samedi 20 septembre 2014

L’Homme et les Dieux – Histoire thématique de l’humanité (1965) de Jean-Charles Pichon






Le temps ne se dirigerait pas seulement de manière unilatérale –du passé vers l’avenir, comme cela nous semble correct aujourd’hui-, mais aussi de l’à-venir à ce-qui-a-été, du Possible vers la Durée. Le curée d’Ars ne fut pas le seul à le deviner. Il l’exprima cependant dans des termes d’une extrême justesse et d’une belle poésie : 


« Bande-toi les yeux, tourne le dos au futur, avance dans la nuit. Alors, ni près ni loin, ici, s’ouvre le lieu où l’avenir comme un buttoir te pousse, où le néant est derrière toi, où la vraie liberté se montre : […] le Miracle asservi, dont le Possible est le germe. »


La liberté sera l’objet voilé des réflexions mythiques. Impossible de la définir absolument : elle échappe à quiconque soupçonne l’existence d’une graduation des plans d’univers. Avant même de parler de dieu, avant l’émergence de toute figure symbolique, trois façons de se comporter vis-à-vis de l’univers conditionnent l’arrivée de la nouvelle pensée : le plan du Je-Moi, celui du Je-Tu et celui du Je-Lui :


« Soit un objet : L’hiver de Breughel l’Ancien, le nombre 12 ou une jeune fille. […] Je peux analyser les réactions de la fille, rechercher les diviseurs de 12, critiquer le Breughel. Je les appréhenderai sur le plan du Je-Moi.
Mais je puis brûler d’amour pour le Breughel et ne plus pouvoir vivre sans le contempler, haïr le nombre 12 […] ou lui sacrifier ma vie, comme des Chrétiens la leur au dogme des Douze apôtres. […]
Enfin, je puis détruire la peinture ou la recommencer ; imposer le nombre 12 comme emblème à ma firme ou me choisir une garde de douze soldats. Je puis parer la jeune fille de la robe et des bijoux qui la complèteront pour posséder en elle la Beauté. Et je les appréhenderai sur le plan du Je-Lui. »



Ne pas croire que nous choisissons. Nous tombons dans un paradigme et l’adoptons plus ou moins absolument, parce que nous ne pouvons pas vivre dans la communauté sans la réalisation de cet effort minimum. Nous ne soupçonnons pas que nous sommes contenus à cause de la multitude des formes que permet cependant ce schéma de pensée fini. Le caractère génial de la progression involutive réside dans l’imbrication du déterminisme et de la liberté : nous devons aller vers quelque chose d’inévitable et bien que nous ne puissions échapper à cette direction, nous pouvons tout du moins choisir les différentes voies possibles qui nous permettent d’y accéder. Etre libre c’est « pouvoir (et devoir) hésiter entre les partis ».


Ris et sois joyeux si tu te sens porté par l’arrivée des temps mystiques, si tu marches du nord vers le sud en te dirigeant à la rencontre du nouveau dieu qui t’unira à la liesse commune ; mais ne perds pas espoir si tu quittes ces temps de gloire et t’aventure du sud vers le nord, vers les siècles au matérialisme morose, à la raison exaltée, à la métaphore appauvrie. Lorsque la Science actuelle répugne à parler d’âme et frisonne devant les audaces psychologiques ratées du New Age, lorsqu’elle s’essaie à aborder les territoires de l’inconnu en brandissant les nouveaux termes de « mélancolie », de « névrose », d’ « inconscient » ou de « neurosciences », elle définit sans le savoir le langage nécessaire à l’exaltation de l’ère suivante. Elle croit construire ses thèses par l’observation d’évènements causaux –elle les construit peut-être parce qu’elle sent la nécessité future.




