mardi 30 décembre 2014

Le septième sens (2004) de Rupert Sheldrake






On connaît les cinq sens et un peu plus le sixième sens que l’on rapporte souvent à l’intuition. Rupert Sheldrake fait montre d’inventivité en avançant maintenant l’hypothèse d’un septième sens qui diffère du précédent dans le rôle qu’elle confère à l’individu concerné. Alors que tous les phénomènes qu’on pourrait qualifier de « psi réceptif » (télépathie, clairvoyance, précognition…) constitueraient le sixième sens, le septième sens constituerait un saut qualitatif qui permet au sujet d’agir à son tour sur la matière dans l’ordre des phénomènes qualifiés de « psi projectif ». Rupert Sheldrake se distingue de la classification classique des phénomènes parapsychologiques qui n’induisent pas de différence de niveau entre psi réceptif et psi projectif.


L’origine de cette distinction se rapporte aux différentes controverses qui ont eu lieu autour de la nature de la vision optique. Dans ce domaine, on distingue quatre théories différentes : 
- Celle de l’extramission implique la projection de rayons invisibles par les yeux. Platon et Euclide en sont les principaux représentants.
- Celle de l’intromission déclare au contraire que les images entrent dans l’œil. Elle a été soutenue par Kepler.
- Une synthèse des deux théories précédentes réclame un double mouvement de l’attention vers l’extérieur et de la lumière vers l’intérieur. 
- Ajoutant un troisième principe, une dernière hypothèse souhaiterait que la vision soit fonction des modifications du milieu ambiant qui sépare l’œil de l’objet regardé. Aristote l’a défendue.


« Si je regarde une étoile, mon esprit s’étend sur des distances littéralement astronomiques. »


Rupert Sheldrake fait siennes ces théories précédentes en élargissant le domaine de la vision à celui de la conscience. Non seulement nos interactions entre notre intérieur et l’extérieur sont réciproques, mais aussi un troisième principe intervient peut-être pour en nuancer les modalités d’action (les termes d’intentionnalité dans sa source ou de synchronicité dans son effet ont également été utilisés pour cerner ce troisième principe).


Une majeure partie de l’ouvrage constitue un catalogue d’expériences émanant de témoins ordinaires. Elles relatent majoritairement des récits de phénomènes paranormaux pouvant être reliés à la parapsychologie mais parfois aussi –et c’est une des failles de Rupert Sheldrake- de phénomènes simplement surprenants, de l’ordre de l’anecdote, à peine plus significatifs que l’expérience consistant à croiser dans la rue une personne à laquelle on vient de penser. 


En préliminaire, Rupert Sheldrake pose toutefois les bases d’une définition des termes en vigueur de la parapsychologie et rappelle la nécessité de méthodes expérimentale et statistique rigoureuses. En effet, il essaie de raccorder plus tard les grandes catégories des expériences répertoriées avec les preuves expérimentales les plus probantes effectuées dans le domaine. On alterne donc entre théorie et pratique dans un mouvement qui pourrait être convaincant si Rupert Sheldrake n’avait pas la fâcheuse manie de délaisser tout esprit critique, voulant sans doute convaincre ceux de ses lecteurs qui seraient encore influencés par les sceptiques, critiqués justement pour leur manque de souplesse intellectuelle.


Au-delà de cette vaste entreprise de catalogage des faits et des preuves expérimentales, Rupert Sheldrake propose une conceptualisation justifiant les phénomènes parapsychologiques en avançant l’expression des « champs mentaux ». En biologie, l’existence des champs morphogénétiques régissant le développement de l’organisme est déjà reconnue : 


« Par le biais de la résonance morphique, chaque membre d’une espèce puise dans la mémoire collective de cette espèce et y contribue en même temps. »


Le champ morphogénétique permet par exemple d’expliquer la possibilité de phénomènes biologiques qui échappent à toute règle statistique : 


« Pour une chaîne typique de 100 amino-acides, il y a des trillions de conformations tridimensionnelles possibles. Si le repliement se faisait en les « explorant » au hasard jusqu’à ce que soit trouvée la conformation la plus énergétiquement stable, le processus demanderait probablement un délai supérieur à l’âge de l’univers. (On appelle parfois cela le paradoxe de Levinthal […]). »


Le champ mental serait donc une extension des champs morphiques permettant de décrire l’étendue d’action de l’activité mentale :


« Je suggère […] que les champs morphiques contribuent à imposer un ordre et des modalités à ce chaos sensible, et interagissent avec le cerveau par le biais de leur activité ordonnatrice. Ils contiennent une mémoire intrinsèque par résonance morphique. Ils émettent également des prolongements bien au-delà du cerveau, au moyen de l’attention et des intentions. »


Pour soutenir son hypothèse, Rupert Sheldrake fait fréquemment appel aux théories scientifiques et notamment à celle de la physique quantique, louvoyant aux marges de la méthode expérimentale. Ainsi, les prolongements induits par les champs mentaux et permettant une interconnexion d’individus ou d’événements sont rapidement calqués sur cette vue quantique : 


« Un autre aspect de la théorie quantique est illustré par la « non-localité », également connue sous le nom de « non-séparabilité » ou « interconnexion ». D’après cette théorie, quand un système quantique (par exemple un atome) se fragmente, ses deux parties demeurent « interconnectées » de telle manière que toute modification chez l’une entraîne instantanément une modification chez l’autre, même si de nombreux kilomètres les séparent. »


Rupert Sheldrake fait semblant de n’avoir pas pensé que le fossé qui sépare l’univers microscopique et l’univers macroscopique est large. Il élimine cet aspect comme s’il était insignifiant et après avoir utilisé les découvertes de la physique quantique comme démonstration en soi, il lui retire toute rigueur scientifique pour n’en conserver que la valeur symbolique. Ce laxisme ne sera jamais reconnu ni assumé dans l’ouvrage. Sur cette inadéquation de la physique quantique appliquée à un processus d’une part microscopique, d’autre part macroscopique, Paul-Louis Rabeyron résume bien tous les doutes qu’on peut légitimement ressentir :


« Je dois avouer ma perplexité devant les tentatives réitérées de réduction de l’écart théorique qui sépare les modélisations de l’esprit et celles de la matière. Le passage de la particule élémentaire à la vie psychique, au prix de grands écarts et de contorsions intellectuelles diverses, me laisse bien perplexe. Si je suis un inconditionnel du maintien d’un fécond dialogue entre sciences humaines et sciences de la matière, je crois qu’il ne faut pas aller trop vite dans des assimilations parfois simplistes de concepts dont la pertinence n’a pas été forgée pour le même niveau d’analyse. »


L’apport majeur amené par Rupert Sheldrake dans cet ouvrage doit donc surtout être ramené à sa définition du champ mental qui ouvre les perspectives d’appréhension de certains phénomènes parapsychologiques. Pour le reste, Le Septième sens souffre malheureusement des assimilations rapides de son auteur qui oscille souvent entre la fascination sensible et la revendication austère de la preuve expérimentale dans une démarche presque schizophrène. Ses tendances préjudiciables à verser dans l’émerveillement peuvent refroidir et détourner le lecteur qui s’interroge vraiment de ces spéculations tendance New Age. 


