empailler pour le bénéfice de la postérité."




Dana Schutz

Citation :
"L'heure était apparemment venue pour l'un d'entre nous d'essayer le dispositif. Cependant, quand on s'est rendu compte de la perte que ce serait pour l'humanité si l'expérience tournait mal, on a trouvé une victime appropriée en la personne du professeur Kingston, qui enseigne le grec ancien ou quelque chose d'aussi débile au 197e étage. On l'a attiré près de l'émetteur grâce à un exemplaire d'Homère, activé le champ magnétique et, au raffut qui nous est parvenu du récepteur, on a su qu'il était arrivé sain et sauf et en pleine possession de ses capacités -du moins telles qu'elles étaient au départ."

Erreur technique (1946)



Agrandir cette image
Arthur C. Clarke n’utilise que des mots mais cette nouvelle est visuellement parfaite. Suite à une chute dans la fosse d’un générateur utilisant le principe de supraconductivité, Nelson doit admettre que sa main droite et sa main gauche se sont inverties. L’événement paraît anodin voire risible mais s’avère finalement de plus en plus dramatique, car s’il n’est pas invivable de confondre sa droite et sa gauche, il est déjà plus difficile de faire comprendre une écriture qui semble être passée de l’autre côté du miroir, et il est carrément funeste de subir le joug de ces étranges molécules stéréoisomères qui ne constituent plus une nourriture opérationnelle pour les inversés.


On finit par cogiter avec Arthur C. Clarke : Nelson a-t-il été remplacé par son double de l’autre côté du miroir ? à moins qu’il n’ait subi un passage dans la quatrième dimension… Tout le génie de l’auteur s’exprime à ce moment-là, lorsqu’il parvient à nous donner une image frappante et concrète de la dimension supérieure en moins d’une poignée de répliques. Avec une simplicité déconcertante, Arthur C. Clarke assouplit nos articulations intellectuelles…


« Nous avons ici deux triangles rectangles aux côtés égaux. Je les pose sur la table […] de façon à ce que les deux hypothénuses se touchent […]. Maintenant, de la manière dont je les ai placés, chaque triangle est l’image de l’autre dans un miroir. […] Aussi longtemps que je laisse les triangles dans le plan de la table, je peux les faire glisser de toutes les façons possibles, mais je ne peux jamais les disposer de façon qu’ils se recouvrent parfaitement. Exactement comme une paire de gants, ils ne sont pas interchangeables, bien que leurs dimensions soient identiques. […] Maintenant, si je soulève un de ces triangles, que je le tourne en l’air et que je le repose, les deux figures géométriques ne sont plus des images reflétées mais elles sont devenues complètement identiques […]. Cela vous paraîtra fort élémentaire, et en fait, ça l’est. Pour faire qu’un de ces triangles devienne l’image reflétée de l’autre, il m’a fallu le soulever et lui faire subir une rotation dans la troisième dimension. […] De la même façon, pour transformer un corps solide, tridimensionnel, un homme par exemple, en son analogue ou image reflétée, il faut lui faire subir une rotation dans une quatrième dimension… Je répète…une quatrième dimension. »


peinture de Paul Delvaux, Miroir, 1936

_________________

Avant l'Eden (1961)



Agrandir cette image

Cette nouvelle d’Arthur C. Clarke s’apparente à une Guerre des Mondes douce et exotique, se déroulant sur un territoire vénusien beaucoup plus accueillant que les prédictions ne portaient à le croire. Comme souvent, l’intrigue spécule sur les connaissances contemporaines à Arthur C. Clarke pour se permettre des divagations moins science-fictionnelles qu’hypothétiques. 


« Trop vite, nous avons décrété que Vénus était stérile, simplement parce que sa température moyenne est de deux cent cinquante degrés. Ici, il fait beaucoup plus froid et c’est la raison pour laquelle je tenais tellement à aller au pôle. »


Si ces estimations étaient valables en 1961, elles ne le sont plus aujourd’hui. Les données actuelles nous ont appris que la température moyenne de Vénus est beaucoup plus élevée que celle connue à l’époque de Clarke puisqu’on l’estime dorénavant à 462°C. Mais peu importe… qu’aurait pu trouver une bande d’explorateurs en mission sur Vénus si la température moyenne avait vraiment été de 250°C ? De la vie, bien sûr, mais quelle forme de vie ? Saurions-nous même la reconnaître ? 