Bientôt, le Verseau soulèvera les eaux croupies dans lesquelles stagne le dieu Poissons, vieux de deux millénaires. On ne le renie pas, on ne l’exècre pas ; simplement, il n’est plus nécessaire. Son temps a passé, les conséquences de son apparition sur terre se sont déroulées ainsi que l’exigeait l’humanité et tout a changé. Le besoin assouvi, le désir ne disparaît pas mais change de forme : il faut un nouveau dieu. Dieu d’Amour dominant, maltraité par les forces tauriques de l’islam, renforcé par la continence de la Vierge et par la douceur des Gémeaux –dieu Poisson suivi sous le nom du Christ ou du Bouddha, que tu aies influencé le soufisme ou l’hindouisme, tu es maintenant épuisé. En ce temps-là, le triomphe dura cinq siècles puis l’arrivée de l’islam instaura le doute. L’adversité, elle-même nourrie du mythe, l’affaiblit et le força à s’adapter aux luttes contre les vents contraires. De schisme en concile, le dieu perd certaines de ses forces mais en acquière de nouvelles et comme on remet en doute la légitimité d’un être versatile, la foi des adeptes s’adapte à son tour, entre résistance et désistement. Les derniers siècles sont ceux du désespoir. La raison cherche à évacuer la foi sans remarquer qu’elle utilise les moyens de la croyance. Nietzsche avait déjà révélé l’imposture de la Science dans Par-delà le bien et le mal et nous pouvons aujourd’hui démasquer le triomphe du dieu gémique dont la symbolique du Double, de l’Image et du Miroir transparaissent avec fracas dans le règne de l’audiovisuel et de la publicité. La consommation frénétique n’est plus que l’appropriation du totem qui permettra de ressembler à l’Image parfaite du Double-modèle que l’on perçoit dans le Miroir de l’imaginaire collectif.


Liberté – Egalité – Fraternité. On connaît la combine mais elle ne peut plus durer. L’ère du Verseau annonce l’arrivée imminente (mais qui ne se mesure pas à l’échelle d’une vie) d’un nouveau paradigme qui pourra encore s’accorder, à la limite, au premier terme de cette triade poisson. Ce sera alors une Liberté qui ne ressemble en rien à celle que nous connaissons. Nous pouvons tout juste la deviner : elle sera dionysiaque et ivresse, gratuité et générosité –elle transparaît déjà dans la symbolique de l’Arbre. Ce seront de jeunes personnes qui l’exalteront. Certains se réunissent déjà pour sa gloire : la fête de l’Arbre célèbre le refus de la technique, de la rigidité et de la cupidité par son exacerbation de la création, de l’ardeur et de la générosité. Un nouveau fléau –comme tant d’autres auparavant- viendra décimer la technique de l’ère matérialiste. Considérez l’Holocauste comme un avant-goût de ces cataclysmes heureusement rares, d’une envergure proportionnelle au refus opposé par l’humanité face à l’évidence de l’arrivée d’une nouvelle ère. D’une ambivalence discutable, l’Holocauste fut une réussite des nazis dans le sens où elle empêcha l’émergence immédiate d’une nouvelle pensée mystique en devenir –qui pense encore à la spiritualité lorsque la préoccupation immédiate consiste à se préoccuper de sa survie ?- mais elle fut aussi un échec des forces de pensées rationnelles : le régime nazi n’est pas durable. Son échec catalysa plus tard le besoin d’un renouveau spirituel.


Jean-Charles Pichon écrit peut-être sous l’inspiration d’un mythe qui le manipule à son insu. Il espère cependant avoir suffisamment fait connaissance avec les manifestations divines de lieux et d’époques variés pour rester à une distance qui lui permettra d’échapper à l’influence contemporaine. Un demi-siècle après la publication de L’homme et les Dieux, la conversion d’une part sans cesse croissante de l’humanité aux avatars d’une renaissance spirituelle ne fait que se confirmer. Nous constatons actuellement le dernier sursaut de vie du dieu Poissons combiné aux germes du dieu Verseau à travers la prolifération des manifestations (néo)-hippies (Rainbow Family, twee attitude…). Le chant du cygne prépare l’arrivée du dieu Verseau : le jeune sort de son servage vis-à-vis de l’adulte, comme autrefois l’esclave ou le pauvre. On en repère déjà les prémisses dans le développement des communautés d’entraide, de troc, de don ou de gratuité. Il s’agit de trouver les moyens d’exacerber sa Création individuelle dans les ordres d’une Hiérarchie. Et si toutes les névroses qui nous martèlent le crâne aujourd’hui se résolvaient en même temps que cette déchirure existentielle :


