jeudi 5 avril 2018

Votre santé sans risque (2017) de Frédéric Saldmann




Beaucoup de gens sont au courant mais très peu le savent : les études scientifiques ne parlent que d’elles-mêmes et presque jamais de la réalité qu’elles décrivent. Ce livre, basé sur un mélange loufoque d’études statistiques les plus absurdes et de considérations personnelles dopées par l’esprit paranoïaque de son auteur, nous permettra surtout de constater que l’argent public pour la recherche est parfois bien mal alloué, et que la médecine est en train de devenir un domaine du show-biz comme tant d’autres. 


En ce qui concerne ce dernier point, je vous laisse consulter l’article du blog Silicium Spirit que j’ai trouvé absolument génial : http://silicium.blogspirit.com/archive/2015/06/12/le-dr-frederic-saldmann-epingle-par-la-carnard-dechaine-3049648.html . Je cite, entre autres : « Enfin, quand on découvre que BHL est un de ses meilleurs clients, on a tout compris qui le crédite d'un bon diagnostic voire infaillible ».




Le dernier livre de Frédéric Saldmann s’ouvre non pas sur une préface ou une introduction, comme il est de tradition, mais sur une « notice d’utilisation », comme on en trouve dans les cartons de meubles ikea à monter soi-même. C’est assez curieux, d’autant plus que cette notice d’utilisation ne nous donne aucun conseil favorisant le bon usage de ce mauvais livre, non, elle semble plutôt vouloir se dédommager de toute conséquence fâcheuse que ses recommandations pourraient engendrer. Fredo écrit ainsi, comme un habile médecin habitué à demander des lettres de décharge à ses patients : « pour mémoire, je rappelle le numéro des urgences : 112 ». On craint le pire.




Fredo déteste les gros. Il n’aime pas non plus les gens qui mangent sans penser en même temps aux mouvements péristaltiques de leur intestin. Partisan du micro-jeûne séquentiel, il recommande non seulement de sauter un repas dans la journée pour permettre au corps de ne pas gaspiller trop d’énergie à assurer les fonctions de la digestion, ce qui devrait lui permettre de se consacrer plus efficacement au travail de renouvellement cellulaire, mais il demande également à ses lecteurs de prendre le moins de plaisir possible lors des rares repas qu’ils sont encore autorisés à prendre. Ça fera rire la plupart des gens qui me connaissent car je saute toujours au moins un repas dans la journée, le petit-déjeuner et parfois le déjeuner quand je suis au boulot. C’est d’ailleurs pour ça que les idées de Fredo me plaisaient bien, au départ. Entre cons on se reconnaît. Toutefois, à partir de l’heure de l’apéro et jusqu’au moment d’aller me pieuter, j’aime que la commensalité soit au moins agréable. Mais Fredo entoure ses repas de rituels qu’on pourrait dire primitifs et sacrificiels, c’est de la pure magie. Il s’agirait d’offrir en sacrifice tout instinct appétitif dans l’espoir de se préserver de la prolifération démentielle des cellules adipeuses au niveau des hanches et du bide. Avant chaque repas, Fredo nous conseille ainsi de mâchouiller des clous de girofle ou de sucer des glaçons, « l’association froid et douleur activant le système nerveux sympathique ». Une fois que votre bouche sera anesthésiée par le goût âpre du clou de girofle ou congelée par le glaçon, vous pourrez commencer votre repas par une entrée amère, du cresson ou des endives par exemple. « Les sujets qui aiment les boissons et les aliments amers sont attirés par les « montagnes russes », autrement dit le chaud et le froid. Ils se mettent en danger et montrent des tendances au sadisme, au machiavélisme et au narcissisme. Ils seraient plus égoïstes, avec un déficit d’empathie, mais avec du sang-froid. A l’inverse, les personnes qui détestent le goût amer s’avéreraient sympathiques et très gentilles dans la vie quotidienne ». On ne voit pas très bien ce que cette observation vient faire là-dedans et si Fredo nous recommande du coup de devenir des connards sadiques amateurs d’endives sans béchamel. On ne voit pas très bien non plus comment un type qui se prétend docteur en médecine se laisse persuader par ce genre de constat qui ne nous apprend rien et qui, en mettant la charrue avant les bœufs, nous amène à nous faire croire que les consommateurs d’aliments amers deviennent des genres de Rambo - alors qu’il se pourrait tout aussi bien que Rambo trouve que ça fait tapette de manger des gâteaux toute la journée, alors il dit qu’il préfère les endives et le foie de volaille, même si c’est pas vrai. Mais nous ne sommes pas tous des Rambo, et Fredo, comme il veut se faire le plus de potes possibles, n’oublie pas les becs sucrés parmi ses connards de lecteurs. Ainsi, ceux qui ne veulent pas manger de cresson en début de repas peuvent prendre leur dessert direct, ça fait maigrir. La sacro-sainte « équipe de scientifiques » (avant, on avait de vrais chercheurs passionnés par une idée, par un champ d’intervention, par une quête spirituelle, maintenant on n’a plus qu’un marasme anonyme de mecs qui sont payés pour se la toucher toute la journée et qui ne savent plus comment utiliser les subventions que l’état leur alloue) est ainsi invoquée pour nous confirmer que, c’est vrai, « les premiers contrôles chez le rat » ont été effectués et ils montrent que « la consommation d’un dessert en début de repas augmentait la satiété et diminuait la quantité d’aliments ingérés au cours du repas ». Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un dessert pour un rat, c’est peut-être un genre de gâteau sucré au gruyère ou de tiramisu au beaufort fondu. Le problème, avec cette étude, c’est qu’elle ne nous dit pas s’il est permis de reprendre du dessert à la fin du repas, pour enlever ce sale goût de pâteux que laissent tous les plats en sauce ou les gratins de macaroni. Personnellement, je ne vois pas d’autre utilité au dessert. 