Cette nouvelle à la chute éclatante constitue une bonne illustration de l’état d’esprit vif et mobile qu’un certain esprit scientifique essaie d’appliquer à son champ actif de compétences. Une fois ce palier du savoir franchi, Arthur C. Clarke nous propose alors l’audacieuse hypothèse d’un éternel retour des mythes religieux…



Agrandir cette image



« S’il existe des Vénusiens, nous ne pourrons jamais échanger de poignées de main. Ils nous brûleraient les doigts et nous leur donnerions des engelures […] »


photo d'Adolphe Braun

Le lion de Comarre (1949)


Fut une époque où la voie royale de la réussite nécessitait un parcours d’accomplissement scientifique : mathématiques et sciences triomphaient au palmarès des disciplines les plus nobles. Suivit une époque où cette notion de valeurs s’inversa. Les sciences, devenues de piteux divertissements après que tous les progrès de la technologie souhaités par l’homme se sont accomplis, ne font plus la fierté de personne.


"Oui, je sais que l'on t'a laissé prendre la technologie comme matière principale, mais on ne pensait pas que tu serais aussi sérieux à ce sujet. Quand j'avais ton âge, j'ai eu une passion pour la botanique, mais je n'en ai jamais fait la principale occupation de ma vie."


Dans la cité mythique du Lion de Commare, il paraît que l’aboutissement des progrès technologiques est complet. Vit ici une population qui a atteint la fin de l’histoire. Reculée du reste du monde, elle ne parle ni n’entend plus le reste de la civilisation. Comment vit-elle précisément ? L’intérêt pour la découverte de cette curiosité est longtemps repoussé par Arthur C. Clarke jusqu’à ce que l’on se demande s’il souhaitait vraiment nous décrire la cité de [bCommare[/b]. L’attente médiocre n’éveille pas la curiosité et lorsqu’on découvre le fonctionnement de ce monastère utopique, après de nombreuses mais insignifiantes péripéties qui nous auront perdus en chemin, l’étonnement n’atteint pas l’intensité que l’imagination de l’auteur aurait pu réclamer. 




Pourtant Arthur C. Clarke touche à un fantasme puissant : que se passerait-il si nous pouvions stocker les pensées de chacun et les réinjecter à d’autres ? Mieux encore : que se passerait-il si ces pensées pouvaient se confondre avec la réalité ? Serait-il alors possible de changer de peau et de vivre par substitution ? Et que deviendrait alors l’humanité livrée à ses rêves ? 


"Il y avait d'autres hommes à Commare, reposant hypnotisés sous les projecteurs de pensées."


Le récit nous permet d’explorer les limites d’un tel fantasme et nous interroge sur les fondements de la sublimation. La fin de l’histoire n’est pas politique ; elle est technologique et passe par une puissante lénification que l’industrie de divertissement n’a pas encore réussi à atteindre -sans qu’on ne puisse toutefois dire précisément si c’est tant mieux, ou tant pis.


*peinture de Neo Rauch


Naufragé (1947)



Agrandir cette image
Arthur C. Clarke s’essaie à décrire une autre forme de vie. Les mots issus de l’expérience terrestre peuvent-ils rendre compte de la vie extraterrestre ? La métaphore la devine à travers les pierres, les molécules et la lumière qui fournissent des points d’appui stables. Mais la technologie passe à côté de toute subtilité étrangère. Le contact frôlé entre deux formes de vie distantes de plusieurs planètes laisse une trace sous la forme vague d’une ionisation dissipée… des hommes aux yeux écarquillés, se demandant si ce qu’ils ont perçu existe vraiment…



Citation :
Les eaux de l’Atlantique brillaient dans la lumière du jour, mais pour lui c’était l’obscurité absolue, à part la faible lueur du soleil, infiniment lointaine. Il resta là pendant des éons, incapable de bouger, tandis que les feux de sa conscience s’affaiblissaient et que les derniers vestiges de son énergie refluaient dans le froid inconcevable.