Du monde biologique aux phénomènes parapsychologiques :


Citation :
« Certaines cellules nerveuses ont des prolongements extrêmement étendus en forme de pseudopodes qui servent à conduire l’influx nerveux. On les appelle « axones », et ils peuvent dépasser un mètre de long, comme ceux du nerf sciatique qui relie nos orteils, nos pieds et nos jambes au plexus sacré, à la base de la colonne vertébrale. A mesure que les axones se développent, ils émettent de nombreux filaments (filopodes) qui explorent la zone entourant l’extrémité de l’axone en développement.
Les cellules nerveuses possèdent de nombreux axones. Certains envoient des prolongements vers les cellules voisines, avec lesquelles ils forment un réseau d’interconnexions. Un certain nombre partent du cerveau ou de la moelle épinière, qu’ils relient aux organes des sens. D’autres rejoignent les muscles et les glandes, dont ils peuvent déclencher l’activité.
[…] Notre esprit lui aussi a la faculté d’émettre des pseudopodes mentaux dans le monde qui entoure notre corps et de former des réseaux interconnectés avec d’autres esprits. » 


*Peinture de Mark Brusse

jeudi 25 décembre 2014

Les pouvoirs mystérieux de la foi (1993) de Jean Guitton et Jean-Jacques Antier








« Moi aussi je me demande comment on peut penser en même temps au salut de son âme et au repas du soir ! »


Et si c’était ça le miracle ? L’irruption brève du divin sur la durée du quotidien ? Cette exclamation de Jean Guitton traduit le ton joueur et pourtant profond du dialogue qu’il entretient avec Jean-Jacques Antier. Tous deux diplômés de philosophie ou d’histoire imposent leurs reconnaissances universitaires pour aborder la foi, ses miracles et ses saints sans prosélytisme : si les exemples miraculeux abondent, leur liste n’est pas déclinée dans l’objectif de servir un matraquage publicitaire destiné à la conversion. Il s’agit surtout de comprendre en quoi ces miracles peuvent être des signes.


Jean Guitton et Jean-Jacques Antier reprennent la catégorisation en vigueur dans le domaine de la parapsychologie pour aborder les miracles en deux temps : les phénomènes mystiques en relation avec la matière et les phénomènes mystiques en relation avec l’esprit. La première partie est particulièrement édifiante car elle ne se contente pas seulement d’aborder des situations hautement improbables telles que les inédies, l’hyperthermie, la combustion spontanée, l’incorruptibilité, le vol mystique, la matérialisation ou les stigmates, mais elle souligne également leur aberration biologique. Irrationnel ou a-rationnel ? Seules des explications transcendantes seraient capables de rénover le regard que nous portons non seulement sur les capacités d’adaptation de notre corps, mais aussi sur la portée de notre influence mentale. Jean Guitton et Jean-Jacques Antier savent très bien qu’il n’est plus recommandé de parler de religion chrétienne à notre époque et c’est la raison pour laquelle ils invoquent souvent des traditions issues d’autres époques ou d’autres lieux. Si le cas des saints chrétiens inédiques, certains ayant jeûné parfois des décennies sous strict contrôle et observation médicaux, ne convainc plus l’athée amateur du nouveau siècle, peut-être sera-t-il amené à nuancer son opinion en se plongeant dans certains fondements du yoga ?


« Selon Patanjali, l’un des fondateurs du yoga, l’homme serait capable de contrôler la matière, donc son corps, grâce aux chakras, sorte de centres nerveux qui correspondent à nos plexus. Le chakra vishuddha, cinquième plexus, ou « centre fluidique » (au niveau de la gorge), contrôle l’akasha, principe unique de la matière, ce qui permettrait à quelques adeptes très avancés de puiser l’élément nutritif directement à la source de toute matière. »


Il ne convient pas de nier les acquis des sciences biologique et médicale connues, mais de comprendre qu’elles peuvent parfois ne pas suffire. Dans ces cas-là, la force de la foi peut servir d’explication. Mais comment surgit-elle ? Ne tombe-t-on pas dans le paradoxe lorsqu’on cherche à connaître la foi alors que personne n’est incapable d’en décrire précisément la nature ? Dans ce sens, si la deuxième partie du livre est moins édifiante car elle se concentre sur des phénomènes intérieurs difficilement observables et quantifiables, elle permet toutefois de mieux rendre compte de l’irruption soudaine de la grâce. Les phénomènes de télépathie et de clairvoyance permettent peut-être d’expliquer les prophéties, les consciences dissociées, les visions et apparitions, les conversions miraculeuses ou les extases. Sans surprise, Jean Guitton et Jean-Jacques Antier évoquent les recherches récentes effectuées dans le domaine des sciences quantiques pour tenter d’expliquer comment l’esprit pourrait connaître des superpositions d’états spatiaux ou temporels. Cette explication surtout métaphorique sert surtout d’accroche pour approcher une croyance plus discrète selon laquelle la foi –ici chrétienne- peut constituer un moyen de se détacher de soi et de se connecter à l’univers, et d’amplifier ainsi sa conscience des interconnexions. Les notions d’entropie et la théorie de l’information permettent de rendre compte de ce phénomène en des termes plus clairs :


« La révolution de la science est d’avoir compris que le « désordre » que l’on trouve dans la matière inerte et qui tend vers l’entropie, le refroidissement et la mort n’est pas inévitable. Il n’est que le stade précédant l’émergence d’un ordre plus élevé. »


Malgré tout, ce livre ne fournira pas de réponse à la question de connaître le but de cette conscience globale ni l’intérêt que nous pouvons lui prodiguer en nous connectant à elle ponctuellement. Cette modestie est louable et ne constitue pas une lacune mais un signe d’humilité.  Il ne reste que des mystères cosmiques, ainsi celui de savoir comment l’instantanéité d’un signe peut influencer durablement une communauté parfois composée de millions d’hommes : « Les grandes religions sont des retombées institutionnelles d’un état improbable de la conscience chez un être privilégié ». Les mystères de la foi éclairent notre existence à un autre niveau car nous avons aussi conscience de notre durée et de notre implication à la renouveler sans cesse dans l’instantané. Avoir conscience de son pouvoir d’intervention, c’est peut-être ce que certains appellent la foi…

Une tentative d'écrire un sentiment numineux avec la volonté de dépasser les clivages réducteurs (mais sans nier pour autant les singularités) qui tiennent aux noms donnés à différentes religions ou croyances :

Citation :
« Avoir la foi, c’est ressentir au plus profond de son cœur une impression durable et bouleversante qui ne peut se comparer qu’à l’amour, qui est l’Amour dans sa perfection et sa quintessence. […]
Ce sentiment religieux est indépendant du dogme, puisqu’on le retrouve dans toutes les religions de toutes les époques. Il n’est pas nécessairement lié à la croyance en « Dieu », puisqu’on le retrouve aussi dans la branche athée du bouddhisme. Il n’est pas lié à l’idée de survie. Il EST. »


