lundi 31 mars 2014

Cosmogenèse (2013) de Zecharia Sitchin






La Bible n’a rien inventé –et les textes sumériens dont elle s’inspire sont des témoignages vivants de la vie des Annunaki. Zecharia Sitchin a passé une grande partie de sa vie à étudier des tablettes cunéiformes de l’époque prébabylonienn. Croisées avec les représentations divines et scientifiques de leur civilisation, il lui semble très probable que ces divinités sumériennes soient d’origine extraterrestre. Alors que les dernières découvertes scientifiques s’engagent unanimement dans la recherche active d’exoplanètes et de vie extraterrestre, certains indices laissent à penser que les communautés scientifique et gouvernementale en savent plus qu’elles ne veulent bien nous le dire. Cet argument d’autorité faisant ployer les quelques résistances naturelles qui pourraient être nôtres, Zecharia Sitchin s’appuie ensuite sur l’hypothèse d’une 12e planète en orbite autour de notre Soleil pour expliquer la provenance des Annunaki. On croirait lire de la science-fiction. Zecharia Sitchin ne laissera pas notre scepticisme en paix et avance de nombreux arguments qu’il met en parallèle avec des sources d’autorité pour dominer une incrédulité entièrement légitime. Son développement est parcouru de documents achevant de souligner les parallèles existant entre les représentations sumériennes et les Annunaki, certains alphabets anciens et les alphabets grecs et crétois, ou encore les particularités géologiques observées à la surface de Mars et les traces de civilisations terrestres. Aux mystères astrophysiques et mythologiques actuels, Zecharia Sitchin oppose les conclusions de plusieurs décennies d’études sumériennes :


• La constitution du système solaire révèle plusieurs incohérences, au nombre desquelles on peut citer les exceptions physiques constatées sur Uranus. Le basculement de son équateur, sa masse disproportionnée par rapport à sa position dans le système solaire ainsi que ses satellites récents, prouveraient la survenue d’un événement cataclysmique ayant eu lieu après la formation de notre système solaire. Cet événement, les sumériens l’évoquent en narrant l’entrée de la planète Nibiru –rebaptisée Marduk par les Babyloniens- dans notre système solaire. 
• L’origine de notre Lune est encore soumise à de nombreuses hypothèses qui ne satisfont jamais unanimement la communauté scientifique. Les textes sumériens parlent de la collision de Nibiru et de Tianmat pour expliquer la formation de ce satellite aux caractéristiques physiques exceptionnelles. 
• Cette collision expliquerait aussi que l’âge des plus anciennes roches terrestres n’excède pas les 4 milliards d’années.
• La théorie de la panspermie et, plus généralement, l’hypothèse que les comètes soient des messagers célestes transportant les molécules nécessaires à la vie découlerait de leur affiliation avec Nibiru, dont elles partagent l’écliptique et le sens de rotation.
• La théorie de la soupe primitive laisse de nombreuses interrogations irrésolues. Ainsi, comment peut-on expliquer la mémoire génétique des cellules ? Zecharia Sitchin avance l’hypothèse de l’argile, catalyseur vital, usine de transformation des substances brutes inorganiques en molécules plus complexes, cette « glaise du sol » dont parle la Bible.
• L’hypothèse de l’Eve mitochondriale est corroborée par les écrits sumériens relatant leur mode de fabrication du premier prototype humain, issu d’une greffe effectuée à partir de l’ovule d’une femme africaine. 
• Le système sexagésimal propre à la civilisation sumérienne trouve son explication au regard des mouvements zodiacaux. Mais la durée d’une précession, qui échappe à toute notion temporelle humaine, n’a pas pu résulter des seules observations d’une civilisation, même étendue sur des millénaires. L’intermédiaire d’Emmeduranki, prêtre enseignant, aurait été nécessaire pour transmettre aux scribes sumériens des portions du savoir Annunaki. 
• La disparition des satellites d’observation Phobos et Phobos 2 relève du mystère gouvernemental. D’étranges photos ont été capturées par les satellites avant leur disparition. Celles-ci révèlent la présence d’une ombre de portée de 25 à 30km, soit le diamètre du plus petite et mystérieux satellite gravitant autour de Mars. Les caractéristiques supra-physique de cette lune, combinées aux relevés géologiques martiens qui soulèvent l’hypothèse d’une vie ancienne aux rites civilisationnels proches de nos cultures mayas ou égyptiennes, révèleraient que Mars a pu accueillir –ou accueille encore- une base spatiale, tremplin des Annunaki vers d’autres mondes.


Zecharia Sitchin croise ces données à l’aune d’une réinterprétation biblique qui se concentre sur le récit des premiers jours de la Création. Les textes sumériens n’en sont guère éloignés mais ils semblent détenir la primeur du récit, qu’ils exposent en termes beaucoup moins hermétiques une fois passée la barrière de la traduction. Zecharia Sitchin n’a malheureusement pas pu poser les axiomes de base utilisés pour sa traduction, ceci dans un souci bien compréhensible de ne pas s’éparpiller. 


Cette théorie, qu’elle soit véridique ou non, véhicule une philosophie de l’humilité. Homme, tu n’es pas le fruit de l’évolution, la créature la plus achevée qui soit du système solaire –tu n’as même pas été capable de te construire seul, et ton existence est l’œuvre de la population extraterrestre des Annunaki. Ceux-ci, arrivés sur Terre 4 milliards d’années plus tôt afin d’extraire des ressources aurifiques vitales à leur existence, fomentèrent une mutinerie pour protester contre leurs conditions de travail. Leur maître Enki, avec l’aide de sa collaboratrice Ninti, élaborèrent alors un prototype Annunaki à partir d’un hominoïde terrestre auquel auraient été greffées certains gènes extraterrestres. L’homme serait donc le produit d’une greffe génétique et son origine est celle d’un esclave dévolu aux Annunaki. Ces dieux que nous considérons immortels ne sont autres qu’une civilisation extraterrestre dont les cycles de vie, hors de notre portée, s’étendent sur une durée si étendue qu’ils nous semblent éternels. Ainsi que des millions de générations de mouches peuvent se succéder au cours de la vie d’un homme, des millions de générations d’hommes se succèderaient au cours de la vie d’un Annunaki. Quel intérêt ceux-ci auraient-ils donc pu avoir à créer un prototype aussi éphémère ? La Bible revient encore et nous parle des débuts de l’humanité, citant les âges exceptionnels de ses plus anciens représentants : 


« A en croire la Bible, Adam a vécu neuf cent trente ans, son fils Seth neuf cent douze ans et son fils Enoch, neuf cent cinq ans. Même si nous avons des raisons de croire que les scribes de la Genèse ont réduit d’un facteur soixante les durées de vie bien plus longues transcrites par les textes sumériens, la Bible reconnaît que l’espèce humaine vivait beaucoup plus longtemps avant le Déluge. »


Comme le mouton Dolly a dégénéré plus rapidement qu’un mouton issu d’une reproduction classique, l’homo sapiens sapiens est soumis à la faillibilité génétique à un rythme accéléré. Ce qui ne présage rien de bon pour l’avenir de l’humanité… 


Que les hypothèses de Zecharia Sitchin nous fassent rêver ou qu’elles nous indignent parce qu’elles mêlent ésotérisme et sciences dans un brouhaha hérétique, on ne peut leur ôter le mérite de leur cohérence ni de leur originalité. On leur reprochera peut-être de ne rien nous apprendre de certain sur les origines de notre planète et de notre humanité ; on ne pourra toutefois pas leur reprocher de ne pas réussir à modifier notre perception des textes religieux et mythologiques à la base de notre civilisation : et si ceux-ci n’étaient pas rien que les textes primitifs d’une humanité balbutiante, mais l’enseignement majeur que nous ne devrions jamais oublier ?