Le Vent venu du Soleil (1964)




Arthur C. Clarke n’était globalement pas aussi clairvoyant que Jules Verne mais si on assemblait les intuitions que contiennent toutes ses nouvelles, on obtiendrait une vision foudroyante de nos années de désespoir écologique. Et même au-delà… En effet, Arthur C. Clarke saute directement de la situation catastrophique qui est la nôtre au renouveau futuriste –notre horizon ? La transition écologique semble être une affaire classée depuis longue date. Les courses compétitives voient désormais s’affronter des voiliers spatiaux propulsés grâce à l’énergie solaire. Plus besoin d’une énergie fossile suicidaire pour décoller de la Terre. Une observation patiente, méthodique et acharnée aura suffi, ainsi que l’explique Arthur C. Clarke :


« Tendez les mains vers le soleil, disait-il. Que sentez-vous ? De la chaleur, bien sûr. Mais il y a aussi de la pression, bien que vous ne l’ayez jamais remarquée tant elle est ténue. Sur toute la surface de vos mains, elle représente seulement une vingtaine de microgrammes.
Mais dans l’espace, même une pression aussi minime peut être importante, car elle agit constamment, heure après heure, jour après jour. A l’inverse du combustible des fusées, elle est gratuite et en quantité illimitée. Si nous voulons l’utiliser, nous le pouvons. Nous pouvons faire des voiles pour capter les radiations du soleil.
[.. ;] Certes, l’accélération sera minime –environ un millième de g. Ça n’a l’air de rien, mais voyons ce que cela représente.
La première seconde, nous avancerons d’un demi-centimètre ; un escargot normalement constitué pourrait faire mieux. Mais au bout d’une minute nous aurons couvert une vingtaine de mètres et dépassé un kilomètre et demi à l’heure. Pas mal, pour quelque chose qui n’est propulsé que par la lumière du soleil ! Au bout d’une heure, nous sommes à une bonne soixantaine de kilomètres de notre point de départ et nous faisons du cent trente à l’heure. N’oubliez pas que dans l’espace il n’y a pas de frottement, donc, une fois qu’on a mis un objet en mouvement, il n’y a pas de raison qu’il s’arrête jamais. Vous allez être surpris quand je vous dirai quelle vitesse notre bateau à voile, avec son accélération d’un millième de g, atteindra au bout d’une journée de voyage dans les trois mille kilomètres par heure ! S’il démarre en orbite –ce qui, bien sûr, est nécessaire-, il peut atteindre la vitesse de libération en deux jours environ. Et tout ça sans brûler une goutte de combustible !»


De même, cette nouvelle d’abord anodine prend son élan en douceur pour atteindre les sommets de l’épique à la manière clarkienne, sur des variations subtiles de la mélancolie et dans la solitude la plus glaciale. Comme si, à jamais, il fallait payer le prix des erreurs commises par les générations lointaines…



Citation :
« Il est des moments où un homme ressent le besoin d’évoquer les ombres de ceux qui sont partis avant lui vers les étoiles. »


*peinture de Mireille Courcières

Les neuf milliards de noms de Dieu (1953)



Qu’importe le nom de Dieu : les êtres humains peuvent bien essayer de le désigner de neuf milliards de manières différentes, rien ne se produira tant qu’ils ne se seront pas arrêtés sur son véritable nom. Profitant des progrès technologiques réalisés au cours du 20e siècle, les moines tibétains font appel aux informaticiens américains afin que ceux-ci leur procurent un supercalculateur capable de s’atteler à cette tache combinatoire. 


« Avec un programme convenable, une machine de ce genre peut permuter les lettres les unes après  les autres et imprimer un résultat. Ainsi, conclut avec tranquillité le lama,  ce qui nous aurait pris encore quinze mille ans sera achevé en cent jours. »


Mais oui mon petit… Les américains, sceptiques, livrent en toute confiance leur machine, mettant cependant beaucoup moins de foi dans les objectifs visés par les tibétains. Il n’empêche, ils ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur l’intérêt de la démarche. Et si les tibétains avaient raison ? Si le nom de Dieu se trouvait parmi ces neuf milliards de combinaisons possibles ? Que se produirait-il si le véritable nom de Dieu était révélé ? Toute l’intrigue de la nouvelle tourne autour de cette question. Arthur C. Clarke parvient à la mener à un terme symbolique puissant, utilisant seulement la suggestion et jouant sur les propres croyances du lecteur.