L'humilité est présente tout au long de cet ouvrage et donne à la fois profondeur et sérieux aux considérations envisagées. Difficile de trouver le bon langage pour parler des miracles. Il ne s'agit en aucun cas de dénier l'importance de "l'ordinaire":
Citation :
« Il faut accepter la part du fardeau du médiocre quotidien, qui n’est médiocre que dans son apparence et non dans son essence, que ce soit dans la vie en famille ou dans une communauté religieuse. Alors, on est prêt à tous les dépassements, à tous les héroïsmes. C’est là que se forme, dans l’humilité, le pur amour. »


Prenons le cas de l'inédie devant lequel des médecins se sont penchés encore récemment (au siècle dernier). Les observations stupéfiantes nécessitent des explications elles-mêmes incroyables. Peut-on éviter de sortir de notre base rationnelle de connaissances ?
Citation :
« En poussant la suggestion sous hypnose, Leschler prétend avoir fait grossir sa patiente de sept livres en une semaine, sans apport de nourriture ! Et on est bien obligé de constater que des inédiques comme Louise Lateau, Thérèse Neumann et Marthe Robin (sauf à la fin de sa vie) ne maigrissaient pas, tout en perdant leur sang. Sous stricte surveillance médicale, Thérèse Neumann manifestait, en inédie absolue, d’incroyables variations de poids : de 55 kilos habituellement, le poids tombait à 51 kilos après la Passion du vendredi, puis remontait à 55 kilos le samedi. […]
Il y a donc une modification extraordinaire des processus du métabolisme. Le sujet n’absorbant que de l’air (oxygène et azote) et de l’eau (hydrogène et oxygène) par la respiration (l’hostie, quelques grammes de froment pur, ne compte pas), comment peut-il produire les éléments indispensables à la vie : carbone, sodium, calcium, potassium, fer, magnésium, etc. ? Ou comment s’en passer ? (le cerveau fonctionne au carbone et à l’oxygène.)
Il y a le prana, disent les Orientaux, que ces phénomènes n’émeuvent pas outre mesure. Le prana serait une « énergie vitale » sans support atomique. »


Un peu plus d'explications concernant le prana :
Citation :
« Selon Patanjali, l’un des fondateurs du yoga, l’homme serait capable de contrôler la matière, donc son corps, grâce aux chakras, sorte de centres nerveux qui correspondent à nos plexus. Le chakra vishuddha, cinquième plexus, ou « centre fluidique » (au niveau de la gorge), contrôle l’akasha, principe unique de la matière, ce qui permettrait à quelques adeptes très avancés de puiser l’élément nutritif directement à la source de toute matière. »


Les auteurs parlent également de l'hyperthermie évoquée dans le cas de nombreux saints chrétiens. Encore une fois, ils ouvrent la possibilité d'un dialogue avec les croyances et pratiques orientales :
Citation :
« L’hyperthermie corporelle est-elle l’exclusivité des mystiques chrétiens ? La réponse est non.
Alexandra David-Néel a assisté à des expériences de tumo resskiang, exercice physique des yogis pour la maîtrise de la température interne, par concentration mentale. L’adepte est assis nu dans la neige l’hiver et on place sur son dos des draps trempés dans l’eau glacée. Il doit les sécher. Les témoins ont constaté que l’on voit la vapeur d’eau fumer dans l’air glacé ; et le drap sèche. »


En revanche, la stigmatisation serait un phénomène exclusivement catholique. Ce qui semble compréhensible si l'on se réfère à l'histoire du Christ.
Citation :
« La stigmatisation est un phénomène exclusivement catholique. Les spécialistes la définissent ainsi : elle est localisée aux cinq plaies du Christ (plus la couronne d’épines). Elle s’accompagne de très vives souffrances physiques et morales. Elle a lieu en général au jour de la Passion. Les plaies ne suppurent pas, le sang est pur, alors qu’en général une lésion, une blessure, amène la suppuration. »


Pourquoi les saints sont-ils si souvent représentés ou connus dans une vie d'ascétisme, de souffrance et de douleurs ? Il ne s'agirait peut-être que de ce que l'on aperçoit de l'extérieur. N'y a-t-il pas un cheminement de joie et de grandeur qui se faufile sans bruit en parallèle au chemin de Croix de chaque martyr ou ascète ?
Citation :
« Selon les spécialistes de la mystique, Görres, et plus près de nous le père Thurston et le Dr H. Larcher, les tendances ascétiques et mystiques semblent régressives, donc négatives, puisque la chasteté ramène à l’état d’enfance, l’inédie au nouveau-né, l’apnée et l’anurie au fœtus, l’arrêt du cœur à l’embryon, la biostasie à l’ovule. Mais c’est là une vue purement humaine, liée à l’idée horizontale du « progrès ». En réalité, cette rétro-évolution récapitule à rebours le développement. Elle superpose au cycle progressif et horizontal de la vie biologique un cycle vertical tout intérieur. Dans l’ordre de l’esprit, il apparaît comme profondément progressif. Toute mortification spirituelle, à condition d’être purifiée du dolorisme d’autrefois, est une vivification. Elle accroît l’indépendance du microcosme par rapport au macrocosme. »


Et s'il reste malgré tout de la méfiance douteuse face à ce discours ou ce qu'il semble vouloir dire, il faut se souvenir des paroles de Raymond Aron : 
Raymond Aron a écrit:
« Vous admettez des miracles, ces exceptions aux lois naturelles : pour moi, tout est miracle. Vous opposez sacré et profane : pour moi, tout est sacré. Vous opposez le prêtre et le laïc : pour un juif, tout laïc est prêtre. »


...sans oublier l'inévitable...
C. G. Jung a écrit:
« L’imagination étant un processus psychique, il est hors de propos de se demander si l’illumination est réelle ou imaginaire. »


*peintures d'Emily Carr

lundi 15 décembre 2014

La vie après la vie (1975) de Raymond Moody






N’importe qui peut aujourd’hui se renseigner facilement sur les Expériences de Mort Imminente (E.M.I.) et le terme est presque devenu un concept du langage courant  -c’est en tout cas devenu l’objet d’une bonne blague réalisée par Benoît Délépine. Raymond Moody a donc effectué du bon boulot car, rendons à César ce qui lui appartient, il est le précurseur des études sur les E.M.I. et son livre initiatique, réédité à grands tirages, a paru pour la première fois en 1975. Son curriculum vitae a sans doute permis aux lecteurs de lui accorder le crédit qu’on aurait rapidement dénié à n’importe qui d’autre en prenant connaissance de son domaine d’étude. Heureusement, il semble que l’on puisse absolument faire confiance à un docteur en philosophie et médecin, dont l’expérience quotidienne lui a permis d’approcher des malades et des mourants. C’est d’ailleurs suite à ces contacts répétés, qui lui faisaient régulièrement part de témoignages troublants, que Raymond Moody a décidé de dresser une typologie des voyages dans l’au-delà.