Description de l'orbite de la 12e planète :




Qui sont les Sumériens ?

Citation :
« Les Sumériens sont les représentants de la première civilisation connue, apparue soudain il y a six mille ans, surgie de nulle part. on lui prête virtuellement toutes les grandes « premières » d’une haute civilisation, inventions et innovations, concepts et croyances, autant de fondements de notre propre culture occidentale et de toutes les autres civilisations et cultures sur Terre : la roue et la traction animale, les bateaux pour les rivières et les navires pour les mers, le four et la brique, la construction des tours, l’écriture, les écoles et les scribes, les lois, les juges et les jurys, la royauté et les conseils de citoyens, la musique, la danse et l’art, la médecine et la chimie, les textiles et le tissage, la religion, la prêtrise et les temples –tout a commencé ici, en Sumer, un pays situé au sud de l’Irak actuel, dans l’ancienne Mésopotamie. »

La comète de Halley, messagère céleste :

Citation :
« La croyance, ou superstition, que la comète de Halley fût associée aux guerres et aux bouleversements était surtout nourrie par les évènements passés, témoins de ses apparitions précédentes : la révolte des Indiens Séminols contre les colons blancs de Floride en 1835, le grand tremblement de terre de Lisbonne en 1755, le début de la guerre de Trente ans en 1618, le siège de Belgrade par les Turcs en 1456, le début de la mort noire (la peste bubonique) en 1347. Tous ces événements accompagnaient ou précédaient l’apparition de la grande comète, finalement reconnue comme la comète de Halley, établissant ainsi son rôle de messager du courroux de Dieu. »






Efficacité du système sexagésimal des Sumériens :

Citation :
« Le système chiffré sumérien est dit « sexagésimal », ce qui signifie « base 60 ». Le décompte courait de 1 à 60, comme pour nous de 1 à 100. […] Quand leurs instructions de calcul stipulaient « prends la moitié », ou « prends un tiers », il faut comprendre une moitié de 60 = 30 et un tiers de 60 = 20. Système apparemment encombrant et compliqué, éduqués que nous sommes au système décimal (« 10 fois »), adapté aux dix doigts de nos mains. Mais pour un mathématicien, le système sexagésimal est un délice. […]
Vu que nous avons hérité du 12 sumérien dans notre comptage des heures du jour, de 60 dans notre comptage du temps (60 secondes dans une minute, 60 minutes dans une heure) et de 360 en géométrie (360 degrés dans un cercle), le système sexagésimal est encore et toujours le système parfait pour les sciences célestes, les calculs du temps et la géométrie (où la somme des angles d’un triangle est de 180 degrés, et celle des angles d’un carré de 360 degrés). »


S'il ne fallait retenir qu'une chose...

« […] Le récit de la Genèse n’est pas celui de la formation initiale du système solaire, il y a 4,6 milliards d’années. Il est celui de la Bataille céleste entre Nibiru/Marduk et Tiamat, environ quatre milliards d’années en arrière. »



*peinture : L'adoration des mages, Giotto di Bondone


Pour une critique théorique du livre : ICI

jeudi 27 mars 2014

Paulina 1880 (1925) de Pierre Jean Jouve






Paulina est moins une jeune fille singularisée par les fréquentes incursions que Jouve nous permet d’effectuer dans ses pensées, qu’un cliché ambulant dont toute la vie ne sera réduite qu’à une seule dualité : dilection chaste ou plaisir charnel ? Paulina succombe à l’atmosphère vénéneuse d’une Italie sensuelle puis se précipite dans les églises ou les couvents pour expier frénétiquement ses émotions, dans un mélange de colère et de passion. 


Pierre Jean Jouve nous surprend parfois par ses changements de focalisation. Paulina, seulement décrite d’un point de vue extérieur, se livre parfois brutalement comme si son esprit s’ouvrait aux inspections, et son séjour au couvent devient l’occasion de lire les pages de son journal, dont le style poétique médiocre nous plonge parfois dans un grand embarras : 


« Délices !
Il m’a, il m’a.
Il m’a, plongée dans l’Amour
Profondément, il m’a immergée dans l’Amour amoureusement. »



Tout n’est que poses, figures figées destinées à composer une scène orientalisante, et ceci sans considération pour la complexité de la personnalité de Paulina. Pierre Jean Jouve ne s’intéresse à celle-ci qu’afin de parfaire l’impudicité de ses descriptions. Fantasme d’écrivain, Paulina se languit et s’ouvre aux hommes, puis se mortifie et hurle de douleur devant les icônes religieuses, comme s’il s’agissait surtout d’assouvir les désirs d’un homme en images textuelles. Paulina se réduit à un archétype fantasmé et chacune des poses extrêmes qu’elle revêt, dans la dilection ou la sensualité, est un tableau destiné au goût de Pierre Jean Jouve. Reste à partager le goût de l’écrivain, au risque de l’abandonner à ses fantasmes en cours de chemin.



A peine caricatural :

Citation :
« Mon père, venez à mon secours : je veux être pure, comme l’acier et comme l’eau. Entrer dans les ordres ; me mortifier ; blesser mon corps ; élever mon âme. Non pas encore. Je suis trop folle. Je veux avoir le monde à moi. Milan, les hommes, tout. C’est trop beau, c’est trop beau ! ah, quelle pècheresse je suis. »


Le fantasme, selon l'écrivain :

Citation :
« Paulina était nue.
Etre nue c’est être absolue enfin. Elle se sentait nue dans son ventre enveloppé d’ombre, dans ses deux mamelles visibles dont les pointes durcissaient à l’air frais, dans sa chevelure déployée, dans l’intérieur de son esprit. » 


*peinture de Clovis Trouille

mardi 25 mars 2014

L'éthique (1677) de Baruch Spinoza






L’Ethique de Spinoza est une belle construction philosophique et si c’est en cet honneur qu’on le connaît principalement, ce n’est pas en vertu de cette qualité que j’aimerais lui rendre hommage. Spinoza est peut-être un philosophe accompli –et davantage encore un logicien- mais il me semble surtout certain qu’il est un homme digne de notre admiration.


