mardi 21 mars 2017

Le Monolinguisme de l'autre ou La prothèse d’origine (1992) de Jacques Derrida


our celui qui a appris à parler dans un environnement culturel unilingue, la question de la langue maternelle ne se pose pas trop. Derrida, ce fut pas son cas. Né en Algérie en 1930, il grandit dans une famille de pied-noir d'origine juive et fréquente une école où le français est la langue officielle, tandis que l'arabe et le berbère sont présentés en cours optionnels –en toute logique. Derrida a donc dû apprendre le français en le portant sur un piédestal, mais ce n'était pas sa langue. C'était la langue de l'autre et l'autre, parce qu'il avait eu la chance d'apprendre immédiatement la bonne langue, apparaissait comme monolingue.


La question que se pose Derrida est la suivante : le monolinguisme de l'autre n'est-il pas inhérent à la structure même du langage ? Il faudra se souvenir que Derrida et Lacan en cette époque s'opposaient dans la mesure même où leurs pensées auraient trouvé la plus grande puissance à s'assembler, et la question posée dans cet essai semble se référer indirectement à la description du stade du miroir.


En 1949, Lacan annonçait : « La forme totale du corps par quoi le sujet devance dans un mirage la maturation de sa puissance, ne lui est donnée que comme gestalt, c'est à dire dans une extériorité où certes cette forme est plus constituante que constituée, mais où surtout elle lui apparaît dans un relief de stature qui la fige et sous une symétrie qui l'inverse, en opposition à la turbulence de mouvements dont il s'éprouve l'animer. »


L'extériorité pose le point d'achoppement qui permet au sujet de se construire (ici d'acquérir le sujet) mais ouvre à une longue chaîne d'identifications secondaires qui fera ici éclore l'illusion selon laquelle la langue de l'autre est pure, solide, durable. Il faudrait pouvoir renverser le trône sur lequel est assis l'autre dans le miroir. 


Je crois que l'autre est monolingue ; l'autre croit qu'un autre l'est davantage que lui –et ainsi de suite on remonte vers une origine qui ne se saisit pas. Alors, Derrida se tourne vers l'à-venir. C'est ici qu'intervient l'écriture comme rêve de laisser une marque qui rappelle la mémoire, geste d'amour et de haine qui « se plie et s'enchaîne auprès de la langue […] pour lui donner ce qu'elle n'a pas et ce qu'il n'a pas lui-même ». Nous verrons ici une subtile référence à la définition lacanienne de l'amour dans sa dimension de manque. Et s'il y a un manque, c'est qu'il y a un espoir, une promesse mais qui sera originaire et sans contenu. « Et une promesse qui ne s'attend plus à ce qu'elle attend: là où tendu vers ce qui se donne à venir, je sais enfin ne plus devoir discerner entre la promesse et la terreur. »


La langue se constitue d'une aliénation originaire vers laquelle il faudrait remonter pour écrire, à l'intérieur de la langue, et inventer son propre idiome en vue de l'idiome absolu. Ce n'est pas la première fois qu'on rêve d'une pure langue, non pas pure langue absolue, mais pure langue relative, le monolinguisme de soi.

mardi 13 décembre 2016

Raison et violence – Dix ans de philosophie de Sartre (1950-1960) de Ronald D. Laing et David Cooper



Dès que Sartre ramène sa loucherie, directement ou indirectement, ça devient imbuvable. Pourtant, ce bouquin est écrit par Laing et Cooper, de joyeux chantres de l'antipsychiatrie qui écrivent par ailleurs que ça peut être cool de maculer des murs de merde avec les fous. Il est vrai que de cette activité à la lecture de Sartre, il n'y a qu'un pas que franchissent aisément les torturés de la ciboulette.