« Comment être moi-même en étant tous les autres ? Comment obtenir que les informations qui me parviennent d’autrui m’informent sans me déformer ? Comment conserver mon intégrité dans l’intégration ?
Mais également : comment œuvrer tout en œuvrant pour moi-même ? Comment inclure une pierre nouvelle dans l’édifice sans faire s’effondrer l’édifice ? Comment atteindre à un ensemble qui soit autre chose qu’un complexe ? »



Lorsque nous saurons nous fondre dans l’ensemble sans cesser de percevoir clairement notre individualité, lorsque l’ensemble ne menacera plus l’unité, la flèche du temps s’inversera. Nous entrerons alors dans ce Temps-là, pour la douzième fois depuis l’existence de l’humanité.

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mardi 22 juillet 2014

HISTOIRE DES MYTHES (1971) de Jean-Charles Pichon





Bouleverse les conceptions. Hallucine le regard intellectuel. Connecte les idées éparses d’une conscience déboussolée. Condense des millénaires d’humanité. 


L’histoire des mythes de Jean-Charles Pichon s’enrichit d’influences mathématiques et quantiques pour relire plus de vingt millénaires de mythologie. L’analyse se veut indépendante de tout parti pris et de toute filiation historique. De fait, Jean-Charles Pichon corrige certaines conceptions de ses prédécesseurs. 


- Il est faux de dire que le Temps se dirige du passé vers l’avenir, de la cause vers l’effet mais : le Temps se dirige de ce qui sera (l’à-venir) à ce qui a été. Le mythe traduit une attirance vers laquelle nous nous dirigeons inéluctablement. 

L’expérience chaotique de Philippe Guillemant illustre cette conception : 

« Je travaille sur une simulation de système chaotique à partir de deux billards numériques qui peuvent contenir 10, 100, 10 000 boules et plus, et dont les positions initiales sont strictement identiques à un « chouia » près, par exemple un écart d’un millionième de milliardième de rayon. Les boules ont d’abord exactement les mêmes trajectoires dans chaque billard puis divergent complètement au bout de seulement quelques chocs par boule en moyenne. Si je fais tendre l’écart entre les positions initiales vers zéro, cela retarde simplement un peu le moment où les billards changent d’histoire […]. Or, on aboutit au paradoxe suivant : à partir d’un certain nombre de boules, cette mémoire des conditions initiales devient supérieure à la mémoire nécessaire pour stocker toutes les trajectoires des boules durant l’histoire commune aux deux billards. […]Les équations de la mécanique sont réversibles par rapport au temps et il suffirait d’imposer des conditions finales pour résoudre ce problème. »


- Il est faux de dire que le passé est un mouvement continu alors que l’avenir est discontinu (parce que constitué de probabilités) mais : le passé est discontinu (nous employons des définitions et des souvenirs pour le rappeler) alors que l’avenir est continu (il nous contient et constitue le chemin sur lequel nous nous dirigeons).