Dans la première partie de son livre, Raymond Moody propose un modèle théorique d’E.M.I. construit à partir des similitudes dégagées dans les témoignages récoltés, sachant que la réalité des expériences vécues peut se dérouler dans un ordre différent, comporter des étapes supplémentaires ou se passer de certaines étapes décrites dans le modèle. L’ordre sensiblement dégagé est le suivant :
- Incommunicabilité de l’expérience.
- Audition du verdict (« De nombreux patients attestent qu’ils ont entendu leurs médecins ou d’autres personnes présentes, annoncer leur mort »).
- Sentiments de calme et de paix.
- Bruits dont la source est inconnue.
- Tunnel obscur.
- Décorporation (« L’immense majorité des sujets que j’ai interrogés affirment formellement qu’à la suite de leur décorporation ils se sont vus nantis d’un autre « corps ». […] Ce « nouveau corps » figure au petit nombre des éléments propres à l’expérience des mourants qui posent le problème de l’inadéquation du langage humain »).
- Contacts avec d’autres êtres, parfois connus.
- Rencontre avec un être de lumière.
- Confrontation au panorama de sa vie.
- Rencontre d’une frontière ou limite.
- Retour à la vie physique.
- Problème du témoignage (« Les réticences de ceux qui hésitent à confier leur expérience proviennent également d’autres motifs : certains ont tellement conscience du caractère indescriptible de leur aventure, qui transcende à la fois le langage et tous les modes de perception humains, qu’il leur semble parfaitement vain d’essayer de l’exprimer »).
- Répercussions sur la conduite de la vie (« A la suite de ces événements, j’ai presque eu l’impression d’être remplie d’un esprit nouveau. Depuis lors, on m’a souvent fait remarquer que je produisais un effet calmant sur les gens, agissant de façon immédiate lorsqu’ils se sentent soucieux. Et je me sens mieux accordée avec l’entourage, il me semble que j’arrive à deviner les gens beaucoup plus vite qu’avant »).
- Elaboration de nouvelles perspectives d’existence.
- Confirmations de l’expérience par les proches ou les médecins  qui confirment souvent ce que les expérimentateurs de mort imminente disent avoir entendu ou vu au cours de leur voyage dans l’au-delà.


Dans la deuxième partie de son livre, nous trouverons des élargissements suscités par des interrogations que suscitent certains témoignages de la première partie, lorsque ceux-ci transfèrent des fulgurances religieuses ou philosophiques. Le langage employé n’est jamais neutre et en fonction de l’éducation du témoin, certains récits rejoignent des conceptions religieuses majeures. A propos de l’être de lumière, par exemple, Raymond Moody souligne que « l’identification de cet être varie singulièrement et semble dépendre en grande partie des antécédents, de l’éducation et des croyances religieuses de chaque individu. Ainsi, la plupart de ceux qui ont été élevés dans la tradition ou la foi chrétienne identifient cette lumière au Christ ». Triste retour de l’inconnu au connu ? Pas seulement. Les dogmes religieux modernes (et surtout le puritanisme américain) ne tiennent pas longtemps face à la générosité aimante qui semble être l’une des autres conditions de ces E.M.I. Si le jugement peut intervenir (certains témoins se sont sentis interrogés sur le sens de leur vie), il ne tombe pas d’une autorité extérieure mais fait appel aux valeurs de l’individu, au jugement propre que celui-ci porte désormais sur son existence passée, sachant désormais ce qu’il sait.  C’est ce qui fait dire à Raymond Moody :


« Pas un seul de ceux que j’ai interrogés n’a prétendu sortir de l’expérience « purifié » ou amélioré. […] En fait, la plupart ont spécifié qu’ils se sentent comme en travail, en recherche. Leur vision leur a assigné de nouveaux buts à poursuivre, de nouveaux préceptes moraux, et a renforcé leur détermination à modeler leur vie en accord avec ceux-ci ; mais en aucun cas elle ne leur a inspiré l’idée d’un salut instantané ou d’une infaillibilité morale. »


En croisant les témoignages avec des textes issus de la Bible ou du Livre des Morts, ainsi qu’en citant Platon et Emmanuel Swedenborg, Raymond Moody dégage seulement les similitudes les plus évidentes, mais il aurait également pu invoquer les saints chrétiens et la sagesse orientale pour souligner la métamorphose qui s’opère chez la plupart des expérimentateurs et qui va dans le sens d’un détachement de soi fortificateur.


La troisième et dernière partie de l’ouvrage revient sur les questions et controverses qui ont le plus souvent échu à Raymond Moody. Raymond Moody reconnaît que sa méthode n’est pas scientifique selon les termes en vigueur aujourd’hui,  et il ajoute qu’elle pâtit également d’un manque de diversité ethnologique :


« L’ensemble des individus dont j’ai reçu les confidences ne constitue pas un échantillonnage d’êtres humains choisis au hasard. J’aurais été très intéressé par le récit d’expériences analogues vécues par des Esquimaux, des Indiens Kwakiults, Navahos ou originaires de la tribu Watusi, etc »


Pour autant, son expérience en médecine lui permet d’affirmer que les récits rapportés par ses malades ou mourants ne sont pas forcément des hallucinations provoquées par les substances pharmaceutiques ou engendrées par un cerveau à l’agonie.  Ainsi, si la kétamine provoque parfois des effets secondaires qui ne sont pas sans analogie avec les expériences de décorporation, il peut affirmer que la plupart des personnes interviewées n’avaient pas été anesthésiées ou n’avaient pas consommé de médicaments. Les séjours hors du corps peuvent également avoir leurs équivalents neurologiques dans les « hallucinations autoscopiques » mais celles-ci ne sont pas identiques car le fantôme autoscopique est toujours perçu comme vivant et sa vision est parfois tronquée à une partie seulement du corps de l’individu. Pourrait-il y avoir une explication physiologique imputable aux visions d’un cerveau en détresse ? Les hallucinations seraient alors les créations d’un cerveau privé d’oxygène, compensatoires à la conscience qui s’éteint. Outre le fait que les E.M.I peuvent survenir avant un choc physiologique, il serait presque plus incroyable de reconnaître l’absurdité d’une telle ultime dépense d’énergie provenant d’un organe à l’agonie que de conférer enfin un peu d’intérêt aux E.M.I.


Raymond Moody conclut son ouvrage sans prétention. Il sait qu’il ne prouve rien mais qu’il ne fait qu’avancer une hypothèse en proposant une base de témoignages étayée. Il présente la diversité de ses intérêts intellectuels pour la philosophie, la psychologie et la médecine comme un éventail de disciplines permettant d’aborder ce qui deviendra peut-être un nouveau champ d’études rationnelles. Contre les sceptiques et radicaux athées qui, au nom de la liberté de confession, restreignent le champ des expériences humaines, Raymond Moody propose au contraire une acceptation saine de ces expériences qui ne débordent peut-être le champ de la raison que lorsqu’on les force à rester occultes.