Pour ceux qui n’ont pas le temps de se préparer deux desserts pour le même repas, Fredo propose une autre technique qui devrait donner envie aux morfales de diminuer leurs apports caloriques au cours du repas. En se basant sur la constatation que l’ocytocine a un effet coupe-faim, et en sachant que cette hormone est produite lors des contacts interhumains, leur production culminant évidemment lors des rapports sexuels ou de la masturbation, Fredo nous recommande de baiser son partenaire de repas avant de commencer à grailler. Ce type ne vit pas dans le même monde que nous. Heureusement, il essaie de se mettre à notre niveau et se rappelle qu’il est « difficile d’avoir un rapport sexuel ou de se masturber avant chaque repas pour bénéficier de l’effet coupe-faim de l’ocytocine ». Alors, à tout prendre, on peut se contenter du « fameux hug des Américains » : « je vous propose, avant de commencer un repas, de pratiquer un hug de vingt secondes avec la personne qui partage votre déjeuner ». On apprend ainsi que les américains sont l’inventeur de ce que nous autres, crétins des alpes, appelions tout simplement un « câlin » et que s’il ne doit plus seulement être pratiqué par le désir d’éprouver de la chaleur humaine, il doit aussi SERVIR à nous donner une taille de guêpe, afin sans doute que l’on puisse vraiment baiser avant chaque repas. Un hug effectué avec l’intention de tirer profit de l’effet coupe-faim de l’ocytocine reste-t-il aussi efficace qu’un hug simplement amical ou amoureux ? Sans doute pas, surtout qu’il faut compter vingt secondes pour que ça devienne efficace : c’est « la durée idéale pour obtenir une « dose » ». Chez les mormons, on prie et on remercie le Seigneur avant de bouffer, avec Fredo, on bouffe des glaçons, on baise ou on pelote la personne qui bouffe avec nous. Ça peut plaire aux queutards, aux puceaux ou aux sado-masochistes. Ça pousserait sans doute plus de gens à manger seuls aussi, tout compte fait.




Si après avoir fait tout ce cirque, vous n’êtes pas déjà fatigué à l’idée de bouffer, Fredo vous donne une autre technique pour vous couper l’appétit. Personnellement, je me demande comment on peut publier ce genre de recommandation de manière anodine, aussi je prierai quiconque se sent vulnérable sur le plan du comportement alimentaire de passer son chemin :




« Mettez à votre bouche cette fourchette bien pleine de frites-mayonnaise. Mâchez un petit peu plus que d’habitude (jusqu’à 8 fois). N’avalez surtout pas, et recrachez le contenu que vous deviez déglutir. Attendez une minute pour laisser refroidir un peu et remettez ce que vous venez de recracher dans votre bouche. Vous allez être écœuré et dégoûté. Avalez à présent. Vous venez de vous vacciner pour ne plus être esclave de ces débordements alimentaires. »




On avait condamné à une époque les sites pro-anorexiques divulguant les conseils les plus hype pour se faire vomir en toute discrétion et en toutes circonstances ; on devrait condamner aussi ce livre dont les conseils sont d’une dangerosité similaire.