J’aurais aimé que la nouvelle se prolonge, sans qu’elle ne soit forcément poursuivie par la plume d’Arthur C. Clarke –assez banale- mais plutôt par celle du Dalaï-Lama. Celui-ci ne resta pas insensible à cette nouvelle et se chargea personnellement d’en faire part à son auteur. Dommage que ces échanges, sans doute plus éloquents que la nouvelle en elle-même, ne nous soient pas parvenus… 


Citation :
- Ils s’imaginent que lorsqu’ils auront inscrit tous ces noms –d’après leurs calculs, ils sont au nombre de neuf milliards environ –l’objectif de Dieu sera atteint. L’espèce aura mené à bien ce pourquoi elle avait été créée, et son existence sera désormais sans objet. Penser le contraire, évidemment, équivaut presque à un blasphème.
-Et qu’attendent-ils de nous ? Que nous nous suicidions ?
-Ce ne sera pas nécessaire. Lorsque la liste sera complétée, Dieu interviendra et liquidera tout…Rideau !






*peinture de Max Brückner

Comment nous sommes allés sur Mars (1938)




Seulement écrite en 1938, Comment nous sommes allés sur Mars anticipe la course au voyage spatial qui ne prendra véritablement son essor que quelques poignées d’années plus tard. Sur un ton comique et sautillant, Arthur C. Clarke se moque des ambitions des grandes puissances internationales : il s’agit de s’envoler loin dans l’espace, quel qu’en soit le prix environnemental et humain, que les capacités techniques développées par les ingénieurs soient accomplies ou non. Le ton de la nouvelle n’est pas sans rappeler celui d’un Douglas Adams tournant la science-fiction au grotesque.


« Le vaisseau lui-même reposait sur un châssis de type pneumatique et nous devions nous lancer en ligne droite sur deux kilomètres, à travers divers jardins et pelouses. Nous avions l’intention de gagner une altitude de quelques centaines de kilomètres, puis de regagner la Terre en planant, atterrissant du mieux possible sans nous soucier de vies humaines ni de biens matériels à part les nôtres. »

La fin du monde sera pour demain, à cause des grands qui veulent nous éjecter hors de terre. Arthur C. Clarke ricane doucement mais ses personnages ont de la réserve : ils sont légers et savoureux, évitant ainsi que la nouvelle ne se transforme en diatribe virulente.


Citation :
Ce nouveau carburant était si violent qu’il provoqua d’abord un rapide renouvellement de notre personnel mais des recherches nous ont permis de le stabiliser de sorte que l’explosion se produisit quatre-vingt-dix-sept fois et demie sur cent au moment voulu, ce qui démontra son immense supériorité sur le triple hyperhyzone lourd du Docteur Sprocker –vingt fois sur cent- et l’heptafluorure d’azote du professeur Swivel –probabilité de non-explosion incommensurable.


*illustration de Caza


Les Prairies bleues (1954)




Une histoire symbolique conçue d’après une vision cyclique des évènements fondateurs de la civilisation humaine. Le souffle épique des Prairies bleues, nouvelle qui servit à l’élaboration du roman éponyme, trouve ici son élan dans la description du processus de domination de l’homme sur l’animal par le biais de la domination. « […] Il se sentait le frère de tous les bergers qui avaient gardé leur troupeau depuis l’aube des temps. Il était David qui, au milieu des collines de Palestine, guettait les lions des montagnes prêts à fondre sur les moutons de son père. » Mais l’échelle est différente. Au lieu de moutons, l’homme s’attaque désormais à la cible plus noble, mystérieuse et fantasmatique des baleines. Cette bonne idée ne parvient toutefois pas à atteindre ses ambitions et la vigueur épique des premiers paragraphes retombe bientôt, épuisée par une écriture qui ne parvient pas à garder son dynamisme rythmique.