Son Ethique ne m’intéresse pas particulièrement pour la rigueur de ses démonstrations. Sa construction est curieuse et donne l’impression de feuilleter un ouvrage de sciences mathématiques, axiomes, démonstrations, corollaires, scolies et lemmes en furie. Hélas, comme tout ouvrage scientifique, ses limites transparaissent dès lors qu’on remet en question le moindre axiome innocent. Exemple de l’un parmi tant d’autres : « D’une cause déterminée donnée, suit nécessairement un effet, et au contraire, s’il n’y a nulle cause déterminée, il est impossible qu’un effet s’ensuive ». Le même scepticisme a déjà pu nous faire passer de la géométrie euclidienne à d’autres géométries non linéaires et on comprend bien que dans le domaine des sciences, aucune valeur sûre ne peut être affirmée. C’est pour cette raison que je suis passée d’une proposition à une autre avec peut-être un peu plus de légèreté que toute lecture conscience de L’Ethique aurait exigé. Et pourtant… je pense être aussi convaincue que l’exégète le plus minutieux de l’œuvre de Spinoza.


Les lourdeurs de style de L’Ethique (surcharge du texte en répétitions, tournures redondantes) sont aussi ses meilleurs atouts. Il faut rappeler que Spinoza a appris le latin plutôt tardivement et que le manque de fluidité de son écriture à cet égard est parfaitement compréhensible. D’une part, les répétitions sont nombreuses et donnent l’impression d’une écriture mécanique qu’on imaginerait presque cartésienne –avant de comprendre que ce n’est (heureusement ?) pas le cas. Les tournures de ses phrases sont parfois lourdes mais évitent tout risque de malentendu. La répétition a du bon et permet aux concepts et aux idées de se faire une place de choix dans notre esprit. La décomposition du texte en axiomes, propositions et autres démonstrations semble d’autre part peu attrayante mais cette forme permet en réalité la concision et débarrasse l’auteur comme le lecteur de toute tentation de laisser s’échapper un fragment de passion.


Et pourtant… Malgré sa volonté d’être un ouvrage purement rationnel, L’Ethique laisse apercevoir l’âme d’un homme si passionné qu’il a cherché à tuer la fougue et l’immodération par la passion de la raison. Ainsi, Spinoza classe les sentiments, les actes et –plus grossièrement- les hommes en deux catégories, selon qu’ils sont dominés par l’une ou par l’autre de ces qualités : la passion/passivité ou l’action/activité. La démonstration est bien sûr extrêmement rigoureuse et je ne prétendrais pas la résumer, car elle constitue l’ouvrage même en tant qu’aucune proposition ne peut être ôtée sans ébranler la totalité de son édifice. Plusieurs concepts nécessitent toutefois d’être évoqués. Ainsi une nouvelle définition de Dieu, envisagé comme le Tout que nous pourrions également appeler Nature (faut-il rappeler que Spinoza a eu le courage de penser ceci au 17e siècle dans un contexte religieux particulièrement féroce ?), un Dieu qui ne serait plus un être désirant formé à notre image mais un Dieu prouvant sa puissance et sa perfection par le seul fait d’être. Aucune meilleure définition pour traduire ce concept n’aurait pu être donnée que la suivante : « Dieu est cause immanente, mais non transitive, de toutes choses » -et on admire encore la concision. Cet être parfait ne manque de rien. Il ne désire donc rien, et n’attend rien de nous. Branle-bas de combat dans le milieu religieux traditionnel : avec ce modèle, les églises ne valent plus rien. Qui de s’indigner : où se dirige-t-on si la morale n’existe plus ? ; qui de s’enthousiasmer : aurait-on enfin découvert la véritable liberté ? C’est en fait ici que la distinction se joue entre deux catégories d’hommes : ceux qui se croient maîtres d’eux-mêmes, et ceux qui se savent soumis à une nécessité qui les dépasse –mais infinie et si parfaite qu’elle ne se remarque pas.


« Les hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. »



La liberté n’existe donc pas absolument, si ce n’est en théorie. En pratique, il s’agit seulement de s’en approcher par la vertu –ce qu’on appellerait aussi l’intelligence- et qui consiste à se détacher de ses propres sensations pour analyser les causes de chaque effet de façon rationnelle, selon les propositions avancées par Spinoza. Encore une fois, il s’agit d’être convaincu par son système, et si on ne l’est par la remise en cause (toute rationnelle) de ses axiomes, on peut l’être par l’assentiment instinctif, c’est-à-dire par la passion, ce qui est alors contraire à l’idéologie de Spinoza. Mais peut-être faut-il en passer par là ?


 
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Eugène Leroy, Etude d'après Giorgione



Lire L’Ethique procure une grande joie ou, comme la définit son auteur : « le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection ». On se sent devenir meilleur par une abnégation raisonnée des sentiments –aussi bien des bons que des mauvais- qui, contrairement à la croyance commune, ne serait pas la traduction d’un esprit désenchanté mais au contraire la vision d’un homme perpétuellement en transe, inclus dans le monde jusqu’à sa moindre parcelle insignifiante, ne vivant plus exclusivement pour lui-même mais pour participer à la perfection originelle de l’essence du monde. Cela s’appelle la béatitude, et elle n’est pas une joie car une fois atteinte, elle est la perfection même :


« La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même ; et nous n’en éprouvons pas de la joie parce que nous réprimons nos penchants ; au contraire, c’est parce que nous en éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer nos penchants. »



Pour mieux comprendre cette idée de l’Être absolu, infini et parfait dont nous ne serions que des parties, je me suis représentée le rapport de notre Être avec nos cellules : notre pensée (notre intellect) serait l’essence, notre organisme serait le monde, et les différents constituants de notre organisme (cellules, liquides, os…) seraient les différents constituants du monde (êtres vivants, charpente géographique…). L’analogie fonctionne : notre corps est donné, parfait dans son existence même. A l’intérieur de lui se produisent des mécanismes qui, bien qu’imprévisibles et pouvant se manifester sous des formes différentes, ne sont en réalité jamais libres. On comprend enfin que, la perfection étant donnée dans son origine, elle n’empêche pas la réalisation du mal, qui pourrait être les affections ou maladies par lesquelles l’organisme se laisse envahir. L’analogie a bien sûr ses limites. Avec cet exemple, les maladies peuvent perturber jusqu’à l’intellect, ce qui signifierait que l’essence peut perdre sa perfection -ce que Spinoza n’admet pas. Encore : nos connaissances nous permettent de penser que les maladies ont souvent une origine externe (sauf peut-être dans le cas du cancer), ce qui signifierait que Dieu peut être influé par des causes qui ne dépendent pas de lui –or Dieu est parfait et rien de plus grand ne pourrait le perturber d’une façon ou d’une autre. Mais cette contradiction est peut-être, aussi, une ouverture intéressante de L’Ethique qui permettrait de considérer ce livre génial comme l’explication d’un phénomène imbriqué dans un maillon de matriochkas. Encore, cette explication signifierait que tout est lié et qu’il n’est pas irraisonnable de se sentir alarmé par des évènements qui se produisent même loin de soi –ce qu’on appelle le stress dans l’organisme peut être nommé angoisse dans le monde.