- Il est faux de dire que passage du passé à l’avenir est défini par la vitesse mais : le temps résulte d’un mouvement d’inertie. Certaines expériences récentes prouveraient même que le Temps est une illusion dont se sert notre conscience pour pallier à l’impossibilité d’accéder à la dimension supérieure (Alain Connes, Carlo Rovelli). Philippe Guillemant suppose particulièrement qu’ « en imaginant que nous vivons sur un plan, se déplacer d’un point à l’autre induit le temps, alors que dans la 3D nous voyons les deux points simultanément. Le temps devient alors une dimension spatiale. »


Jean-Charles Pichon systématise ensuite la classification des mythes par analogie avec la structure de l’électron :
- A : L’état de l’électron se définit par la probabilité de position sur couche (n/l/m/s) ; l’état du mythe se définit par sa positivé ou sa négativité (+/-).
- B : Le moment dynamique de l’électron traduit sa quantité de mouvement ; le mythe peut être décrit selon un aspect dynamique (ondulatoire) ou statique (corpusculaire).
- C : L’orientation de l’électron varie de +1 à -1 tandis que le mythe se mesure selon son degré d’entropie ou de néguentropie.
- D :Le spin traduit le mouvement angulaire de rotation de la particule sur elle-même et trouve sa réciproque dans la position probable du mythe sur chaque orbite temporelle.


Après simplification, Jean-Charles Pichon exclut la caractéristique C) réservée à un public d’initiés religieux et trop difficile à analyser dans toutes ses modalités. Il assimile également l’état (A) et le mouvement (B) du mythe en créant les entités plus simples :
- A(positif) + B(continu) = E1 = élément Air
- A(négatif) + B(discontinu) = E2 = élément Terre
- A(négatif) + B(continu) = E3 = élément Eau
- A(positif) + B(discontinu) = E4 = élément Feu


Il différencie trois sous-catégories de la caractéristique D) :
- A (Akh = le Vrai) : Le monde est contenu en Dieu.
- B (Ba = le Bien) : Dieu est contenu dans le monde par l’image.
- K (Ka = le Beau) : Dieu est extérieur au monde.
On retrouve ici la trinité platonicienne mais aussi la trinité musulmane et chrétienne du Je, du Toi et du Lui.


On obtient alors l’ensemble des combinaisons formant douze mythes distincts :
E1 + A (Balance) / E1 + B (Gémeaux) / E1 + K (Verseau)
E2 + A (Capricorne) / E2+ B (Vierge) / E2 + K (Taureau)
E3 + A (Cancer) / E3 + B (Poissons) / E3 + K (Scorpions)
E4 + A (Bélier) / E4 + B (Sagittaire) / E4 + K (Lion)


Ces mythes sont exclusifs et rappellent le principe d’exclusion de Pauli. Ils ne peuvent coexister au même endroit en même temps. L’histoire doit être conçue de manière cyclique. Reste à déterminer si ces cycles sont réguliers et quelles sont les modalités de leur avènement. 


On peut contester les prémisses posées par Jean-Charles Pichon mais il faut savoir que le travail fourni en amont par cet homme de recherches est colossal. Sans doute personne n’a encore jamais étudié autant que lui l’histoire des mythes et des sociétés secrètes depuis les premières traces qu’en a laissées l’humanité jusqu’à la publication de ses travaux dans le dernier quart de siècle. 


Le grand cycle est basé sur une année astrale de 25 920 ans ( 360° * 72° de rotation de la Terre par an le long d’une elliptique) au cours de laquelle se succéderont les douze maisons zodiacales. L’année astrale est elle-même divisée en quatre saisons de 6 480 ans (printemps / été / automne / hiver). Chaque saison contient trois mois de 2160 ans et les mois peuvent être découpés en décades. Ces décades sont influencées par l’activité solaire qui détermine l’éveil ou l’extinction des aspirations spirituelles de l’humanité. Les premières traces écrites s’accordent globalement sur une origine de l’année astrale actuelle débutant à -20 000 ans. Si on arrondit la saison de 2 160 ans à 2000 ans environs, on voit se succéder de -20 000 à -12 000 les divinités préhistoriques du Capricorne, puis du Sagittaire, puis du Scorpion et de la Balance. L’histoire commence vraiment en -12 000 avec le Grand Déluge qui a sorti l’humanité de l’Eden : en effet, en déplaçant l’axe de rotation de la terre de 21° à 23° par rapport à l’écliptique, le beau temps éternel fait place à une série de glaciations qui oblige les hommes à cultiver le sol, à élever des bêtes et à construire des cités. C’est le moment où la Vierge sévère et stérile prend le dessus et sauve l’humanité par sa prévoyance. 