Modèle de l'expérience-type d'E.M.I. :

Citation :
« Il se sent emporté avec une grande rapidité à travers un obscur et long tunnel. Après quoi il se retrouve soudain hors de son corps physique, sans quitter toutefois son environnement immédiat; il aperçoit son propre corps à distance, comme en spectateur (...) d’autres êtres s’avancent à sa rencontre, paraissant vouloir lui venir en aide; il entrevoit les esprits de parents et d’amis décédés avant lui. Et soudain, une entité spirituelle, d’une espèce inconnue, un esprit de chaude tendresse, tout vibrant d’amour - un être de lumière - se montre à lui. Cet être fait surgir en lui une interrogation, qui n’est pas verbalement prononcée, et qui le porte à effectuer le bilan de sa vie passée. L’entité le seconde dans cette tâche en lui procurant une vision panoramique, instantanée, de tous les évènements qui ont marqué son destin. Le moment vient ensuite où le défunt semble rencontrer une sorte de barrière, ou de frontière, symbolisant l’ultime limite entre sa vie terrestre et la vie à venir (...) Par la suite, lorsqu’il tente d’expliquer à son entourage ce qu’il a éprouvé entre temps, il se heurte à différents obstacles. En premier lieu, il ne parvient pas à trouver des paroles humaines capables de décrire de façon adéquate cet épisode supraterrestre. De plus, il voit bien que ceux qui l’écoutent ne le prennent pas au sérieux, si bien qu’il renonce à se confier à d’autres. »


*Peinture de Quint Buchholz

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vendredi 12 décembre 2014

Walden ou La vie dans les bois (1854) de Henry David Thoreau






En 1845, Henry David Thoreau prit la décision d’abandonner non seulement la plupart de ses biens matériels, mais aussi toutes ses certitudes et assurances morales pour se retirer dans les bois autour de l’étang de Walden. Il rêve de construire une habitation qui soit comme le wigwam des indiens : un édifice rapidement construit et aussitôt démontable, qui s’adapte à une existence de semi-nomadisme ne dépendant que de la volonté de ses habitants ; un édifice empruntant tout ce qu’il peut aux offrandes de la nature et de la sympathie humaine et dépendant le moins possible de ces facilités modernes qui épargnent du temps et du savoir en requérant de l’argent, et donc du travail.


Henry David Thoreau renverse la conception d’émancipation généralement liée au travail : et s’il était la cause de la pauvreté ? Lorsqu’il professait à l’université, Henry David Thoreau avait dû se contraindre à investir dans une présentation de soi soignée, à prendre régulièrement un transport pour se rendre sur son lieu de travail ou, s’il cheminait à pieds, et de toute façon en s’éreintant à l’enseignement, à dépenser son énergie vitale. Le coût cumulé de la tenue, des bains, des transports ou de la nourriture nécessaires en plus grande quantité était-il vraiment moindre que le salaire octroyé en conséquent ? S’il l’était, la différence ne semblait toutefois pas assez significative pour compenser la perte de temps et de liberté dévorés par le travail. Ce qu’il a compris, Henry David Thoreau essayera de l’expliquer au paysan Baker, un de ses proches voisins :


« Je tentai de l’aider de mon expérience, lui disant qu’il était l’un de mes plus proches voisins, et que moi aussi qui venais ici pêcher et avais l’air d’un fainéant, gagnais ma vie tout comme lui ; que j’habitais une maison bien close, claire et propre, qui coûtait à peine plus que le loyer annuel auquel revient d’ordinaire une ruine comme la sienne ; et comment, s’il le voulait, il pourrait en un mois ou deux se bâtir un palais à lui ; que je ne consommais thé, café, beurre, lait, ni viande fraîche, et qu’ainsi je n’avais pas à travailler pour me les procurer ; d’un autre côté, que ne travaillant pas dur, je n’avais pas à manger dur, et qu’il ne m’en coûtait qu’une bagatelle pour me nourrir ; mais que lui, commençant par le thé, le café, le beurre, le lait et le bœuf, il avait à travailler dur pour les payer, et que lorsqu’il avait travaillé dur, il avait encore à manger dur pour réparer la dépense de son système ; qu’ainsi c’était bonnet blanc, blanc bonnet — ou, pour mieux dire, pas bonnet blanc, blanc bonnet du tout — attendu qu’il était de mauvaise humeur, et que par-dessus le marché il gaspillait sa vie […]. »


Henry David Thoreau pose les bases d’un nouveau système de valeurs : l’argent représente non pas de nouvelles potentialités de vie, mais le coût de la vie requise en échange du temps perdu pour l’acquérir. Cette conception draine un rejet de la communauté en amont et en aval. Refuser de travailler, c’est refuser de croire aux valeurs en vigueur, qu’il s’agisse de celles de nos ancêtres comme de celles de nos contemporains. 


« Nulle façon de penser ou d’agir, si ancienne soit-elle, ne saurait être acceptée sans preuve. Ce que chacun répète en écho ou passe sous silence comme vrai aujourd’hui, peut demain se révéler mensonge, simple fumée de l’opinion, que d’aucuns avaient prise pour le nuage appelé à répandre sur les champs une pluie fertilisante. Ce que les vieilles gens disent que vous ne pouvez faire, vous vous apercevez, en l’essayant, que vous le pouvez fort bien. Aux vieilles gens les vieux gestes, aux nouveaux venus les gestes nouveaux. Les vieilles gens ne savaient peut-être pas suffisamment, jadis, aller chercher du combustible pour faire marcher le feu ; les nouveaux venus mettent un peu de bois sec sous un pot, et les voilà emportés autour du globe avec la vitesse des oiseaux, de façon à tuer les vieilles gens, comme on dit. »


Quiconque voudrait essayer de vivre sans aucune source de revenu se rendrait en même temps indépendant de ce mimétisme qui veut nous faire croire qu’un homme ne peut pas se suffire à lui-même. Mais ce n’est pas encore le plus outrageant. En refusant de se mettre à contribution de la communauté par le travail, l’individu autosuffisant menace les constitutions mêmes de la société et rejette ce que Rousseau appelle le « contrat social ». Cette attitude éminemment égoïste stipule que le don de son âme et de son temps ne vaut pas la considération de la communauté, qui n’est qu’un résidu mal organisé de préjugés, d’illusions et de craintes. On ne gagne rien à se donner pour cet amas de poules picoreuses alors que la vie attend, à proximité, recouverte par les bois étranges.


Dans le dénuement ascétique qu’il recherche, Henry David Thoreau se dépouille de tous les costumes trop lourds nécessaires à la vie en société. Il faut être fou pour piétiner ces vestiges de l’humanité –il faut être fou ou il faut avoir été profondément déçu par ses récompenses puériles. La démarche est celle d’un mystique qui fonctionne à l’énergie de l’espoir, habitant des lieux physiques ou spirituels qui continuent à creuser en lui le manque jusqu’à ce qu’il trouve le lieu de son bien-être absolu. Pour cela, il faut se détacher de la vie profane qui se traîne sur les routes pouilleuses de la civilisation. Qu’est-ce que la culture, sinon un sucre lancé en pitance à un pauvre chien affamé pour satisfaire provisoirement son besoin de vivre ? Quelques hommes ont peut-être su mener une existence à la hauteur de ce qu’ils méritaient, et ceux-ci ont transmis leur expérience authentique aux générations suivantes par le biais de leurs écrits, mais l’erreur consiste à nous faire croire que nous pouvons nous contenter de l’expérience abstraite de ces récits. Il nous faudrait plutôt les vivre à nouveau ! et les transcender ensuite, en leur conférant le grain de sel supplémentaire de notre âme. Le rejet de la facticité engendrée par la vie en société nécessite peut-être de connaître une solitude accrue mais elle permet de saisir pratiquement le sentiment cosmique de son appartenance à l’univers. La vie peut alors et seulement exploser.


« Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors ! en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. »


Lorsqu’il avait fini de vaquer à ses quelques occupations quotidiennes –ramasser des haricots, se promener, parfois pêcher ou recevoir un ami-, Henry David Thoreau se plongeait dans des états de contemplation proches de la méditation. Riche de connaître l’interconnexion des choses, il peut observer toute chose dans l’immédiat et dans l’absolu et retrouver ici ce qui existe là-bas. Une vie devient la vie et si les autres savaient, ils n’auraient pas besoin de vivre avec leurs illusions de progrès, de luxe ou d’abondance.


« Je regardai par la fenêtre, et voyez ! où hier c’était la glace froide et grise, là s’étendait l’étang transparent, déjà calme et rempli d’espoir comme en un soir d’été, reflétant d’un soir d’été le ciel en son sein, quoiqu’il n’en fût pas de visible là-haut, comme s’il était d’intelligence avec quelque horizon lointain. J’entendis tout là-bas un merle, le premier que j’eusse entendu depuis des milliers d’années, me sembla-t-il, et dont je n’oublierai l’accent d’ici d’autres milliers d’années, — le même chant suave et puissant qu’au temps jadis. »


Henry David Thoreau a vécu deux ans, deux mois et deux jours dans les bois qui entourent Walden. Il semble n’avoir pas eu besoin de défaire son prototype de wigwam européen pour s’installer ailleurs dans les bois. L’expérience de contemplation semble lui avoir finalement permis de comprendre que le nomadisme est un mouvement similaire à celui qui happe ses contemporains en quête de progrès, et que l’homme spirituellement accompli ne trouve plus le besoin intrinsèque de se confronter à ce qui semble être l’étranger. Il peut éventuellement vouloir se déplacer, voir d’autres contrées, rencontrer d’autres personnes, mais s’il a vraiment compris le sens de l’unité, il ne le fera pas en réponse à un pressant besoin intérieur mais comme manière poétique d’éprouver l’harmonie du monde. Mais ceci, Henry David Thoreau le savait, tout le monde n’est pas prêt à vouloir le comprendre. Il faut alors retourner auprès de l’humanité et accomplir ce retour transcendé que le Zarathoustra de Nietzsche effectue lui aussi : "Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes. »


L’argent comme coût de la vie requise en échange de son obtention s’illustre bien dans cet exemple, cependant moins pertinent aujourd’hui :

Citation :
« On me dit : " Je m’étonne que vous ne mettiez pas d’argent de côté ; vous aimez les voyages ; vous pourriez prendre le chemin de fer, et aller à Fitchburg aujourd’hui pour voir le pays. " Mais je suis plus sage. J’ai appris que le voyageur le plus prompt est celui qui va à pied. Je réponds à l’ami : " Supposez que nous essayions de voir qui arrivera là le premier. La distance est de trente milles ; le prix du billet, de quatre-vingt-dix cents. C’est là presque le salaire d’une journée. Je me rappelle le temps où les salaires étaient de soixante cents par jour pour les journaliers sur cette voie. Soit, me voici parti à pied, et j’atteins le but avant la nuit. J’ai voyagé de cette façon des semaines entières. Vous aurez pendant ce temps-là travaillé à gagner le prix de votre billet, et arriverez là-bas à une heure quelconque demain, peut-être ce soir, si vous avez la chance de trouver de l’ouvrage en temps. Au lieu d’aller à Fitchburg, vous travaillerez ici la plus grande partie du jour. Ce qui prouve que si le chemin de fer venait à faire le tour du monde, j’aurais, je crois, de l’avance sur vous ; et pour ce qui est de voir le pays comme acquérir par là de l’expérience, il me faudrait rompre toutes relations avec vous. »


Qui aurait encore besoin de se divertir ?

Citation :
« Il n’était pas de matin qui ne fût une invitation joyeuse à égaler ma vie en simplicité, et je peux dire en innocence, à la Nature même. J’ai été un aussi sincère adorateur de l’Aurore que les Grecs. Je me levais de bonne heure et me baignais dans l’étang ; c’était un exercice religieux, et l’une des meilleures choses que je fisse. On prétend que sur la baignoire du roi Tching-thang des caractères étaient gravés à cette intention : « Renouvelle-toi complètement chaque jour ; et encore, et encore, et encore à jamais. » Voilà que je comprends. Le matin ramène les âges héroïques. Le léger bourdonnement du moustique en train d’accomplir son invisible et inconcevable tour dans mon appartement à la pointe de l’aube, lorsque j’étais assis porte et fenêtre ouvertes, me causait tout autant d’émotion que l’eût pu faire nulle trompette qui jamais chanta la renommée. C’était le requiem d’Homère ; lui-même une Iliade et Odyssée dans l’air, chantant son ire à lui et ses courses errantes. Il y avait là quelque chose de cosmique ; un avis constant jusqu’à plus ample informé, de l’éternelle vigueur et fertilité du monde. »


On comprend alors que la vie sociale policée et civilisée puisse devenir une entrave à jouir du monde :

Citation :
« La société est généralement trop médiocre. Nous nous rencontrons à de très courts intervalles, sans avoir eu le temps d’acquérir de nouvelle valeur l’un pour l’autre. Nous nous rencontrons aux repas trois fois par jour, pour nous donner réciproquement à regoûter de ce vieux fromage moisi que nous sommes. Nous avons dû consentir un certain ensemble de règles, appelées étiquette et politesse, afin de rendre tolérable cette fréquente rencontre et n’avoir pas besoin d’en venir à la guerre ouverte. Nous nous rencontrons à la poste, à la récréation paroissiale et autour du foyer chaque soir ; nous vivons en paquet et sur le chemin l’un de l’autre, trébuchons l’un sur l’autre, et perdons ainsi, je crois, du respect de l’un pour l’autre. Moins de fréquence certainement suffirait pour toutes les communications importantes et cordiales. »



Bribes de sagesse :

Citation :
« Sur quoi je laissais tout là, en friche peut-être, attendu qu’un homme est riche en proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquilles. »


Citation :
« Être éveillé, c’est être vivant. Je n’ai jamais encore rencontré d’homme complètement éveillé. Comment eussé-je pu le regarder en face ? »


Citation :
« Si le jour et la nuit sont tels que vous les saluez avec joie, et si la vie exhale la suavité des fleurs et des odorantes herbes, est plus élastique, plus étincelante, plus immortelle, — c’est là votre succès. »


Citation :
« Pourquoi les hommes s’agitent-ils ainsi ? Qui ne mange pas n’a pas besoin de travailler. »


Citation :
« Si humble que soit votre vie, faites-y honneur et vivez-la, ne l'esquivez pas et n'en dites point de mal. Elle n'est pas aussi mauvaise que vous. C'est lorsque vous êtes le plus riche qu'elle paraît le plus pauvre. »


Citation :
« Il n'y a qu'un remède à l'amour : aimer davantage. »


Citation :
« Quand j'entends les hommes et les femmes dire : « Autrefois je croyais en les hommes, je n'y crois plus à présent. », j'ai envie de leur objecter : « Qui êtes-vous, vous que le monde a déçus ? N'avez-vous pas plutôt déçu le monde ? La confiance a toujours les mêmes raisons d'être. Il ne vous faudrait qu'un peu d'amour, à vous qui vous plaignez, pour qu'elle prît racine. » »