La pensée de L’Ethique provoque beaucoup de joie et rapproche de la vertu spinoziste en tant qu’elle apprend à raisonner, nous apaisant et nous rapprochant de la Béatitude. Toutefois, les moyens pour nous conduire à cet état sont extrêmement paradoxaux et on a parfois l’impression qu’il faut abolir la vie, dans la diversité de son expression et dans le tumulte de ses expériences, pour vivre parfaitement. C’est ce que Nietzsche aussi a remarqué, qui écrit dans Par-delà le bien et le mal :


« […] tous ces ermites par nécessité, qu’ils s’appellent Spinoza ou Giordano Bruno- finissent par devenir, ne fût-ce que dans une mascarade intellectuelle, et peut-être à leur insu, des empoisonneurs raffinés et avides de vengeance. (Qu’on aille donc une fois au fond de l’éthique et de la théologie de Spinoza !) […] »


Il faut se rappeler en effet que Spinoza, à cause d’idées qui ne convenaient ni à son époque, ni à son territoire de résidence, s’est trouvé exclu et rejeté par ses semblables alors qu’il était encore très jeune. En mettant au point un attirail rationnel poussé jusqu’au plus haut niveau, L’Ethiquepourrait être pensé comme le moyen utilisé par Spinoza pour lutter contre la haine ressentie à l’égard de ceux qui l’ont rejeté, car la haine est « la tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ». Ainsi, en construisant un système qui classe les hommes sur différentes échelles de la vertu, et en se faisant de fait, implicitement, l’homme placé sur le plus haut échelon –les autres continuant à patauger dans un marasme sans fond-, Spinoza réussit à transformer sa tristesse en joie par l’usage de la raison, ce qui lui fait écrire qu’il s’agit du plus grand bien.


« Agir par vertu absolument n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre, conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre. »


Et dans cette œuvre remplie de joie, Spinoza aurait fini par être conduit par l’Amour, cette « joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure », et qui se traduit par l’existence géniale de sonEthique. Dans un sens, Spinoza n’a pas tort : tout est nécessaire, et ce qui peut nous apparaître immédiatement comme un mal indiscutable (la haine de la majorité de ses semblables pour l’auteur) peut en fait être une possibilité donnée à la vertu de s’exprimer par l’usage de la raison. Quant à la nécessité de la publication de L’Ethique, on ne la recherchera pas, comme on ne recherche plus la nécessité de ce qui est devenu parfait.

Si je ne devais retenir que deux propositions, ce seraient celles-ci :

Citation:
Par réalité et perfection, j’entends la même chose.


Citation:
Le suprême orgueil ou la suprême dépréciation de soi sont la suprême ignorance de soi.



Ce qui pourrait être un résumé de L'Ethique ? (bien que cette oeuvre ne soit pas capable d'être abrégée) :
Citation:
« Ainsi voit-on combien le Sage est supérieur, combien plus puissant que l’ignorant qui est poussé par ses seuls penchants. Car l’ignorant, outre qu’il est poussé de mille façons par les causes extérieures et ne possède jamais la vraie satisfaction de l’âme, vit en outre presque inconscient de lui-même, de Dieu et des choses, et sitôt qu’il cesse de pâtir, il cesse aussi d’être. Au contraire, le sage –considéré comme tel,- dont l’âme s’émeut à peine, mais qui, par une certaine nécessité éternelle, est conscient de lui-même, de Dieu et des choses, ne cesse jamais d’être, mais possède toujours la vraie satisfaction de l’âme. »

Par-delà le bien et le mal (1886) de Friedrich Nietzsche




Si le Zarathoustra de Nietzsche vous parut être un homme admirable, vous découvrirez Par-delà le bien et le mal comme la source théorique de l’application de sa ligne de conduite.


Zarathoustra, on s’en souvient, vivait loin des hommes, retiré dans la montagne, au milieu d’une nature indocile et souvent peu confortable mais qui savait par ailleurs procurer l’extase de la puissance et qui permettait à la force vitale du presque-surhomme de se délier avec panache. Cette vie solitaire (qui n’est pas solitude) aura permis à Zarathoustra de prendre du recul sur les jugements émis par les hommes depuis des millénaires, et qui continuent encore à circuler aujourd’hui alors que la réflexion devrait conduire à cette évidence absolue : ils ne contribuent pas à élever l’homme et lui font perdre l’équilibre lorsqu’il s’essaie à avancer sur la « corde tendue entre l’animal et le Surhomme », la « corde tendue au-dessus d’un abîme ». Encore un bouquin de misanthrope ? Pas vraiment puisque Nietzsche mena une vie très mondaine, au moins jusqu’à ses quarante ans, fréquentant les meilleurs salons de Bâle. La philosophie de Nietzsche n’est donc pas une pure œuvre spéculative. Elle résulte d’une expérience réelle de la vie sociale, dans ce qu’elle a de pire et de meilleur, nourrie ensuite d’une solitude brusque et forcée qui, dans le contraste, permit certainement à Nietzsche d’élaborer les réflexions qu’on lui connaît.


L’affrontement des forces majeures du Bien et du Mal n’existe pas de manière absolue, et c’est peut-être bien leur avantage. Elles se dispersent sournoisement et il s’agit de les traquer avec attention, ce que fait Nietzsche en s’aventurant dans les domaines des valeurs, des vérités et du pouvoir. Ici, on les appelle péché ou vertu, honte ou pudeur, crime ou charité ; ailleurs on les appelle ignorance ou savoir ; là on les appelle obéissance ou autorité. Mais qui a défini ces normes ? Quelles ont été les motivations de ceux qui les ont choisies ? Avant de cheminer Par-delà le bien et le mal, Nietzsche remonte à leurs sources et voit la dualité émerger avant même la naissance du christianisme, lorsque la morale des esclaves exigeait des conditions de vie plus douces, ralentissant ainsi le développement des hommes puissants –ce qu’on appellerait aujourd’hui « nivellement par le bas » ? Plus de pitié, plus de compassion ; Nietzsche avait pourtant essayé d’en faire preuve après avoir lu les exhortations encourageantes du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, et il avait misé sur l’aptitude de l’ « art total » pour y parvenir –mais cette volonté se solda par un échec retentissant lors du Festival de Bayreuth. Nietzsche y perdit toute sa confiance, beaucoup de force, et le goût de vivre lui vint presque à disparaître. Est-il vraiment audacieux de détruire la force vitale des derniers hommes puissants (mais toutefois pas assez pour résister à la contagion néfaste des autres), de les sacrifier dans la tentative de sauver des hommes faibles que rien ne semble pouvoir élever ?