Fredo ne se contente pas de tortiller du cul dès qu’il s’agit de casser la croûte. A peu près tout ce qui concerne la vie le dégoûte, et pourtant il y revient avec une ardeur paradoxale qui trahit sans doute son attrait profond et inconscient pour les émissions caractéristiques du stade anal. Par exemple : « Mettez votre index dans votre nombril et respirez votre doigt. L’odeur est flagrante : cela sent mauvais ». Autre question que je ne m’étais, certes, jamais posée (prouvant ainsi qu’elle n’est absolument pas vitale) mais qui mérite cependant de trouver des réponses pertinentes : « En pratique, comment faire pour avoir toujours un sillon interfessier d’une hygiène irréprochable et qui sent bon, tout en se protégeant des infections de voisinage ? ». Je ne vois pas trop ce que ça peut nous foutre que notre cul sente bon ou non puisque de toute façon, ça ne dure jamais bien longtemps, puisque de toute façon, on ne peut jamais le sentir personnellement et puisque de toute façon, n’importe qui vous le dira, ce qui le charme d’une enculerie ou d’un léchage de fion, ce sont les odeurs musquées qui en émanent.




A ce sujet d’ailleurs, Fredo a beaucoup de conseils à nous transmettre pour dévergonder notre libido. Je recommande aux enfants de moins de trois ans de ne pas lire ce qui va suivre, ils risqueraient d’être choqués. Tout d’abord, augmentez votre consommation de noix de muscade. Ensuite, bouffez aussi du safran, ça vous donnera la gaule. Enfin, évitez de faire souvent des selfies parce que « une étude néerlandaise a démontré que les grands amateurs de selfies avaient peu de rapports sexuels » - on ne sait pas très bien si c’est parce que les selfies donnent envie de débander à n’importe qui ou si c’est parce que le narcissisme est aussi satisfaisant qu’un coït. Ça peut tout simplement vouloir dire que les scientifiques néerlandais s’emmerdent autant que les autres. Il faut aussi se caresser mais à une vitesse de 5 centimètres par seconde. Si c’est plus long, on s’emmerde, et si c’est plus rapide, l’autre voit bien qu’en vrai, ça fait chier de se faire des caresses, on pourrait pas baiser direct plutôt ? Il faut faire gaffe à la quantité aussi : « Les scientifiques ont noté aussi que « le trop est l’ennemi du bien » : au-delà de 80 caresses, la satisfaction disparaît, comme une sorte d’épuisement des centres du plaisir ». De toute façon, quand on compte jusqu’à 80 en caressant l’autre, c’est qu’on se faisait déjà chier depuis le début. Bon, ce qui est intéressant dans la baise, nous dit Fredo, c’est que c’est bon pour la santé et qu’on gagne des années de vie supplémentaires qu’on pourra passer à baiser pour gagner d’autres années de vie supplémentaires, un peu comme ces acharnés du travail qui ne comptent pas les heures supplémentaires qu’ils effectuent dans l’espoir d’avoir des postes plus importants où ils devront faire toujours plus d’heures supplémentaires.




Fredo est un peu obsédé par l’espérance de vie. D’ailleurs, il faut voir la tronche qu’il tire sur la couverture de son bouquin. Il veut se faire passer pour un minet de quarante ans alors que Wikipute nous avoue qu’il a 65 piges. Grâce à Photoshop, il est facile d’enlever les rides des vieux cons et de rendre leurs yeux plus bleus, même si ça n’apporte pas grand-chose au texte. Fredo nous dit qu’il faut rester jeune dans sa tête sans nous préciser ce que c’est que d’être jeune : est-ce que c’est aller en boîte ? regarder Netflix ? aller au lycée ? jouer à la marelle ? rigoler aux blagues de Toto ? Quand on sait que l’émergence de cette nouvelle classe d’âge qui définit l’adolescence et la jeunesse date de quelques siècles à peine, on se prend à regretter de n’être pas né au Moyen-Age par exemple. Pacôme Thiellement, qui n’est pas un faux jeune comme tous ces vieux cons qui chronomètrent la durée de leurs érections, écrivait d’ailleurs à très juste titre dans « Cinema Hermetica » : « Les vampires, ce sont ceux qui ne veulent pas disparaître et se nourrissent de la vitalité des jeunes personnes pour rester eux-mêmes « éternellement jeunes ». C’est une image de la contre-initiation, en tant que les vampires incarnent la transmission inversée ». C’est bien de contre-initiation dont il s’agit en effet avec Fredo qui, il faut bien le reconnaître, n’est plus très jeune, et ne sera sans doute jamais mûr non plus.