« […] L’un des caractères constants de la divinité [de la Vierge] sera la continence, en même temps que la prévoyance ou la préservation. Dans L’homme et les dieux, suggérant l’idée que la Vierge pût être la divinité première des glaciations, je notais que cette continence et cette préservation nous expliqueraient l’étonnant phénomène de la survie de l’homo sapiens pendant les millénaires où dura le fléau.
[…] Dans cette hypothèse, élevée par les peuples au-dessus de tous les dieux, la Vierge fût devenue, en effet, la Première ; et ses servants –ou ses servantes eussent exercé sur tous la tyrannie la plus cruelle en même temps que la plus nécessaire. L’exigence de ne pas accroître sans limite la population des grottes n’aurait-elle pu conduire les prêtres à sacrifier l’enfant dès sa naissance, une fois atteint le nombre prévu ? Sinon à des rigueurs plus décisives ? » 



Suivent ensuite le Lion, puis le Cancer, les Gémeaux, le Taureau, le Bélier et le Poissons avec l’avènement de Jésus-Christ (aussi appelé « ichtius », le « poisson ») sous le signe conjugué de l’Eau et du Bien. 


La domination d’une divinité au cours de chaque saison détermine ce qu’on pourrait appeler un paradigme. Le passage d’une saison à une autre n’est pas brutal et l’étude des cycles intérieurs de chaque saison nous révèle que la divinité majeure ne domine réellement que du début de son cycle à +/- 500 ans. Ici, elle atteint son apogée et ne peut ensuite plus que déchoir au cours des 1 500 ans restants. Pendant ce temps, la relève travaille et prépare la venue du paradigme suivant. Ainsi en fut-il au cours de la saison du Poissons lorsque le grand Empire romain s’effondra et que Mahomet fit son apparition dans le paysage spirituel.


Avant de crier à l’ethnocentrisme religieux, rappelons que Jésus-Christ est aussi représenté par la symbolique de la Barque et de Vichnou car c’est le propre de chaque divinité dominante d’être polymorphe et de s’adapter à un contexte local.


Les cycles s’imbriquent les uns dans les autres à la manière de poupées russes : ce sont des images fractales qui contredisent l’idée de déterminisme qui pourrait être attachée à une vision cyclique et donc fatale de l’Histoire (car nous sommes bien d’accord : ce sont les mythes qui orientent l’Histoire et non pas l’Histoire qui s’embarrasse de mythes). Nous savons que certains évènements doivent se produire selon certaines orientations précises –mais nous ne savons pas comment ni avec quel degré de justesse chronologique ou spatiale. 


Un exemple parmi une infinité d’autres, entre 1440 et 1500 :
« Israël a été détruite, 2160 ans plus tôt, par les troupes assyriennes. Les rythmes de l’éternel Retour voudraient donc que Byzance le soit par le Saint Empire Romain Germanique […].
Ces ruses du Retour, cependant bien connu, trompent les cités, les peuples, les églises ; elles précipitent leur chute. Byzance s’effondre au moment prévu, mais sous les coups d’un adversaire imprévisible et qui, pour certains orthodoxes, était presque un allié au regard du Saint Empire. 
»



Ou encore, entre 300 et 480 :
« Les Barbares venaient du Nord (les Goths, les Francs), de l’Est- (les Turco-Mongols) et du Sud (les Arabes et les Vandales). […]
Il semble bien que le chaos qui se manifeste alors partout dans le monde, à Rome et à Byzance comme dans l’Inde et en Chine, s’explique par les mêmes données que le chaos notable, vingt-deux siècles plus tôt, en Assyrie, à Babylone, en Egypte et dans l’Inde.
C’étaient alors les ruées sémites (amorhéennes, jacobites, hyksos) avec leurs dieux cercle, serpent ou lune, puis les ruées aryennes, hourrites ou mitanniennes, avec leurs dieux archers, vierges, géméliques, qui renversaient les trônes et les dynasties, changeaient le sort des villes et, soudain, remplaçaient un panthéon par l’autre. »