*Peinture de Rudy Burckhardt -Lichen Tree, 1996

mardi 2 décembre 2014

Etre et temps (1927) de Martin Heidegger






Martin Heidegger veut remonter à la source du problème philosophique : arrêtons de nous demander « qu’est-ce que le temps », « qu’est-ce que la vie », « qu’est-ce que l’amour, la mort, le bonheur, le moi, le nous… ? » mais posons-nous LA question cruciale : « qu’est-ce que l’être ? » Non pas question tautologique (et pourtant, ce serait plus simple de l’admettre) mais question paradoxale, car comment arriver à définir l’être sans l’élucider en même temps ? Dans la question : « qu’est-ce que l’être », le plus grand risque serait de trouver l’ « est » avant l’ « être ». Pour pallier à cette difficulté, Martin Heidegger admet quelques principes de base :
- L’être se cache derrière une infinité d’étants.
- L’homme a une pré-compréhension spontanée et naturelle de l’être. Si nous ne l’avions pas, nous ne pourrions pas interroger. 


Par simplification, l’homme est assimilé à la figure du Dasein. Le Dasein est un concept d’homme qui questionne et s’auto-interprète lui-même. Puisqu’il est impossible d’interroger l’être à propos de l’être, Martin Heidegger s’appuie sur une méthode d’approximation et demande à l’étant dont l’être est cette compréhension elle-même de s’interroger.


Pour voir, encore faut-il ne pas être aveuglé. Et se laisser aveugler, cela revient à se laisser distraire par la vie : l’homme mène alors une vie inauthentique. Elle le sera d’autant plus qu’il aura l’impression qu’elle ne l’est pas. Cet aveuglement n’est pas sans rappeler les processus de domination que Pierre Bourdieu évoquera souvent plus tard. 


« Le On décharge ainsi à chaque fois le Dasein en sa quotidienneté. Mais il y a plus encore : avec cette décharge d’être, le On complaît au Dasein pour autant qu’il y a en lui la tendance à la légèreté et à la facilité, et c’est précisément parce que le On complaît ainsi constamment au Dasein qu’il maintient et consolide sa domination têtue. Chacun est l’autre et nul n’est lui-même. Le On qui répond à la question du qui du Dasein est le personne auquel tout Dasein, dans son être-les-uns-parmi-les-autres, s’est à chaque fois déjà livré. »


Une explication religieuse comme celle du péché primordial serait la bienvenue pour justifier la raison mystérieuse de cette inauthenticité : si ce n’est visiblement pas dans l’intérêt du Dasein de mener une vie inauthentique, pourquoi la subit-il malgré tout ? On ne le saura pas. Martin Heidegger réfléchit surtout aux mécanismes qui permettraient de se rapprocher de l’Être. La plupart des néologismes dont il est l’auteur lui permettent d’aborder la question sous un nouvel angle. Martin Heidegger fait table rase des mots trop vieux, des mots usés par les abus de langage, des mots vidés de leur signification. Il aurait pu utiliser la poésie et ses métaphores –il préfère inventer au risque de devenir barbare, évitant le piège de la poésie pour le barbarisme d’un langage technique et difficilement accessible Dans le processus de passage de l’inauthentique à l’authentique –ce qui me semble être l’apprentissage primordial d’Être et temps, Martin Heidegger repense l’Angoisse et la Voix de la conscience en tant que concepts purs, comme s’ils étaient évoqués pour la première fois.


« Le fait que l'angoisse saisit la conscience morale est là pour confirmer phénoménalement que, en entendant l'appel, le Dasein est mis en face de l'étrangeté de soi-même. Le parti d'y voir clair en conscience aboutit à affronter l'angoisse. »


Première étape du processus : l’Angoisse comme pressentiment de n’être pas à soi-même. Deuxième étape (confirmation de la première) : l’appel de la conscience, qui n’est pas un appel ponctuel à visée éthique ou morale, mais un appel par soi-même au soi-même déchu dans l’inauthenticité. Le Dasein ne peut encore se définir qu’en creux. Comment arriver à le définir dans toute son authenticité ? Martin Heidegger aborde moins la question d’un point de vue moral que d’un point de vue temporel. 


Malheureusement, il n’a jamais réussi à terminer la rédaction de son essai. La deuxième partie, celle qui aurait dû permettre de répondre à cette question de l’être défini à travers le temps, n’a pas été achevée. Si une raison doit être invoquée, c’est peut-être celle de l’incapacité du langage à traduire une expérience temporelle qui relève davantage de l’expérience que de la théorie. Lorsque Martin Heidegger suggère, dans sa première partie, que le temps se dirige à la fois du passé vers le futur, mais aussi dans le sens inverse (« Le Dasein « est » son passé de la manière où son être, pour le dire rudimentairement, « advient » [geschieht] chaque fois à partir de son avenir »), il dessine un Être cristallisé dans l’instant présent, rendu immense par la somme de son passé et par les possibilités de son avenir, dans un accord instantané avec l’ensemble de l’univers. Mais quels mots justes peut-on trouver pour décrire une situation trop éphémère pour exister ?


Le langage de Martin Heidegger a beau être aride, son livre illisible, sa vision du monde lance quelques étincelles, elle essaie de rendre l’homme «illuminé », de faire de lui quelqu’un qui, « en tant qu’être au monde, est éclairé, non par un autre étant mais en ce qu’il est lui-même la clairière ». De la même façon, il est certainement très difficile de saisirÊtre et temps dans son exhaustivité. Son langage aride laisse des zones d’incertitude sur son propos, incertitude que l’on peut traduire en interrogations ou en déformations. Parmi ces interprétations, il sera même impossible de trancher. La source Heidegger aura nourri de nombreux confluents plus concrets : peut-être vaut-il mieux se consacrer à ceux-ci ? Et réserver à Être et temps la lecture morcelée, a-temporelle, a-morale et a-topique qui lui convient ? …


(indulgence pour mes erreurs ou approximations svp)




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Jaroslav Panuška

vendredi 28 novembre 2014

Le Cantique des Quantiques (1984) de Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod




Deux grands noms de la vulgarisation scientifique proposent en 1984 de rendre les théories de la physique quantique accessibles au grand public. La progression se fait en plusieurs étapes. Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod ne semblent pas avoir oublié la curosité de leurs premiers pas dans le domaine scientifique et restituent efficacement le processus d’une démarche d’immersion quantique. Ils ne négligent pas l’aspect poétique de cette science nouvelle extirpée de l’ancienne physique mécanique. Ils parsèment leurs explications de mises en situation aussi intrigantes que l’exemple des poissons solubles, répartis non pas ponctuellement dans un plan d’eau mais l’envahissant entièrement sous forme d’un champ de probabilités, ou l’exemple des Papous à Paris, permettant ainsi de comprendre la différence entre les variables cachées locales (un projecteur de cinéma assimilé ponctuellement à une salle obscure) et les variables cachées non locales (les ondes électromagnétiques partant d’un endroit défini et qui permettent de diffuser les informations télévisées sur une surface étendue).