Laing et Cooper reprennent ici trois textes écrits par Sartre entre 1950-60 : « Saint Genet », « Questions de méthode » et « Critique de la raison dialectique ». Leurs commentaires reprennent les principaux concepts et les envoient se mélanger honteusement avec la linguistique, la sociologie, la psychanalyse et le marxisme. D'ailleurs, tout le bouquin est entaché de ce fameux marxisme qui ne parle qu'à ceux qui approchent aujourd'hui de la retraite. Dire qu'un temps on pouvait se battre pour ça, et construire son identité autour de ce puits désormais asséché. Ça laisse songeur…


Comme Laing et Cooper ne sont pas cons, et qu'ils sont même relativement intéressants, ils réussissent à rendre ce marasme presque appétissant (oui, bon, j'exagère un peu). C'est que leur conception de la dialectique dans les champs de la sociologie et de la politique s'inspire (sans le dire) de la Trinité chrétienne, ou en tout cas ça y ressemblerait s'ils osaient : 

« le mouvement de la compréhension est simultanément progressif (vers le résultat objectif) et régressif (remontant vers la condition originelle). La compréhension n'est rien de plus que ma vie réelle, c'est-à-dire, le mouvement totalisant qui ramasse à la fois moi-même, l'autre personne et l'environnement dans l'unité synthétique d'une objectivation en cours. »


Ça ne renie pas non plus les apports de la psychanalyse pour mieux comprendre l'aliénation. le stade du miroir est ici d'une grande aide pratique : 


« La totalisation de mon champ de praxis se trouve […] détotalisée en devenant le champ de la totalisation de la praxis d'un autre dans lequel je ne suis rien de plus qu'une partie de sa totalisation. »


La démarche de Sartre pour saisir le concret à travers son mouvement de dialectique en spirale, synthèse après synthèse, apparaît alors éminemment spirituelle (mais comme Jourdain qui pérorait sa prose, sans doute l'ignorait-il sciemment pour ne pas ruiner sa réputation de petit matérialiste).


Enfin, tout ceci n'est pas abordé dans le livre. le point de vue se veut concret et les développements aspirent à une effectivité pratique dans le domaine de la lutte des classes. Originalité : si le marxisme élimine l'individu, les thèses ici développées éliminent aussi le groupe pour une troisième forme d'entité : le groupe saisi par l'individu (en dehors ou dans le groupe), entendu que cette saisie se meut sans cesse dans la direction de l'insaisissable. En plus de ça, cette saisie est conditionnée par la classe d'extraction du type, ce qui limite vachement l'intelligence de la saisie. Mais ce n'est pas inexorable et c'est pourquoi on parle un peu de Genet qui aurait décidé d'accepter son destin comme moment subjectif de sa conscience dans sa structure intentionnelle –ce que Lacan appellerait le sinthome. 


On l'aura remarqué : ce bouquin ne se lit pas en jouant au volley en même temps (quoique ça ne changerait peut-être pas grand-chose finalement). Si vous avez lu le « Capital » de Marx et « L'être et le néant » de Sartre, il se peut cependant que ça vous semble facile. Ce n'est pas mon cas. Voici quelques exemples de titres de chapitres pour vous donner une idée de la bouse à s'encaisser : « Dans l'intériorité du groupe, le mouvement de la réciprocité médiée constitue l'être-un de la communauté pratique comme une détotalisation perpétuelle engendrée par le mouvement totalisant » ; « LE GROUPE. L'EQUIVALENCE DE LA LIBERTE COMME NECESSITE ET DE LA NECESSITE COMME LIBERTE. LIMITES ET PORTEE DE TOUTE DIALECTIQUE REALISTE ». Etc.


Le miracle qui s'opère toutefois dans ce livre par l'intermédiaire des commentaires de Laing et de Cooper, c'est de nous faire apparaître Sartrecomme quelqu'un d'humain et de sensible, parce qu'il aurait compris qu'on ne peut pas remplacer la pratique de l'homme faisant l'Histoire par la nécessité de la nature. Comme si la nouvelle nécessité qu'il invoquait pour justifier quand même l'aliénation de l'homme était plus joyeuse. Bref, tout ça pour pas s'avouer vaincu, c'est beau, c'est grand, c'est con.

lundi 12 décembre 2016

De la certitude (1949) de Ludwig Wittgenstein


C'est dans ce livre qu'on trouve la proposition qui fait délirer : 



« 207. C'est un coup du sort étrange : tous les hommes dont on a ouvert le crâne avaient un cerveau ! »



Lu comme ça, ça semble dingue. Mais bon, faudrait pas oublier que nous sommes en présence d'un discours philosophique. On peut donc émettre des propositions qui, dans un autre contexte, sembleraient décalées.