Les dernières années sont observées selon le plus petit cycle mythique qu’il paraisse nécessaire de relever (en-deçà, on rejoint le cadre de l’individuel, lui aussi rythmé par différents cycles comme les cycles menstruels, l’alternance veille/sommeil ou l’anecdote selon laquelle « les organismes vivants contiennent moins de calcium à 11 heures le matin »). Que représenta la Seconde Guerre Mondiale d’un point de vue mythique ? L’abolition, justement, de tout éveil spirituel : « Nul éveil mythique n’est à craindre quand on supprime d’un trait 60 000 000 d’humains. »


Deux mille ans après le règne de l’Ichtius, nous devons en toute logique nous préparer à entrer dans la dernière ère zodiacale : celle du Verseau, c’est-à-dire de Dionysos, de l’Esprit-Saint, de l’ivresse et du théâtre, dans une revendication de liberté et d’indépendance, de fusion universelle et chaotique. Il faut rappeler que le contexte de publication de L’histoire des mythes, dans la fin des années 70, regroupait tous les éléments de confirmation d’une telle thèse. Nous serions donc à l’aube d’une période de gloire mythique qui va profondément changer nos manières de vivre et de penser. Fini le judéo-christianisme dominant : nous le quittons tranquillement pour une idéologie qui nous attire désormais davantage, et mieux vaut oublier que la maison du Verseau est la dernière que nous traverserons avant que l’année précessionnelle ne se termine. Que se passera-t-il ensuite ? Si nous reprenons une nouvelle année, alors nous confirmerons l’existence d’une dimension mythologique supérieure dont Jean-Charles Pichon n’a pas précisé la nature ; sinon, ce sera peut-être la fin de l’Histoire.





*peinture d'Augusto Giacometti

jeudi 26 juin 2014

Flatland (1884) d’Edwin A. Abbott



Un jour arrivera où une hypersphère vous démontera la cervelle. Impossible de s’y préparer : un tel événement ne peut pas être compris avant de l’avoir vécu, et après de l’avoir vécu, les mots ne suffiraient plus pour en partager l’expérience. Peut-être essayerez-vous d’utiliser les allégories religieuses classiques en vous acharnant à dépasser les contraintes d’un langage limité au monde directement préhensible ? à moins de sauver les mathématiques de leur austérité pour leur donner l’occasion de se faire les meilleurs vecteurs de la parole supradimensionnelle… 


Edwin A. Abbott écrit un conte qui respecte la progression simple et classique du genre et pousse le vice jusqu’à éliminer tout artifice de la pensée et du langage pour n’en conserver que la stricte réalité mathématique ramenée à ses axiomes de base. Il double les références au langage mathématique d’une démonstration par analogie réduite à la dimension inférieure, tout en conservant un langage ordinaire à la simplicité quotidienne. Son personnage est un carré ordinaire vivant dans la Dimension 2 –celle de la ligne. Après avoir connu l’honneur sans préméditation d’instruire un élu de la Dimension 1 –celle du point-, un être venu de la Dimension 3 –la nôtre, réduite à ses caractéristiques géométriques les plus grossières-, essaie de lui faire prendre conscience des limites de son existence. Petit carré, abasourdi qu’un point ne puisse pas comprendre des notions qui lui semblent aussi évidentes que le déplacement en longueur et en largeur, ne comprend pas cette fois-ci la notion de profondeur et toutes les conséquences qui en découlent : l’ombre et la lumière. Le prophète, une sphère de Dimension 3, traverse le plan pour converser avec le carré de Dimension 2 et apparaît certes sous la forme d’un cercle –section du plan avec la sphère- mais s’accompagne d’une émanation insolite. Inexplicable pour le monde plat dans lequel vit le carré, cette caractéristique surnaturelle constitue une des normes du monde volumique de la sphère.