Bon, le truc qui m’a un peu fait flipper quand même, c’est quand Fredo me dit que les scientifiques anglais (encore eux) « ont trouvé que plus de 11 grains de beauté sur le bras droit constituait le chiffre d’alerte pour une surveillance accrue. Les médecins ont constaté que chaque grain de beauté supplémentaire sur le corps augmentait de 2 à 4% le risque de mélanome ». Un jour, avec mon Duduche, on s’était amusés comme des petits fous à compter le nombre de grains de beautés que j’avais sur chaque bras. Bon, je dois en avoir une trentaine, ce qui signifie que j’ai grosso merdo de 40 à 80% de risques de voir se développer un mélanome, mais comme on ne connaît ni l’échéance ni le référent de départ, ça ne veut peut-être pas dire grand-chose. Heureusement, Fredo me dit que pour me consoler, une autre étude scientifique (pas des anglais cette fois) « a montré que les personnes ayant de nombreux grains de beauté avaient des télomères […] plus longs, une meilleure densité osseuse et bénéficiaient d’une espérance de vie augmentée de 7 ans », ce qui veut sans doute dire que le mélanome ne tue pas à tous les coups, ou ce qui veut dire que ces études ne veulent rien dire.




Pour rendre son esprit plus agile et son corps plus performant, Fredo nous recommande également de siffler pendant qu’on prend sa douche, de se tirer la langue « au moins une fois par semaine » (il faut donc le noter sur son agenda pour ne pas oublier), de se parler à soi-même parce qu’au moins, on ne sera pas déçu d’être face à un interlocuteur qui jouera à clash royale pendant que vous lui causez, de consacrer une heure par semaine à « fertiliser une zone du cerveau dormante » et autres conseils tautologiques du type. En vrai, c’est surtout lorsqu’il écrit « à travers ce livre, je serai toujours à vos côtés » que Fredo nous prouve qu’il a tout compris à la vie. Il cible directement ceux de ses lecteurs qui ont besoin d’être guidés, d’être dirigés, d’être flagellés et d’être dominés pour exister. Il vise ceux qui, à défaut d’avoir une âme, une mère, un conjoint ou un teckel, ont besoin d’adopter un médecin en toc pour se donner la certitude qu’ils sont sur la bonne voie. N’importe quel débile capable d’aligner cinq mots dans une phrase aurait pu écrire ce livre, il suffit de mélanger les résultats de diverses « études scientifiques », dont l’origine ne fait d’ailleurs jamais l’objet d’une mention précise renvoyant à un quelconque laboratoire ou centre de recherche, et d’astuces « bien-être » de n’importe quel magazine féminin pour obtenir un bouquin de Frédéric Saldmann.




Les esprits les plus avisés ont souvent craint que le psychologisme mâtiné de scientisme se transforme un jour en sciences statistiques de l’homme. Notre alimentation, notre envie ou non de baiser, notre comportement quotidien ne seraient ainsi le résultat que de fluctuations hormonales et de comportements se rapprochant d’une moyenne-type qui, dans l’absolu, n’existe pas. C’est oublier toute la dimension symbolique et imaginaire qui entoure le moindre de nos actes, qui nous fait pencher plutôt pour une tête de veau sauce gribiche ou des falafels sauce houmous sans considération pour la quantité de pesticides ou de fibres présents dans chaque plat, qui nous fait préférer le jazz ou le métal sans considération pour le taux de vibration énergétique dégagé par ces genres musicaux, qui nous fait craquer pour X ou pour Y sans considération pour le taux de réussite estimé de l’union. Evidemment, Fredo a bien raison de ne parler ni de symbolique, ni d’imaginaire, car son discours scientifique n’a aucune accroche sur ces dimensions. On se retrouve simplement devant un ersatz de la réalité dont l’appauvrissement symbolique se voit artificiellement gonflé par la prescription d’hormones de synthèse et par l’élimination des bactéries qui logent pourtant, depuis la nuit des temps, dans l’intersillon fessier de tout être humain qui mange, chie, baise et boit selon les lois de la nature.