« 467. Je suis assis avec un philosophe dans le jardin ; il dit à maintes reprises : « Je sais que ceci est un arbre » tout en désignant un arbre près de nous. Une tierce personne arrive et entends cela, et je lui dis : « Cet homme n'est pas fou. Nous faisons de la philosophie. » »


Pourquoi, dans un cas, cela semble fou, et pourquoi, dans un autre cas, cela semble normal ? Ce n'est pas lié à la nature des propositions. C'est lié au contexte. Il n'y a donc pas de proposition absolument vraie ou de proposition absolument fausse. Wittgenstein parle de jeux de langage. 


« 457. Vais-je donc dire que la certitude réside dans la nature du jeu de langage?»


Le jeu de langage découle de notre primitivité animale. Avant d'être pensants, nous sommes agissants. Nous avons des façons d'agir instinctives et le langage ne serait qu'un développement à pleine plus complexe de ces attitudes. Il a surgi non pas pour fonder des vérités absolues mais pour articuler des propositions qui fonctionnent comme des articulations logiques. Wittgenstein compare les certitudes à des gonds. Elles ne sont pas objets de la connaissance mais elles forment la base pratique permettant de décrire l'environnement dans lequel nous évoluons. En fait, la principale erreur serait de confondre la croyance qui sous-tend la connaissance avec la connaissance en elle-même. Si tant est que celle-ci existe.


Pourquoi ce livre est inévitable :
1) Il constitue la base d'un anarchisme épistémologique. Il nique donc les dogmatismes.
2) Il remet l'homme à sa place en lui rappelant les origines physiologiques du développement de sa pensée et de son langage.
3) Il s'efforce de poser un regard naïf sur notre monde saturé de raccourcis (« 148. Pourquoi est-ce que je ne m'assure pas que j'ai deux pieds quand je veux me lever de ma chaise ? Il n'y a pas de pourquoi. Je ne le fais pas, c'est tout. C'est ainsi que j'agis. »)
4) Et en même temps il nous apprend à relativiser et à nous défaire de notre paranoïa. Qu'il n'y ait pas forcément de raison (de douter, de remettre en question, de vérifier) est nécessaire pour vivre. le doute qui doute de tout n'existe pas puisque, pour douter, il faut au moins avoir la certitude que le langage et le petit cerveau qui permettent de communiquer la nature du doute sont appropriés.


Presque à la fin, Wittgenstein écrit : « 618. Ce serait donc comme s'il fallait que le jeu de langage « montre » les faits qui le rendent possible. »
Et c'est plutôt intéressant, si on compare à ceci qu'il avait plus tôt écrit dans le Tractatus Logico-philosophicus : « 6. 522- Il y a assurément de l'inexprimable. Celui-ci se montre, il est l'élément mystique. »

Voilà ça évitera de perdre son temps dans les débats des emmerdeurs la prochaine fois.

jeudi 1 décembre 2016

La Généalogie de la morale (1887) de Friedrich Nietzsche


La morale ne sert à rien aux hommes forts. Lorsque la vie bat son plein, qu’est-ce qu’on peut en avoir à foutre ? Lorsque la santé fait des fracas, la vraie morale recouvre la morale de la populace. 


En complément à « Par-delà le bien et le mal », Nietzsche a écrit ce texte un peu trop argumentatif à mon goût pour répondre à une question restée latente dans le premier ouvrage : quelle est l’origine du système de la morale, qui a imposé ses valeurs à tous les hommes, sans distinction ? C’est cette dictature que Nietzsche dénonce. Que la morale soit nécessaire pour certains sous-hommes, c’est une réalité qu’il serait dangereux de combattre, mais que la morale créée par les hommes faibles pour les hommes faibles finisse par être imposée aussi aux hommes forts, c’est le plus grand crime commis par notre civilisation. That’s the idea.