Citation :
« Don Burley était l’heureux combattant, rentrant chez lui après une bataille que l’homme devrait toujours livrer. Il tenait à distance le spectre de la famine que les siècles précédents avaient affronté, mais qui ne menacerait plus jamais le monde maintenant que les grandes fermes de plancton cultivaient leurs millions de tonnes de protéines et que les troupeaux de baleines obéissaient à leurs nouveaux maîtres. »


illustration de Rockwell Kent



Et la lumière tue (1957)





Joyeux les scientifiques obsessionnels, à l’engouement acharné, exclus de la danse humaine à cause d’une passion incommunicable qui les voue à la marginalité ! Joyeux les astronomes à la pensée pratique, affutée et millimétrée ! Personne ne les soupçonnerait de la moindre clairvoyance quotidienne –qu’il s’agisse par exemple de connaître l’infidélité de sa tendre épouse- et personne ne les soupçonnerait d’exceller dans l’art du crime. Mais la vie ne se déroule pas comme une succession d’évènements prévisibles, à l’instar de ceux que l’art cosmique permet d’observer…


« Il est curieux de voir comment des facteurs apparemment sans rapport peuvent s’avérer déterminants dans la vie d’un homme : je ne voudrais pas dire du mal de la plus ancienne et la plus noble des sciences mais il est indéniable que si Edgar n’avait pas été astronome, il ne serait jamais devenu un meurtrier. »


*image de Katerina Shtanko


L'éveil (1942)




Les progrès de la science parvenus à leur apogée risqueraient de faire oublier aux hommes que cette science n’est qu’une technique encadrée par des êtres humains. Le Maître, croyant en l’infaillibilité de la technique, demande à se faire endormir un siècle au bout duquel les générations suivantes le réveilleront, conformément à ses vœux. Si la technique de conservation corporelle fonctionne, peut-on faire confiance à l’invulnérabilité des desseins et des volontés humains ? 


« Il n’avait pas peur de la mort, mais la pensée qu’elle allait le faucher alors que son intellect était à son zénith, alors qu’il n’avait accompli que la moitié de son œuvre, l’avait rempli d’une fureur confuse. »


*peinture d'André Masson


Dans la comète (1960)



Agrandir cette image


Dans la comète, un astronaute ne vaut pas plus qu’un homme préhistorique. Une parcelle du système tombe en panne et toute l’histoire technologique de l’humanité doit être recrée, hors de toute possibilité de communication terrestre.


« Un vaisseau qui avance dans l’espace est sous l’influence de plusieurs corps astraux. Il est essentiellement sous le contrôle de la force de gravitation solaire, qui tient toutes les planètes fermement enchaînées à leur orbite. Mais les planètes elles-mêmes le remorquent aussi dans une direction ou dans une autre, bien qu’avec une force plus faible. Tenir compte de toutes ces tractions et attractions contradictoires, et avant tout en tirer profit pour atteindre la destination souhaitée à des dizaines et des dizaines de millions de kilomètres, était un problème d’une extraordinaire complexité. »


Et si les solutions aux problèmes les plus complexes étaient les plus simples ?


*peinture d'un artiste anonyme, Comète dans le signe de Mercure


La faille (1946)


La Faille de cette nouvelle, c’est d’être incompréhensible. A moins d’être Arthur C. Clarke.


Extrait d'une des seules phrases faisant sens de cette nouvelle :

Citation :
« L’atteinte à la fierté des Terriens a dû être considérable car ils pensaient être les seules créatures intelligentes de l’univers. »

Expédition de secours (1946)



Agrandir cette image
Le thème est classique : l’entraide collective s’étend à l’univers et nous découvrons que certaines formes de vie, loin dans l’espace, consacrent leur existence à porter secours aux peuplades exotiques en danger. Arthur C. Clarke renouvelle le thème en délaissant un ethnocentrisme trop classique. Mais c’est là le piège… Entre vénération et mépris du peuple humain, Arthur C. Clarke nous surprend malgré toute la modestie de ses historiettes.


Ô, mélancolie technologique...

Citation :
Déjà, Alarkane […] examinait les classeurs. Chacun contenait des milliers de feuilles d’un matériau fin, résistant, perforé d’innombrables trous et fentes. Le Paladorien s’empara de l’une des cartes et puis le groupe s’en alla. Cette grande salle, qui avait été l’une des merveilles du monde, ne signifiait rien pour eux. Aucun œil vivant ne verrait jamais plus cette extraordinaire batterie d’analyseurs Hollerith, presque humains, pas plus que les cinq milliards de cartes perforées qui contenaient tout ce qui pouvait être enregistré sur chaque homme, femme et enfant de la planète.