jeudi 22 février 2018

Réveillez la joie qui est en vous (2017) d'Agapi STASSINOPOULOS






Pour Noël, j’ai offert un cadeau à ma tata qui s’est trouvée bien embêtée parce qu’elle n’avait pas de cadeau pour moi, c’est ce qu’il m’a semblé. Peut-être qu’elle ne m’en avait pas acheté parce qu’elle croyait que je n’allais pas lui en faire. Ça ne me dérange pas, je devais avoir quinze ans au dernier Noël qu’on a passé ensemble. Comment pouvait-elle deviner que d’un coup, j’étais passé de l’âge où on reçoit des cadeaux à l’âge où on en offre aussi ? Visiblement, pour elle, j’étais à l’âge où on ne reçoit plus de cadeaux mais où on n’en offre pas non plus, un drôle d’âge, donc. « Oh ! merci ! ça tombe mal j’ai oublié ton cadeau à la maison. Je te l’enverrai par la poste en rentrant », me remercia-t-elle. C’est bizarre quand même, elle n’avait pas oublié les cadeaux de ma maman par exemple mais ce n’est pas grave, un oubli est si vite arrivé de nos jours.

Un mois plus tard, je trouve dans ma boîte aux lettres une grosse enveloppe. Je découvre un livre aux couleurs éclatantes dont le titre m’interpelle : « Réveillez la joie qui est en vous ». Je n’avais pourtant pas trop tiré la gueule la dernière fois qu’on s’était vues avec ma tata. Ma foi, je ne sens pas spécifiquement le besoin de réveiller ma joie qui est en moi d’autant plus que si elle y est, qu’elle dorme ou qu’elle fasse son schmilblick, ce ne sont pas mes oignons. Mais bon, c’est vrai que moi on me force à me réveiller trop tôt tous les matins et ça pourrait être sympa de me venger en réveillant tous les trucs qui ont encore la chance de pioncer tranquille. Pourtant, on sait quels dégâts ça cause de se faire réveiller trop tôt : mauvaise humeur, baisse de libido, irritabilité… qu’est-ce qu’elle va dire ma joie qui est en moi si je lui inflige ça alors qu’elle aimerait juste roupiller tranquille ?

Il faut que je vous confie un truc : je lis tout et n’importe quoi. Quand j’étais gamine, je prenais les prospectus des magasins, les dictionnaires, les paquets de biscuits, le programme télé, les romans et les bandes dessinées, et je n’ai pas arrêté depuis. Je pourrais même lire un livre de développement personnel si on m’en offrait un. Tiens, c’est le cas. La première phrase du livre n’en est pas une. Sur une page, il est écrit :

« Pour :
   De la part de : »

C’est un peu comme si quelqu’un achetait ce livre juste pour l’offrir à quelqu’un d’autre, comme si finalement personne ne le lisait vraiment : on ne fait que trouver que le titre est cool et on refourgue ça à quelqu’un qui a l’air déprimé ou qui pourrait être TELLEMENT MIEUX. Et comme tout le monde pourrait toujours être tellement mieux, on risque pas vraiment de se gourer. 

Allez, j’ai fini de vous faire poireauter, je vous livre les deux phrases qui ouvrent ce livre :

« « Vous êtes quelqu’un de tellement vrai » est le compliment que j’aime le plus recevoir. Il m’enthousiasme car j’ai dû travailler très dur, et creuser à travers bien des strates pour atteindre mon véritable moi ».

Cet enthousiasme me laisse sceptique. L’assertion ci-dessus suggérée à nos esprits contient un cuisant paradoxe. J’ai connu de nombreuses personnes qui étaient satisfaites qu’on leur passe de la pommade à reluire sur le fion mais elles étaient toutes en général assez limitées. Quelqu’un qui, suite à des efforts dont on peine à imaginer la violence, serait devenu « tellement vrai » pourrait-il encore se laisser émouvoir par le premier quidam venu pour se laisser confirmer cet aspect de sa nouvelle identité ? Et puis le principe du « tellement vrai » m’intrigue. Je connaissais le vrai, le faux et l’indécidable, mais je ne connaissais pas encore le « tellement vrai » qui joue des coudes, très certainement, avec le « presque vrai », le « quasiment vrai », le « plus-que-vrai » et la levrette. Ce genre de subtilité me deviendrait-il accessible si je suivais le programme de méditation proposé par Agapi ? Les 52 chapitres du livre sont censés représenter les 52 semaines de ce qui définit une année solaire depuis des siècles et des siècles. Une méditation par semaine, un chapitre par semaine. On ne risque pas de se fouler le cerveau avec ça. Et ça laisse le temps à Agapi de se demander ce qu’elle va pouvoir proposer comme programme d’entraînement pour l’année prochaine. Moi, comme j’ai pas de temps à perdre, je m’en fous j’ai tout lu en deux semaines (en faisant des pauses avec d’autres livres plus intéressants, je vous rassure).