La « Généalogie de la morale » gueule dans les couloirs comme un pamphlet. Nietzsche accuse la civilisation chrétienne d’avoir exacerbé les tendances maladives de l’humain. « Le non-sens de la douleur, et non la douleur elle-même est la malédiction qui a jusqu’à présent pesé sur l’humanité, — or, l’idéal ascétique lui donnait un sens ! » Mais l’homme fort –le maillon qui doit nous conduire vers le surhomme- ne se laisse pas avoir par sa douleur. L’homme fort la combat, la surmonte, trouve en elle une source de dépassement et d’explosion cataclysmique de sa puissance naturelle.


On nous dira que Nietzsche a fini fou quelques mois après avoir écrit ce texte. Oui, oui, j’ai lu ça dans un torchon soi-disant initiatique destiné à ceux qui se prennent pour les maîtres du monde parce qu’ils sont francs-maçons ou un truc du genre (sérieusement, ils disaient Nietzsche a renié Dieu, on voit que ça ne lui a pas réussi vu la mort de pédé qu’il a eue, alors ce qu’il a écrit ne vaut rien -niveau raccourcis y a pas pire). Et alors, on s’en branle non ? Depuis la mort de Ninietzsche, on a avancé l’hypothèse que la folie consisterait en un déchaînement de toute l’énergie forcée à se taire en soi. Le fou serait un surhomme brimé. La question à laquelle Nietzsche ne répond pas trop, ce serait alors : pourquoi les hommes forts ont accepté de laisser naître la morale des faiblards qui chient dans leur couche ? Pourquoi, désormais, ne se reconnaissent-ils plus ? Seraient-ils trop bons ? (LOL)

mardi 8 novembre 2016

Autour de Jung : le bouddhisme et la Sophia d'Henry Corbin


Henry Corbin était un bon pote à Jung. Ils ont pas mal causé aux rencontres annuelles du cercle Eranos à Ascona, en Suisse, organisées par une friquée bien intentionnée, Olga Fröbe-Kapteyn, un genre de catalyseuse des avant-gardes spirituelles. Peut-être qu'elle s'ennuyait aussi.


Corbin nous fait bénéficier de sa connaissance des philosophies et spiritualités orientales pour comprendre la psychologie analytique jungienne sous un autre angle. Il se réfère notamment au bouddhisme tel qu'il fut justement présenté par D. T. Sukuzi aux réunions Eranos. On comprend mal ce bon vieux Jung en Occident mais en Orient, il aurait peut-être fait aussi peu d'étincelles qu'un BHL à la RATP. On retrouve dans l'enseignement du bouddhisme, comme dans la psychologie jungienne, l'appel adressé à l'individu en vue d'une expérience qui transforme son mode d'être et de comprendre, sans que ce ne soit une profession de foi dogmatique. Jung avait écrit :


« Je ne doute pas que l'expérience du satori se produise aussi en Occident, car il y a aussi chez nous des êtres humains qui ont le pressentiment de buts ultimes et ne reculent devant aucune fatigue, aucun effort pour s'en approcher. Cependant ils tairont ce qu'ils ont expérimenté […] parce qu'ils savent que toute tentative, tout essai pour la transmission est sans espoir. Car rien dans notre culture ne fait des avances, ne vient à la rencontre de cet effort […]. le seul mouvement de l(‘intérieur de notre culture qui en partie possède, en partie devrait posséder, une compréhension pour cet effort, est la psychothérapie. »


Un paradoxe se présente cependant : le Zen évacue les images tandis que la thérapie jungienne met en oeuvre l'Imagination active. Il se résout cependant facilement en comprenant que la thérapie jungienne demande à chaque conscience individuelle d'élaborer son univers symbolique. « La mise en oeuvre de l'Imagination active dans la thérapie jungienne, tend non pas à imposer un répertoire d'images préalablement fixé mais à mettre le fonds le plus intime et le plus secret de l'âme à même de se libérer par la configuration de ses propres symboles ». Dans les deux cas, il s'agit d'évacuer les images qui ne nous appartiennent pas.