Carré de Dimension 2 promu à la connaissance de la Dimension 3 aurait pu s’instruire davantage s’il n’avait pas eu l’audace, grisé par les perspectives de la science, de suggérer à son maître l’existence d’une Dimension 4. Parce que nous sommes convaincus à chacun de nos niveaux de connaître la dimension spatiale la plus élevée, nous refusons de considérer que les signaux mystiques constituent peut-être certains aspects d’une vérité supérieure –en quantité et pas forcément en qualité.


Edwin A. Abbott n’essaie pas de nous élever ; il n’essaie même pas de nous diminuer puisqu’il n’y a aucune échelle de valeur associée à la quantité spatiale. Revenu très loin d’une hyper-dimension quelconque, ayant peut-être déjà essayé de transmettre un savoir friable à proportion de la distance qui le sépare de l’univers qui en est issu, Edwin A. Abbott retient surtout l’importance du divertissement pour l’édification de nos têtes sphériques. Poussant le vice mathématique jusqu’à donner à ses austères lois une réalité pratique que nos cours de mathématiques n’avaient jamais réussi à rendre aussi évidente ni aussi exotique, Edwin A. Abbot imagine les lois sociales, politiques et les mœurs sexuelles des êtres infra-spatiaux, résolvant par la même occasion la question de l’œuf et de la poule. Chaque niveau est persuadé d’avoir choisi son système comme si les modalités de ce dernier ne dépendaient pas de la configuration spatiale donnée à l’origine de son existence. On ne peut être sûr de rien et surtout pas de ça. Puisqu’on ne peut rien prouver, autant se marrer.


« Avoir raison est la vocation naturelle de la folie. » 







Conclusion... Carré de Dimension 2 essayera de transmettre son expérience. Son traité s'intitulera : Par-delà la Ligne et le Plan... 

mercredi 11 juin 2014

Le Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares par Fernando Pessoa



Bernardo Soares est un rêve. Il n’existe pas : s’il existait, comme tout ce qui a pu devenir, il serait un écrivain déchu et un être humain médiocre.


Fernando Pessoa n’est pas mort : il n’a même pas été vivant. Il n’est pas mort car il nous parle toujours ; il n’a pas été vivant car il a vécu ; il était déjà vivant avant de l’être puisque le temps se superpose, les mélancoliques le savent. 


Sombre parce la vie et la mort ne peuvent jamais exister en même temps, mourant d’ennui parce que la réalité n’est qu’une parcelle amoindrie du rêve, Fernando Pessoa n’est pas pessimiste : « je suis triste » -si triste qu’il s’invente des jeux d’enfant, à commencer par l’invention de son double Bernardo Soares, et s’en va jusqu’à imaginer les conversations et les mondes exotiques qui évoluent à son insu, loin de sa compréhension, à travers les motifs qui recouvrent les tapis ou les tasses chinoises de ses services en porcelaine. Comment peut-on vivre parmi les autres lorsqu’on est si loin d’eux ? Qui pourrait accepter de passer du temps en compagnie de cette facette pessoienne appelée Bernardo Soares ? ne supportant pas la compagnie d’autrui plus de trente minutes, désirant l’effusion profonde mais seulement en rêve, préférant voyager sans bouger, lire sans livre et aimer sans personne ? Cruel aussi bien avec lui-même qu’avec les autres parce qu’il ne veut réduire personne ni lui-même à l’apathie d’un quotidien apaisé. La tristesse n’a jamais été aussi apaisante : elle est la force de ceux qui ne vivront jamais à moitié.












« La côte mène jusqu’au moulin, certes, mais l’effort ne nous mène à rien."


« Notre intelligence abstraite ne sert qu’à ériger en systèmes, ou en pseudo-systèmes, ce qui pour les animaux consiste à dormir au soleil. » 

*peintures de Nicolas Roerich