« Plus un homme représente un type d’espèce supérieur, plus ses chances de réussite deviennent minimes : le hasard, la loi du non-sens dans l’économie humaine, apparaît le plus terrible dans les ravages qu’il exerce sur les hommes supérieurs, dont les conditions vitales subtiles et multiples sont difficiles à évaluer. »

Peut-être, en réalité, Nietzsche n’est-il pas si puissant qu’il veut bien le faire croire, et sans doute porte-t-il à bout des réflexions pour tenter malgré tout de s’en convaincre. Pour ma part, peu m’importe que Nietzche soit ou non le prototype le plus avancé du Surhomme. Il s’est peut-être laissé abattre par sa déception, mais il a su la surmonter seul, il a su la magnifier par ses réflexions, sans ne jamais perdre la sensibilité qui fut pourtant cause de son malheur. Et c’est parce que son œuvre reste toujours sensible, profondément personnelle et authentique, qu’elle charme d’emblée. Pourtant, Nietzsche ne veut embobiner aucun lecteur, qui précise, avec son humour caractéristique : « Mais il ne faut pas avoir trop raison, si l’on veut avoir les rieurs de son côté ; un petit soupçon de tort peut être un indice de bon goût ». Ainsi, à mi-chemin entre le système et l’aphorisme, Nietzsche sépare son livre en chapitres distincts, composé de réflexions plus ou moins longues qui pourront former dans un cas des chapitres, dans l’autre des maximes, passant par le spectre de toutes les formes intermédiaires et s’essayant même à la poésie.


Par-delà le bien et le mal est un livre gai et chantant qui ressemble à un hymne pour la liberté. L’immoralisme de Nietzsche n’est pas une absence de règles ni de lois, comme ce serait le cas dans un système anarchique –c’est un moralisme personnel, fondé sur la certitude que, les cieux étant désormais vides de tout Dieu, il faut les repeupler par soi-même. Nietzsche dépasse son inspirateur Schopenhauer, ce pessimiste qui ne proposait aucune solution, en exhortant l’homme à rechercher en lui ses propres valeurs et ses sincères aspirations. Il rejoint parfois Spinoza en faisant de la recherche un moteur essentiel du développement de l’humanité et un réconfort contre les bassesses de l’existence, mais il se montre moins extrême et plus sceptique lorsqu’il prévient déjà l’orgueil de ceux qui croiront avoir trouvé LA vérité alors qu’il ne s’agirait en fait que de LEUR vérité, ajoutant à l’Ethique spinoziste la souplesse qui lui manquait peut-être. Enfin, Nietzsche se fait précurseur de l’existentialisme sartrien lorsqu’il dénonce et moque l’hypocrisie des bonnes manières qui, non contentes de berner les autres, aliènent également celui qui en fait preuve par pure convention :


« Sa complaisance habituelle envers toute chose, tout évènement, l’hospitalité sereine et impartiale qu’il met à accueillir tout ce qui l’attaque, sa bienveillante indifférence, sa dangereuse insouciance du oui et du non, hélas ! toutes ces vertus, il a souvent à s’en repentir et, comme homme surtout, il devient trop aisément le caput mortuum de ces vertus. Réclame-t-on de lui de l’amour et de la haine –j’entends de l’amour et de la haine comme les comprennent Dieu, la femme et la bête-, il fera ce qui est dans son pouvoir et donnera ce qu’il peut. Mais on ne s’étonnera pas si ce n’est pas grand-chose, -s’il se montre justement ici faux, fragile, mou et incertain. »


Parce que la philosophie de Nietzsche semble plus légère, sensible et émotive que celle de la plupart des autres « philosophes », on lui a souvent reproché de n’avoir qu’un charme captieux. Ce serait là n’avoir pas réussi à surmonter cette certaine forme de moralité qui oppose la raison à l’émotion car –à bien y réfléchir- quel mal (ou quel bien) y a-t-il à se laisser persuader plutôt qu’à se laisser convaincre ?


 
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Gustave Moreau, Oedipe et le Sphinx



« Toute tentative d’aller au fond des choses, d’éclaircir les mystères est déjà une violence, une volonté de faire souffrir, la volonté essentielle de l’esprit qui tend toujours vers l’apparence et le superficiel –dans toute volonté de connaître, il y a une goutte de cruauté. »



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- Voyageur errant, qui est-tu ? Je te vois suivre ton chemin sans dédain, sans amour, avec des yeux indéfinissables, humides et tristes, semblables à une sonde qui, insatisfaite, est revenue des profondeurs à la lumière –qu’a-t-elle donc cherché là-bas ?- avec une poitrine qui ne soupire pas, une lèvre qui cache son dégoût, une main qui ne saisit plus que lentement : qui es-tu ? Qu’as-tu fait ? Repose-toi ici : cet endroit est hospitalier à chacun –repose-toi ! Et qui que tu sois, dis-moi ce dont tu as envie ? Ce qui peut te réconforter ? Dis : ce que j’ai, je te l’offre ! – « Me réconforter ? Me réconforter ? Homme curieux que tu es, que dis-tu là ! Donne-moi donc, je te prie – Quoi ? quoi ? parle ! – « Un masque de plus ! un second masque ! »

La Peste (1947) d'Albert Camus



La Peste ne parlerait que de la peste ? Ce serait éluder un peu trop rapidement le talent d’Albert Camus. Ses livres sont des strates qui entrecroisent plusieurs récits à plusieurs niveaux, tous étant essentiels les uns aux autres.


La trame de l’histoire est simple et respecte la thématique annoncée. Dans les années 1940, la peste se déclare à Oran et force ses habitants à une mise en quarantaine qui déchaîne d’abord des réactions passionnées, avant de céder place à une indifférence de plus en plus tenace à mesure que la période de réclusion se prolonge. La peste semble alors ne jamais devoir finir et les habitants se résignent à ne plus revoir ceux dont ils sont coupés et –c’est peut-être le plus difficile- à devenir des personnages anhistoriques. Pourtant, autour d’eux, la peste continue à faire des ravages et ne laisse jamais deviner l’identité de ses futures victimes.


Le récit, pris en charge par un narrateur d’abord mystérieux, se concentre sur le personnage du docteur Rieux. Technique, ne laissant jamais transparaître ses émotions et effaçant toujours son individualité en face des vagues que provoque l’ensemble de ses congénères, ce personnage est d’autant plus crédible qu’Albert Camus semble s’être directement inspiré de sa propre personnalité avant de l’intégrer à son récit. Le docteur Rieux impose une distance qui convient aux évènements. En temps de peste, il s’agit de prendre son rôle au sérieux, de tout faire pour guérir les malades et pour soulager les familles, sans jamais s’impliquer au point de détruire sa propre santé ou de sacrifier son équilibre mental aux passions de l’affection. Pourtant, derrière ce professionnalisme intransigeant qui nous permettra de connaître la progression de la maladie jour après jour –ses lois absurdes, son imprévisibilité de la gratuité de ses engouements à ses rémissions inespérées-, une menace plus grande que celle de la peste se profile.