Un danger se présente pour l'occidental engagé dans cette démarche. Les modèles manquent alors qu'ils abondent dans la tradition bouddhique. Gros risque d'inflation en vue, ou fascination pour des personnages qui se font passer pour les maîtres. L'individu peut aussi sombrer dans la « nuit de l'âme », la grande dépression, parce que ça fait trop d'un coup pour lui. Tout ceci, le Zen l'ignore. L'expérience bouddhique connaît le monde des kléias (passions) mais pas le conflit moral qu'il signifie pour nous, le dilemme éthique qui nous sépare de notre ombre, la connaissance de l'esprit contre la nature. « Pour trouver un parallèle oriental aux tourments et catastrophes qui menacent l'Occidental sur le chemin de son initiation à son être total, il faudra lire le Bardo Thödol à rebours ». L'initiation du vivant consiste alors à remonter depuis l'état où le défunt « était incapable d'accueillir l'enseignement jusqu'à l'état de parfait Eveil du Chikhai Bardo ». Il faut pour cela passer de Sidpa à Chönyid Bardo. C'est comme une psychose provoquée intentionnellement. Elle produit un renversement périlleux des efforts et des intuitions de l'état conscient, un sacrifice de la sécurité confortable, mais se présente ensuite le réconfort de la vision de divinités paisibles. C'est à ce moment-là qu'apparaît le fameux archétype.


Le taoïsme, étudié à travers le texte du « Mystère de la Fleur d'or », permet de comprendre le principe d'individuation qui suit cette prise de conscience. L'individuation correspond au Tao en tant que coïncidence avec la conscience non égotifiée, « connaissance fondamentale qui, ayant cessé de s'objectiver en de fictives réalités, est à elle-même son objet : elle sait que son objet ne diffère pas d'elle ». Elle permet d'échapper à la projection, source des conflits, des accusations, des méprises. Cette suppression de l'ego n'est pas complète annihilation mais disposition à accueillir un pouvoir supérieur.


Tout se termine par l'accueil de la Sophia, dont Jung a parlé dans ses déclinaisons de l'Anima/Animus. Corbin interprète « Réponse à Job », le fameux commentaire de Jung sur l'épisode biblique, comme un hiérogamos entre le Soi et la Sophia. Cette histoire constitue le dénouement d'une dramaturgie humaine se répétant dans chaque individu : comment, en se dépouillant de l'ombre, Dieu naît à l'homme et l'homme à Dieu, comme Filius Sapientiae fils de Sophia ? Ce texte s'adresse à « l'homme capable de penser loyalement seul à seul devant soi-même » parce que ce livre est lui-même « une oeuvre des plus authentiquement individuelles », « confession de toute une vie ». Alors s'accomplit l'individuation, la naissance de l'Enfant divin dans l'homme créaturel, fruit de la hiérogamie céleste dans le plérôme à laquelle réfère l'Assomption de la Vierge Mère. Ce sont des mots à la con, je vous l'accorde, ce qui est bien dommage car ils désignent malgré tout des réalités accessibles à la vie.


Le texte des « 7 sermons aux morts », écrit par Jung en quelques jours dans un état d'exaltation, est ici présenté comme l'exemple du sort qui est échu à ceux qui ne prennent pas en compte l'appel lancé à l'individuation. « Les morts revenaient de Jérusalem, où ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils cherchaient. Sans doute parce qu'ils ignoraient encore qu'ils étaient morts. le message qui réveille d'entre les morts est le message qui éveille à la conscience que la créature meurt dans la mesure où elle ne parvient pas à conquérir sa différenciation, parce que le principe d'individuation est le secret même de la Création. Un monde collectivisé qui refuse ce principe, un monde où l'individu personnel tremble de se différencier, est un monde maudit, parce qu'il condamne la créature à retomber au-dessous d'elle-même, dans l'abîme indifférencié ». 