Et une idée chère aux partisans de l'ère du Verseau :

Citation :
Alarkane avait écrit un livre où il défendait la thèse selon laquelle, en fin de compte, toutes les espèces intelligentes sacrifieraient la conscience individuelle et qu’un jour, seuls subsisteraient dans l’univers les esprits collectifs.


*peinture de Peter Doing


Saturne Levant (1961)



Agrandir cette image

Peu importe ce que raconte Saturne levant : l’intrigue y est très banale et pour qui commence à connaître Arthur C. Clarke, le déroulement et le dénouement ne seront l’objet de presque aucune surprise. On reste néanmoins voluptueusement accroché aux descriptions de la mystérieuse planète aux anneaux, objet de convoitise esthétique, mythique et économique.


Entre poésie et confession scientifique, les anneaux de Saturne prennent vie :

Citation :
« Les anneaux [de Saturne] ne sont pas solides et vous pouvez regarder au travers. En gros plan, ils sont mêmes invisibles, en fait. Les milliards de petites particules qui les constituent sont si espacées que tout ce que vous pouvez voir parfois dans votre voisinage immédiat, ce sont des morceaux qui passent devant vous en flottant lentement. C’est seulement lorsque vous regardez d’une certaine distance que cette infinité de fragments se fond en un voile continu, comme si une éternelle averse de grêle balayait Saturne. »


Pendant ce temps, Titan se rebelle et échappe à notre entière compréhension...

Citation :
« Même si on pouvait observer Saturne depuis la surface de Titan –ce que le brouillard atmosphérique empêchera probablement-, on ne le verrait jamais « se lever ». Presque certainement Titan, comme notre Lune, possède une rotation freinée par la marée gravitationnelle, si bien qu’il garde toujours la même face tournée vers la planète. De ce fait, Saturne est toujours fixe dans le ciel de Titan, tout comme la Terre l’est dans celui de la Lune. »


Le mystère de l'infini cosmique se rapproche du mystère religieux. Leur point commun ? l'intensité d'une révélation qui est aussi la découverte fortuite et privilégiée d'un inconnu :

Citation :
« Je me suis mis à traquer Saturne et je n’ai pas tardé à découvrir combien il était difficile de localiser quelque chose dans un télescope réflecteur qui n’était pas correctement monté. Mais bientôt la planète a surgi sur le champ de vision. J’ai donné un petit coup à l’instrument pour l’ajuster de quelques centimètres… et Saturne était là.
Il était minuscule mais parfait. Je crois que je n’ai pas respiré pendant une minute ; je n’en croyais pas mes yeux. Après tous les dessins que j’avais vus, elle était là, la réalité. Il avait l’air d’un jouet perdu dans l’espace, les anneaux légèrement ouverts et penchés vers moi. »


*peinture de Goya : Saturne dévorant un de ses enfants


Retraite de la Terre (1938)





Bien avant que Bernard Werber s’intéresse aux Fourmis, Arthur C. Clarke avait relevé le potentiel philosophique des sociétés insectes, capable d’assener une claque virulente aux prétentions de toute-puissance humaine. Ici, les termites sont au centre de la réflexion. Dans le contexte du voyage spatial, la complexité de leur organisation rivalise avec celle d’autres sociétés extraterrestres et pourrait même remettre en question l’hégémonie de l’homme sur Terre. Une idée rapidement esquissée et qui se propose modestement en filigrane de la trame, pour permettre au lecteur de tirer ses propres conclusions…


Citation :
« Les grands écrans sphériques ne réagirent pas une seule fois quand l’ennemi frappa. L’énergie portée par la fine rapière thermique de pure chaleur des termites ne dépassait pas une vingtaine de chevaux-vapeur, alors qu’il y en avait une dizaine de millions derrière le bouclier du vaisseau de guerre. Mais le faible faisceau de chaleur des termines ne traversa jamais ces écrans. Il passa plutôt par l’hyperespace pour ronger les organes vitaux du vaisseau. Les Martiens ne purent repousser un ennemi qui frappait depuis le sein de leurs défenses, un ennemi pour qui une sphère ne constituait pas plus un barrage que ne l’aurait fait un anneau. »