Si la plupart des habitants d’Oran se méfient les uns des autres et doivent être mis en quarantaine dans leur propre foyer à chaque fois qu’un proche se révèle atteint de la maladie, le docteur Rieux ne peut pas se permettre la prudence. Du premier jusqu’au dernier jour de l’épidémie –si tant est que le dernier jour existe vraiment-, sa profession lui aura permis de mieux connaître les hommes. Les malades, en général, mais aussi le père Paneloux et sa théorie du fléau divin, Raymond Rambert et ses désirs d’évasion, Joseph Grand et son intérêt monomaniaque pour la grammaire ou encore Mme Rieux, mère du docteur et double de la propre mère d’Albert Camus. Mais le docteur ne se laisse jamais abuser par les états d’âme de chacun et c’est toujours en sa qualité de technicien physiologiste qu’il décrit le comportement de ses semblables et de lui-même. Il nous arrache ainsi brutalement à nos croyances d’une identité propre à chacun. Nous sommes tous les mêmes, régis par des lois internes que nous ne maîtrisons pas mais qui nous incitent à trouver la meilleure ruse pour prolonger notre existence par-delà les fléaux. Le docteur Rieux, froidement attendri par les effusions sentimentales qui demeurent toutefois en dépit des situations désespérées, ne place pas le salut dans ces considérations sans âme. Si le détachement lui semble salvateur, il ne fait que prolonger une existence sans saveur.


« Il était juste que, de temps en temps au moins, la joie vînt récompenser ceux qui se suffisent de l’homme et de son pauvre et terrible amour. »


C’est d’ailleurs là où souhaite en venir Albert Camus. Que la peste soit terrible parce qu’elle constitue un mal invisible qui touche indifféremment toutes les catégories de population, nous le savons tous et nous pouvons même l’accepter dans une certaine mesure. En revanche, le docteur Rieux ne semble pas pouvoir accepter le climat d’indifférence qui s’installe peu à peu dans la ville recluse d’Oran. La peste devient le symbole d’un autre fléau qui touche les âmes et ce mal porte le nom d’indifférence.


« Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance, mais ils n’en ressentaient plus la pointe. Du reste, le docteur Rieux, par exemple, considérait que c'était cela le malheur, justement, et que l'habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. »


L’écrivain de l’absurde ne délaisse jamais sa volonté –absurde elle aussi- de décrire ce sentiment de détachement qui fait percevoir la vie à la manière d’un plateau de jeu régi par des lois guindées qu’on ne respecte plus que par habitude, avec une acceptation du corps mais sans l’approbation de l’âme. Le désenchantement d’une ville se laisse à voir à travers le récit du docteur Rieux. Des décennies plus tard, cette peste mentale semble s’être propagée et avoir contaminé une plus grande partie du monde. Albert Camus ne décrit-il pas le sentiment général d’une société industrielle qui fonctionne parfaitement en apparence –ainsi que les rescapés de la maladie- mais qui est privée de toute âme, et qui ne sait plus vers où se diriger ?


« La peste avait supprimé les jugements de valeur. Et cela se voyait à la façon dont personne ne s’occupait plus de la qualité des vêtements ou des aliments qu’on achetait. On acceptait tout en bloc. »

La peste nous emporte dans son sillage beaucoup plus loin que prévu. Même lorsqu’elle se résorbe, elle n’empêche pas de laisser des séquelles dans les âmes qui ont connu le néant. Il s’agit ensuite de retrouver son humanité, à la manière d’Albert Camus qui se bat à chaque page pour ne pas laisser l’indifférence reprendre le dessus sur la gratuité superbe de la vie.





Citation :
Il savait ce que sa mère pensait et qu'elle l'aimait, en ce moment. Mais il savait aussi que ce n'est pas grand-chose que d'aimer un être ou du moins qu'un amour n'est jamais assez fort pour trouver sa propre expression. Ainsi, sa mère et lui s'aimeraient toujours dans le silence. Et elle mourrait à son tour - ou lui - sans que, pendant toute leur vie, ils pussent aller plus loin dans l'aveu de leur tendresse. [...] Mais lui, Rieux, qu'avait-il gagné d'avoir connu la peste et de s'en souvenir, d'avoir connu l'amitié et de s'en souvenir, de connaître la tendresse et de devoir un jour s'en souvenir. Tout ce que l'homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c'était la connaissance et la mémoire.


Citation :
Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. L’honnête homme, c’est celui qui a le moins de distractions possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais être distrait ! Oui, Rieux, c’est bien fatigant d’être un pestiféré. Mais c’est encore plus fatigant de ne pas vouloir l’être. C’est pour cela que tout le monde se montre fatigué, puisque tout le monde, aujourd’hui, se trouve un peu pestiféré. Mais c’est pour cela que quelques-uns, qui veulent cesser de l’être, connaissent une extrémité de fatigue dont rien ne les délivrera plus que la mort.


Citation :
Question : Comment faire pour ne pas perdre son temps ? Réponse : L'éprouver dans toute sa longueur.  Moyen : passer des journées dans l’antichambre d’un dentiste, sur une chaise inconfortable ; vivre à son balcon le dimanche après-midi ; écouter des conférences dans une langue qu’on ne comprend pas, choisir les itinéraires de chemin de fer les plus longs et les moins commodes et voyager debout naturellement ; faire la queue aux guichets des spectacles et ne pas prendre sa place, etc.


Nietzsche, es-tu là ?


Citation :
«Pitié, docteur » disait Mme Loret, la mère de la femme de chambre qui travaillait à l’hôtel de Tarrou. Que signifiait cela ? Bien entendu, il avait pitié. Mais cela ne faisait avancer personne.


*peinture de Dieter Asmus

De l'Inconvénient d'être né (1973) d'Emil Cioran





Si le titre plaît, alors, le reste de l’ouvrage plaira. Il faut déjà se sentir profondément contradictoire pour se reconnaître dans la dénomination de ce recueil d’aphorismes, publié par Emil Cioran en 1973 à l’âge déjà bien avancé de 62 ans. Aura-t-il eu l’intuition sur le tard que sa naissance représentait un inconvénient majeur ? Ou possédait-il déjà cette intuition depuis longtemps, sans réussir à résoudre le paradoxe apparent qui découlait malgré tout de la poursuite de la vie ?