Jung et Corbin ne veulent pas nous convertir aux philosophies et spiritualités extrême-orientales. Pas la peine d'aller faire du reiki au-dessous d'une cascade en Ardèche. « Vouloir rejeter les prémisses de notre propre culture, assimiler l'Orient par une exégèse purement littérale, ce serait le plus sûr moyen de provoquer un nouveau déracinement de la conscience. C'est à partir de notre propre sol que nous avons à nous mettre en route vers cet Orient ». Alors, sur la route, surgirons les questions qui seront capables de provoquer le grand renversement : « qui donc vit la conscience vécue ? Qui est le donateur des données ? » Voilà de quoi faire chauffer le chaudron.

lundi 24 octobre 2016

Démons et merveilles (1919-33) de H. P Lovecraft


On dit que Lovecraft est l'écrivain de la science-fiction pessimiste. Bande de veaux. Ne mélangez plus le pessimisme et le nihilisme. Les Grands Anciens parcourent les récits de Lovecraft, sans ne pas nous rappeler les théories sumériennes des Anunnaki. S'ils délabrent très certainement l'humanité, ce n'est pas parce qu'ils ont un conflit à régler. « Autant vaudrait s'imaginer […] qu'un mammouth puisse s'arrêter pour assouvir quelque frénétique vengeance sur un ver servant d'appât au bout d'un hameçon ». Comme le mammouth peut très certainement écraser un ver sans s'en rendre compte, de même les Grands Anciens pourraient nous briser par simple inadvertance, sans état d'âme pour notre maigre engeance. 

On s'en fout.

Quiconque veut découvrir Lovecraft devrait commencer par lire ce récit, progression tranquille vers les dimensions élevées aux puissances supérieures de l'univers. Tout commence avec le simple personnage de Randolph Carter. « C'est moi », semblait avoir envie d'écrire Lovecraft. Enfin, c'est ce que j'imagine. Tranquille, la vie, en Angleterre, voilà. Et un jour, Carter perd ses rêves. Ne reste plus que la vie quotidienne. Dire que c'est l'existence de la majorité, aujourd'hui. Allez demander à quelqu'un de vous raconter ses rêves : « je ne m'en souviens pas », répondra-t-il, et le pire c'est qu'il ne sera ni honteux, ni attristé, et qu'il ne cherchera pas à remédier à ce triste état de fait. Carter n'est pas de cet acabit. Une mystérieuse clé lui est donnée, qui lui permet de remonter le temps jusqu'à son enfance, à la source de ses rêves. Il faut lire, alors, la formidable description de ce qui renverrait à l'Unus Mundus qui sert de base à toutes les philosophies spiritualistes.

« Chaque être localisé fils, père, grand-père et ainsi de suite –et chaque phase de l'existence individuelle : petit enfant, enfant, adolescent, homme- ne sont que les phases infinies de ce même être archétypique et éternel, phases causées par une variation dans la position de l'angle du plan de conscience par rapport à cet être archétypique. Randolph Carter à tous les âges. Randolph Carter et tous ses ancêtres à la fois humains et préhumains, terrestres et préterrestres, ne sont tous que les phases d'un « Carter » ultime et éternel qui vit en dehors de l'espace et du temps –ne sont que de fantomatiques projections uniquement différenciées par les angles selon lesquels le plan de conscience coupe l'éternel archétype. »

Notons bien ici que ce ralliement à la Philosophia perennis ne vise pas à exalter la spiritualité de l'homme. Rien qui n'encourage non plus à l'élévation d'une infime parcelle d'intelligence puisque, de toute façon, nous partons de bien trop bas pour que l'amélioration fasse frissonner l'univers. Les hommes, fondamentalement médiocres, ne sont pas destinés à connaître ce qu'expérimente ici Carter. Lovecraft aime quand même un peu l'être humain puisqu'il nous donne la possibilité de découvrir les secrets réservés aux plus sages –ceux qui vivent dans leurs rêves parce qu'ils refusent la réalité. 