Les poissons solubles a écrit:

« Supposons maintenant que la mare représente une boîte absolument vide, à l’exception d’un électron solitaire figuré par le poisson […]. Le dispositif de pêche […] symbolise une sonde introduite dans la boîte et pouvant, d’une façon ou d’une autre, interagir avec l’électron et produire alors un signal visible par un observateur. Quand le signal apparaîtra, l’observateur normalement constitué en conclura que l’électron a rencontré la sonde, et qu’auparavant, il se déplaçait dans la boîte. Il aura tort. Avant d’interagir, l’électron occupait toute la boîte, avec une probabilité plus ou moins grande d’être détecté en tel ou tel endroit. C’est comme si avant de mordre le poisson occupait toute la mare, avec des endroits où il était plus dilué et d’autres où il était plus concentré. »


La physique quantique se sert des ondes et des probabilités pour décrire le monde, se montrant ainsi incompatible avec la théorie atomique des corpuscules. Surtout utilisée pour décrire les situations microscopiques, elle est parfois déployée à l’échelle macroscopique. Les phénomènes s’expliquent alors par la réduction d’un paquet d’ondes (des probabilités) en un corpuscule (une onde dominante réductible à une vitesse et à une position).


En nous faisant comprendre les clivages théoriques qui scindent dès le début des années 80 les scientifiques partisans de la physique quantique, les auteurs relèvent l’audacieux pari de mieux définir ses enjeux en soulignant ses dissensions. On trouve d’un côté les idéalistes, qui estiment que l’état de probabilité se réduit seulement à partir du moment où un observateur devient témoin, et de l’autre côté les matérialistes qui associent la réduction du paquet d’ondes à son interprétation par un appareil de mesure non-humain. Entre ces deux opposés, les partisans positivistes, empiristes et opérationnalistes admettent que la physique quantique ne porte pas sur la réalité, mais sur la connaissance que nous en avons, lorsque d’autres scientifiques tels que David Bohm, Fritjof Capra ou Bernard d’Espagnat se refusent de choisir entre matérialisme et idéalisme, persuadés de l’existence d’une réalité mystérieuse dont esprit et matière ne seraient que deux manifestations complémentaires.


La possibilité d’une élucidation des mystères quantiques surviendrait peut-être à condition de renouveler nos concepts de temps et d’espace, ou de remodeler notre configuration de l’univers. Lorsque Feynman, Prix Nobel de physique en 1965, aboutit à des résultats graphiques dans lesquels la flèche du temps se fige ou s’inverse, la science-fiction devient réalité, la philosophie est profond bouleversée et des phénomènes apparemment extérieurs au domaine de la science méritent d’être pris en compte dans un processus de réflexion global.


Depuis la publication de ce petit livre efficace, la physique quantique a encore eu le temps de s’éparpiller en de nouvelles réflexions stimulantes. L’assimilation nécessaire du contenu de cet ouvrage permettra à ceux qui se sont sentis enivrés de s’acheminer vers le volume suivant : Métaphysique quantique : Les nouveaux mystères de l’espace et du temps.



Explication de l'assimilation physique quantique/classique lorsqu'on passe de l'échelle microscopique à l'échelle macroscopique :
Citation :
Comment la physique classique a-t-elle pu pendant des siècles se passer de cette notion [que toute particule est associée à une onde] ? […] La réponse est simple : la longueur d’onde associée à des objets macroscopiques (qui se voient à l’œil nu, par opposition à microscopiques) est forcément infime, puisque, dans la formule λ = h/p, p est extrêmement grand ; de telle sorte que l’aspect ondulatoire de leur mouvement est indécelable. Voilà pourquoi la physique classique est presque toujours une excellente approximation pour l’étude des mouvements à notre échelle, les seules exceptions étant les supraconducteurs et les superfluides, dont nous reparlerons plus loin.


Pourquoi l'observation détruit l'objet observé ? 
Citation :
« Aux débuts de la physique quantique, on avait coutume de dire que, dans le domaine de l’infiniment petit, le physicien se trouve un peu dans la situation d’un homme qui voudrait étudier un oiseau de nuit inconnu. Pour ce faire, il a deux possibilités : ou bien il braque un projecteur sur le volatile et peut alors décrire parfaitement sa morphologie, mais pas son comportement, car l’oiseau, ébloui, se tiendra immobile ; ou bien il n’utilise pas de projecteur et peut alors observer dans la semi-obscurité le comportement de l’animal, mais pas sa morphologie. […] Donc, toute opération de mesure d’un système microphysique provoque automatiquement une altération de ce système. »


La physique quantique n'est pas applicable aux objets complexes (sauf éventuellement dans une de ses variantes : la théorie quantique généralisée) :
Citation :
Les objets que nous connaissons, les êtres vivants, ne sont pas des assemblages de micro-objets, mais des combinaisons d’entités élémentaires qui, elles, ne sont pas des objets.


Positions intellectuelles quantiques :

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Malgré les divergences, tous semblent d'accord concernant le phénomène d'intrication (une piste pour explorer certain phénomènes d'extra-perception sensorielle ?) :
Citation :
« La non-séparabilité exprime le fait […] que deux systèmes quantiques qui ont interagi sont décrits par une fonction d’onde unique, quel que soit leur éloignement ultérieur, et cela jusqu’à ce que l’un des deux fasse l’objet d’une mesure. »


L'intrication fait naître des interrogations concernant la nature du temps. Y a-t-il arrêt du temps ou remontée du fil du temps pour qu'une telle intrication soit toujours réalisée ?
Citation :
« Dans l’expérience d’Aspect, les deux photons sont émis par la source sous forme d’ondes retardées à un temps que nous prendrons pour origine, soit donc au temps t=0. Le photon 1 atteint l’appareil de mesure 1 au temps t, sa polarisation est alors fixée ; l’appareil 1 émet alors une onde avancée qui remonte le cours du temps pour retrouver au temps 0 le photon 2 à la source ; elle peut à ce moment communiquer au photon 2 la polarisation que celui-ci doit avoir pour que les lois quantiques soient vérifiées. »



Et une belle analogie pour conclure sur le refus (beaucoup plus violent en 1984 qu'aujourd'hui) d'admettre la légitimité de la physique quantique :
Citation :
« Une poule couve dix œufs. Un gamin facétieux remplace en cachette un de ces œufs par un œuf de cane. Lorsque les œufs éclosent, la poule est bien forcée de s’apercevoir que l’un de ses poussins n’est pas du tout comme les autres. Elle a alors le choix entre trois attitudes.
Tout d’abord, elle peut s’efforcer de repousser le caneton à coups de bec : c’est ce que font tous ceux qui essaient de remplacer la physique quantique par une autre théorie.
Elle peut aussi décréter : « c’est un poussin », et ignorer superbement la différence. C’est ce que font les physiciens qui déclarent qu’il ne s’est rien passé, qu’il suffit de « penser la non-séparabilité ».
Elle peut enfin reconnaître que ce poussin n’est pas du tout comme les autres, mais l’adopter quand même. Elle dit alors : « Il est vraiment différent des autres, je ne comprends pas pourquoi, mais il est là et je le garde ». C’est, à notre avis, la bonne attitude vis-à-vis de la physique quantique. »


*peinture de Patrice Cudennec / peinture de Lukas Kandl