Pour peu que l’on se reconnaisse dans cette pensée, on sera gré à Emil Cioran d’avoir supporté l’inconvénient d’être né et d’avoir pris le temps d’affirmer la possibilité de vivre dans cette contradiction : être dégoûté d’une existence désavantageuse en tout point, mais ne pas trouver la motivation nécessaire pour l’interrompre. C’est dans la continuité du mouvement absurde qu’Emil Cioran s’affirme -non pas en mettant en scène des personnages livrés à leurs contradictions, comme le firent les dramaturges du théâtre de l’absurde, Ionesco et Beckett en tête- mais en se mettant en scène lui-même et en livrant l’intégralité de ses pensées sous forme d’aphorismes. On croirait presque un journal intime délivré sous une forme laconique et qui résumerait l’écoulement d’une journée à une sensation –souvent liée au dégoût, au désespoir ou à l’ironie- sans justification de fait.


« Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille : je feins de m’intéresser à ce qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est. »



Emil Cioran se crée donc un personnage et s’incarne dans le prototype de l’homme absurde qui a conscience de la vacuité de son existence. Hélas pour lui, malgré toute sa lucidité, malgré le malheur que lui inflige cette position ambivalente, l’homme absurde est un homme faible, au moins aussi ridiculement insignifiant que son existence, et pour cette raison même il n’arrive pas à quitter cette vie qu’il traîne comme un fardeau. Pire : le Cioran-absurde semble presque finir par tirer un plaisir indubitable de cette situation tragique, et il se livre à l’ultime paradoxe en écrivant ! L’homme persuadé de l’absurdité de tout acte ne trouve rien de mieux à faire, pour conjurer le mauvais sort, que de se livrer à l’acte le plus infécond qui soit : écrire ! Et ça le fait rire…


Ainsi, il est quand même une preuve qu’Emil Cioran a su tirer profit de sa conviction qu’il ne lui sert à rien de vivre : son détachement total vis-à-vis du sérieux qu’exigeraient habituellement les évènements fondateurs de l’existence. Puisqu’il sait qu’il n’est rien, Emil Cioran ne cherche pas à valoriser l’image qu’il renvoit à son lecteur. Il n’avance aucune certitude, préfère se laisser couler doucement dans un amalgame brouillon de sensations et de pensées qui interfèrent sans cesse pour se contredire. A l’égard d’un Nietzsche, il semblerait que la pensée d’Emil Cioran soit le résultat d’une mise à l’écoute d’un corps en souffrance –et donc d’une symbiose du physique et du psychique. Quoiqu’il en soit, le recul d’Emil Cioran se traduit par un rejet de la conception d’identité qui s’exprime sous la forme d’une ironie –cruelle en première apparence, en réalité salvatrice pour l’individu qui ne jure plus de rien. A condition d’accepter cette position et d’admettre que nous-mêmes, à l’égard de l’auteur, ne constituons pas des sujets dignes d’être pris au sérieux, les salves incessantes vouées à l’autodestruction prendrons la forme d’invitation à se livrer à une orgie de suicides organisés.


« Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu. »



Au-delà même de l’individu qui, pris à part, ne rime à rien, Emil Cioran n’oublie pas de s’attaquer également à la civilisation. Revenant sur les débuts de l’Histoire, sur les courants philosophiques et religieux qui l’ont traversée, il s’acharne également à démontrer le vide qui sous-tend toute conception et met à jour la superficialité et la bassesse latentes de systèmes qui ont voulu se donner de grands noms.


Il serait dommage qu’en raison de la virulence d’Emil Cioran, on se détourne radicalement deL’inconvénient d’être né. Un homme qui s’amuse à tout détruire parce qu’il a conscience de représenter le néant doit-il être pris au sérieux ? Emil Cioran indique entre les lignes qu’il ne le croit pas, et s’il s’investit autant dans la cruauté, c’est pour donner une ultime leçon à ceux qui auraient encore pu être persuadés de l’importance de leur existence sur Terre. Lui-même ne croit sans doute qu’à moitié à ses admonestations au suicide et à l’autodestruction, mais il croit intégralement à la sensation de plaisir qui accompagne l’écriture de ces salves virulentes. Je pense qu’il faut lire Emil Cioran au second degré et s’amuser avec lui des idées perverses et dégénérées qui naissent dans l’esprit de l’homme-absurde. Peut-être, Emil Cioran s’exprimera-t-il véritablement en son nom –et non plus au nom de son « personnage » destiné à la provocation- dans l’avant-dernier aphorisme qui clôt son ouvrage :


« Nul plus que moi n’a aimé ce monde, et cependant me l’aurait-on offert sur un plateau, même enfant je me serais écrié : « Trop tard, trop tard ! » »



On suppose ainsi l’intentionnalité véritable d’un homme –déçu peut-être par les apprentissages qu’il aura tirés de l’existence ?- et qui n’aura su exprimer son attachement à la vie autrement qu’en la rejetant violemment.


Il faudrait citer tout le livre... Mais un florilège des pensées les plus absurdes -et les plus pertinentes !
Citation:

Depuis des années, sans café, sans alcool, sans tabac ! Par bonheur, l’anxiété est là, qui remplace utilement les excitants les plus forts.

Citation:
J’ai tous les défauts des autres et cependant tout ce qu’ils font me paraît inconcevable.

Citation:
Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.



Sur l'influence du physique sur la pensée de Cioran, ces phrases ont attiré mon attention :
Citation:
La santé est un bien assurément ; mais à ceux qui la possèdent a été refusée la chance de s’en apercevoir, une santé consciente d’elle-même étant une santé compromise ou sur le point de l’être. Comme nul ne jouit de son absence d’infirmités, on peut parler sans exagération aucune d’une punition juste des bien-portants.

Citation:
« Il a souffert, donc il a compris. » C’est tout ce qu’on peut dire d’une victime de la maladie, de l’injustice ou de n’importe quelle variété d’infortune. La souffrance n’améliore personne (sauf ceux qui étaient déjà bons), elle est oubliée comme sont oubliées toutes choses, elle n’entre pas dans le « patrimoine de l’humanité », ni ne se conserve d’aucune manière, mais se perd comme tout se perd. Encore une fois, elle ne sert qu’à ouvrir les yeux.

Citation:
La conscience aiguë d’avoir un corps, c’est cela l’absence de santé.



Des ressemblances frappantes avec le théâtre de l'absurde :
Citation:
Nous n’avions rien à nous dire, et, tandis que je proférais des paroles oiseuses, je sentais que la terre coulait dans l’espace et que je dégringolais avec elle à une vitesse qui me donnait le tournis.

Citation:
Quand on revoit quelqu’un après de longues années, il faudrait s’asseoir l’un en face de l’autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu’à la faveur du silence la consternation puisse se savourer d’elle-même.