Le reste du récit, c'est un voyage à travers d'autres mondes, à la rencontre d'autres peuples. Descriptions stupéfiantes : « Cette mer mystérieuse demeur[e] vide sous un ciel noir et parsemé d'étoiles malgré le brûlant soleil qui y brill[e] ». N'y retrouve-t-on pas l'inquiétante étrangeté des actes anodins ? « Ils s'assirent les uns contre les autres sous la tente et mangèrent la viande fumante que de l'un à l'autre ils se passaient. Ils en donnèrent un morceau à Carter qui trouva dans la forme et la dimension de ce morceau de viande quelque chose d'horrible. […] Il repensa alors à ces rameurs invisibles cachés dans les flancs du navire et à la nourriture suspecte dont ils tiraient leurs forces beaucoup trop mécaniques ». 

La progression du trivial au fantastique s'accomplit modestement et, sans que nous ne le remarquions, nous finissons par choir dans un monde puéril où les chats récompensent les hommes qui ont accepté de leur témoigner leur amitié. Comme lorsque je jouais à la dînette, enfant, avec mes animaux en peluche, et que ceux-ci devenaient vivants dans mes rêves la nuit, pour me remercier et me rendre glorieuse, en récompense de mon intérêt pour ceux qui n'ont pas d'importance dans le monde. C'est à la fois mégalo et terrifiant, volonté de puissance accordée aux faibles –ce que Nietzsche aurait détesté- mais rendus réellement puissants de ce fait –ce que Nietzsche n'avait pas prévu.

« Carter conversait à présent avec les chefs dans le doux langage des chats et il apprit bientôt que sa vieille amitié pour leur espèce était bien connue et qu'on en parlait souvent dans ces lieux où se tiennent les assemblées des chats. Sa traversée de l'Ulthar avait été fort remarquée et les vieux chats se souvenaient de la façon dont il les avait caressés après qu'ils eussent surveillé les zoogs en colère qui regardaient méchamment un chaton noir. Ils lui rappelèrent aussi comment il avait accueilli le tout petit chat venu le voir à l'auberge et comment, le matin avant de partir, il lui avait donné une assiette de riche crème. le grand-père de ce tout petit chat était le chef de l'armée maintenant assemblée. »

C'est avec un certain dégoût qu'on lit ce texte au ton monotone et pourtant émaillé de folie, d'imagination, de larmes et de haine. Encore un truc qui fera peur aux lecteurs qui veulent juste qu'on leur serve la soupe au miel. On réclame de l'optimisme, et on ne voit pas qu'il se dissimule derrière –par exemple- le renoncement consenti. Puisque, haut ou bas, l'on finit toujours par retomber dans la merde, puisque seuls l'enfance et les rêves procurent quelque satisfaction, cédons à leur sérénité simple, sans grandeur, sans gloire : « Fuyez donc les enfers extérieurs et fixez-vous dans les lieux calmes et tranquilles de votre jeunesse. Continuez votre quête de la cité merveilleuse et chassez-en les Grands Anciens paresseux pour les renvoyer avec diplomatie à ces paysages qui furent les témoins de leur propre jeunesse et qui attendent impatiemment leur retour ». 

Puisque vous crèverez quand même, rabaissez-vous déjà, et redevenez enfant. Ainsi vous serez grand, disait je ne sais plus quel épître à la mer, dans la Bible. « Sachez que votre merveilleuse cité d'or et de marbre n'est que la somme de ce que vous avez aimé dans votre jeunesse… »

jeudi 13 octobre 2016

L'homme dont toutes les dents étaient exactement semblables (1983) de Philip K. Dick


Philip K. Dick, outre son nom provoquant, est surtout connu pour ses romans de SF. On ignore en revanche qu'entre deux repas constitués d'aliments humides pour chats, il a également composé des romans avec de vrais êtres humains. C'est qu'il faudrait rappeler, encore une fois, que la SF et la réalité sont proches de la distance d'un trou de ver. L'inconnu, dans la vie quotidienne, ce sont les relations intersubjectives et les comportements qu'ils imposent. L'inexplicable, dans le prurit de notre quotidien, ce sont tous ces actes absurdes que nous effectuons parce que nous vivons au milieu de tas de gens à jamais inaccessibles. 


J'ai acheté ce bouquin parce que je kiffe PKD et aussi parce que le titre était bandant. Imaginez, dans votre vie de tous les jours, découvrir un type dont toutes les dents seraient exactement semblables : ça vaudrait tous les voyages intergalactiques de l'univers. Mais en fait, ce n'est pas aussi simple. Ledit type est un homme de Neandertal (mort depuis longtemps) dont le crâne a été retrouvé dans le jardin d'un honnête citoyen américain, Runcible. Ce crâne attire l'attention de quelques universitaires et la question se pose : s'agit-il d'un crâne authentique ou d'une vulgaire reconstitution d'atelier de charpente ? Si la deuxième hypothèse est la bonne, quel est donc l'esprit machiavélique à l'origine de cette saloperie ? Les conflits dans le voisinage, les vulgaires querelles de jalousie, les désaccords de moeurs et l'exaspération qui surgit simplement de la promiscuité non désirée peuvent être à l'origine de drames dont l'intensité se répartit sur une échelle partant de la simple plaisanterie à la malédiction divine. Oui, vous le savez aussi bien que moi : voilà où se dissimule la SF dans notre vie quotidienne, dans cette inégalité de proportion entre la cause et la conséquence apparentes. de quoi vous foutre des sueurs froides lors de vos nuits d'insomnie bien méritées.


Lovecraft a écrit des trucs semblables dans son oeuvre de SF mais, alors qu'il ne comprenait absolument pas le concept de « l'humour », PKD se montre légèrement plus perspicace. Son humour nous renvoie ainsi à nos opinions stupides concernant des événements plus ou moins mythiques de notre histoire d'humains, et à tous les comportements stéréotypés qu'engendre cette croyance en une histoire de l'humanité. Ça ne fera pas rire tout le monde, c'est certain, mais c'est à cela qu'on distingue le bon humour des courbettes sournoises de la bonne société.


Au croisement du sommet de l'absurde et du réel, goûtez donc cette offrande faite par PKD à notre inutilité notoire :


« -A propos, commença Dombrosio, je me demande si vous avez vu l'emballage que Quinn et moi avons préparé pour cette entreprise qui fabrique des bacs à chat. 
-Ah oui, Chatinette. Mais vous devez faire attention à ne pas plagier le produit de la Compagnie Ex-M.
Pendant un moment, Dombrosio chercha en vain ce dont il s'agissait. Puis la mémoire lui revint : c'était la firme qui commercialisait Chat WC, une litière absorbante utilisée dans les plats à chat. […] Comme l'avait dit Bob Fox, la première fois qu'ils avaient étudié le produit : « Ce chat qu'ils ont représenté, là, il est trop bien pour avoir un trou du cul. » […]
-Evidemment, expliqua Dombrosio, Chatinette ne fabrique que le plat à chat lui-même, pas la litière. Donc les deux produits ne sont pas en concurrence directe. En fait, le consommateur utilisera sans doute du Chat WC pour remplir sa Chatinette.
-Ou du Chat Propre, dit Lausch. C'est ce que ma femme achète.
-Ah bon ? Vous savez pourquoi ?
-Elle trouve le nom « Chat WC » trop commun. Elle n'aime pas l'usage qui est fait de ces deux initiales.
-C'est peut-être commun, mais ça n'a rien de choquant.
-Elle a un frère qui s'appelle Walter Charles. Elle a toujours été très sensible aux plaisanteries douteuses sur ce sujet. […] Il y a une chose intéressante au sujet de la litière absorbante, dit Lausch. Elle peut avoir d'autres usages, en plus du remplissage des bacs à chat. Chat WC exploite cette idée à fond sur son emballage. On peut s'en servir pour éponger les flaques d'huile dans un garage. Quoi d'autre ? Pour recouvrir le pied des plantes. Pour garnir le fond des poubelles. Et le plat à chat ? A quoi d'autre peut-il servir ? Notre emballage devrait jouer là-dessus.»