« Ma vision de l’avenir est si précise que, si j’avais des enfants, je les étranglerais sur l’heure. »

Syllogismes de l'amertume (1952) d'Emil Cioran




Syllogisme : « Raisonnement composé de trois propositions : la majeure, la mineure et la conclusion » (source Wiktionnaire). Mettons-nous d’emblée au point sur la définition un peu barbare du titre avant de nous aventurer plus loin en terrains cioranesques. Pour peu que l’on connaisse déjà l’homme, on devrait pourtant savoir qu’il ne sert à rien de vouloir manier avec exactitude des mots qui n’ont été construits qu’afin de détruire l’édifice bancal des certitudes innées des bienheureux, mais parce que l’on connaît un peu l’homme, on sait aussi qu’il existe un plaisir paradoxal mais encore plus puissant que la joie qui n’est pas reconnue à sa juste valeur : celui de se rouler dans la boue de son désespoir et de ses doutes. Parce qu’Emil Cioran est l’incarnation de la contradiction même, on se sentira souvent insulté par ses considérations, avant de se détendre et de commencer à sourire en nous rendant compte que ce qui est écrit dans les Syllogismes de l’amertume ne vise pas à critiquer une certaine espèce d’hommes dont Emil Cioran s’exclurait, mais s’attache à définir l’espèce humaine de manière objective. Ainsi apparaissent ses contradictions, son ridicule et sa vanité. Prendre autant de recul d’une manière aussi brutale n’a rien de valorisant pour l’image de notre pauvre espèce, mais Emil Cioran permet par la même occasion de révéler tout le potentiel comique qui se déchaîne en nous depuis notre naissance. Plus besoin de s’acharner à apprendre par cœur des centaines de blagues pour briller d’humour en société : il nous suffit d’exister pour être comique –contre notre gré, certes, mais les dons (ou les malédictions) ne se discutent pas.


Tout au long de la ballade amère à travers les syllogismes que nous propose Emil Cioran, nous aurons l’occasion de prendre conscience des ravages et des offrandes de la culture. On ne sait jamais trop si l’on doit rire ou si l’on doit pleurer. On finit par ne plus vraiment distinguer nos malheurs de nos bonheurs. Si nous prétendons vouloir éliminer les premiers avec tant d’acharnement, pourquoi nous sentons-nous vides lorsqu’ils n’existent plus ? pourquoi nous mettons-nous alors à les chercher de nouveau avec avidité ? et qu’est-ce qu’un bonheur, sinon cette satisfaction d’avoir atteint un état de grâce au sein duquel la souffrance se mélange à quantité égale avec l’extase ? Et puis surtout, qu’est-ce que je suis en train de raconter ? Est-ce tout cela existe vraiment, ou cela n’existe-t-il que parce que j’en parle ?


Si l’on suit ces intuitions, la fin de la littérature, de la spéculation intellectuelle et de la culture sonnerait le glas des désespoirs humains. Emil Cioran n’est pas loin du Sigmund Freud du Malaise dans la culture lorsqu’en quelques phrases cinglantes, il crache dans une soupe en tous points semblables à celle qui constitue ses Syllogismes de l’amertume. Aussi absurde qu’un Beckett prenant la plume pour se battre contre l’inutilité du moindre geste, Emil Cioran se place dans la Cour des névrosés, des insatisfaits, des éternels perdants et dresse ainsi le portrait de cette population intellectuelle rongée par la grisaille qui se venge en tentant d’inoculer son mal aux rares esprits préservés. Littérateurs à tout va, remballez vos phrases pompeuses ! Fin de l’hypocrisie !


« Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s’acharne aux perplexités, qui s’en procure par tous les moyens. Ensuite, la naïve postérité s’apitoie sur lui. »


Pour faire cesser ce jeu de dupes, Emil Cioran aime se draper de la blouse blanche du naturaliste et du physiologiste, ramenant l’être humain à sa nature première : bloc de chair, d’os, de sang et de fluides. La philosophie doit se lier au corps et à ses tempéraments, ce que Nietzsche avait déjà fait remarquer lorsqu’il liait métaphysique et météorologie. D’humiliation en humiliation, peut-être rendra-t-on l’homme plus humble ?


Paul Klee, Mine grave



L’amour ne résistera pas lui non plus à cette description pragmatique même si, il faut bien le reconnaître : « on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet ». Et à la liste de ces maux, on pourrait ajouter le nom d’Emil Cioran. Etrangement, seule la musique échappe à la volonté destructrice de l’écrivain, parvenant même à trouver grâce à ses yeux (« A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ? »). A nous de deviner quelle relation unit l’homme de lettres aux notes musicales. Un tel engouement après la révélation d’un monde absurde semble constituer la contradiction ultime, ultime vérification de l’incohérence fondamentale de l’homme. Peut-être parce que la musique ressemble à une voix qui n’aurait pas la prétention de vouloir signifier quelque chose, Emil Cioran perçoit-il à travers elle la forme de communication suprême ? Pourquoi pas… mais la musique souffre à mon goût d’un grand défaut : le peu de matière qu’elle offre à l’humour pour lui permettre de se déployer avec autant d’ironie et de fluidité que dans le langage. La musique pourrait-elle traduire en sons une considération aussi provocatrice, cynique et déplacée que celle-ci ? :


« Par la barbarie, Hitler a essayé de sauver toute une civilisation. Son entreprise fut un échec ; -elle n’en est pas moins la dernière initiative de l’Occident.
Sans doute, ce continent aurait mérité mieux. A qui la faute s’il n’a pas su produire un monstre d’une autre qualité ? »



La magie que procure la lecture d’Emil Cioran est la suivante : il éveille en son lecteur tout son potentiel de contradiction et, lui faisant comprendre du mieux que possible tout le ridicule qui lui échoit quant à sa position de littérateur, hypocrite pleurnichard, gros corps spongieux qui tente de dissimuler la misère de ses chairs derrière la vacuité infinie de son esprit, -il réussit seulement à exacerber chez lui le goût de la parole oiseuse et des spéculations intellectuelles. Emil Cioran, en utilisant le Verbe pour nous inciter à nous en détacher, ravive en nous le goût des lettres et des métaphores démoniaques. Il est fautif ! Car après avoir lu ses Syllogismes de l’amertume, comment pourrait-on vouloir se séparer du Verbe alors qu’il vient de nous procurer de si réjouissantes tortures ?


« Lors même que nous croyons avoir délogé Dieu de notre âme, il y traîne encore : nous sentons bien qu’il s’y ennuie, mais nous n’avons plus assez de foi pour le divertir… »



Heureusement, Emil Cioran est là qui veille au grain, et qui nous permet de désennuyer ce petit Dieu tapi en nous en ravivant notre éternel désir d’auto-flagellation. On peut très bien vivre dans la contradiction, et on peut même y prendre goût !

« Que fait le sage ? Il se résigne à voir, à manger, etc., il accepte malgré lui cette « plaie à neuf ouvertures » qu’est le corps selon la Bhagavad-Gîta. –La sagesse ? Subir dignement l’humiliation que nous infligent nos trous. »