Il faut que je vous dise un truc quand même, je n’ai jamais pratiqué la méditation mais pour moi, c’est Krishnamurti qui a dit le moins de conneries à ce propos (et sans doute d’autres mecs mais vu que je les connais pas, j’aurais du mal à vous en causer) :

« La méditation signifie : […] le rejet total de tous les systèmes de méditation pour que l’esprit soit totalement libre, sans aucune direction, pour que l’esprit soit complètement silencieux. Est-ce possible ? Car nous bavardons sans arrêt ; en quittant ces lieux, nous commencerons à bavarder. Sans cesse, notre esprit continuera à être occupé, à bavarder, à penser, à lutter et ainsi il n’y a pas d’espace. L’espace est nécessaire au silence, car un esprit qui s’exerce et lutte pour être silencieux ne l’est jamais. Mais quand il voit que le silence est absolument nécessaire - il ne s’agit pas du silence projeté par la pensée ni du silence entre deux notes, entre deux bruits, entre deux guerres, mais le silence de l’ordre - alors dans ce silence existe la vérité à laquelle nul chemin ne conduit, la vérité est intemporelle, sacrée, incorruptible. C’est cela la méditation, c’est cela l’esprit religieux ».

Il est clair qu’Agapi n’évolue pas du tout dans cet esprit-là, tout occupée qu’elle est à bavasser à tort et à travers de ses petits boulots d’actrice, de sa vie à New York, de ses copines, de ses anciens mecs et de sa maman. Heureusement que je n’ai pas vraiment envie de pratiquer les méditations proposées par Agapi car je me serais alors heurtée à un brûlant paradoxe, à savoir : comment libérer mon esprit tout en gardant mon œil rivé à chaque ligne de texte décrivant les méditations dans tous leurs moindres détails ? Tout semble extrêmement contrôlé. Impossible de laisser son esprit s’échapper des mots, des concepts, impossible de lui permettre de s’échapper du système de contrainte-récompense qui soutient ici la pratique méditative d’Agapi.  Enfin c’est pas grave, Krishnamurti a écrit au siècle dernier, c’est déjà un vieux schnock sans doute et il est évident que la méthode d’Agapi est moderne, avec tout ce que ce mot implique d’éminemment négatif. Qu’à cela ne tienne, je me mets en route pour la méditation qui a l’air la moins chiante :

« Prenez l’habitude de regarder le soleil se coucher et d’apprécier la transition du jour à la nuit. Observez les couleurs du ciel, de votre environnement, et remarquez comme chaque crépuscule a ses propres tonalités. Contemplez l’horizon et sentez une douceur envahir vos yeux. Emplissez votre cœur de gratitude et d’émerveillement. »

Bon, bientôt dix-sept heures, en cette période hivernale, le soleil ne va pas tarder à se barrer. C’est le moment idéal pour mettre cette méditation en application. Je sors sur ma terrasse par une température avoisinant le degré zéro, sans compter cette petite bise glaciale qui vient me faire pointer les tétons sans excitabilité sexuelle aucune. J’essaie d’apprendre tout ce qui faut faire pendant qu’on regarde un coucher de soleil et je me répète les étapes en boucle dans ma tête tout en observant le ciel, derrière la grosse chappe de pollution qui l’obstrue. De dégradé de gris en dégradé de noir, j’apprécie les différentes tonalités du crépuscule mais ce n’est ni douceur, ni gratitude qui viennent me titiller le cœur comme un petit doigt bien placé, mais bien plutôt le froid mordant du mois de février. Heureusement, mon Duduche qui joue à Dragon Age n’a pas remarqué que j’étais en train de me les peler dehors, je rentre donc discrètement à travers la porte du salon sans mot dire pour ne pas avouer mon cuisant échec méditatif. Voilà de quoi m’emplir de honte. Suis-je donc inapte à réveiller ma joie qui est en moi ? Voyons voir la suite…

« Connectez-vous à votre enfant intérieur et parlez ensemble de tout ce que vous éprouvez, et qui n’a peut-être encore jamais été dit, au sujet de vos parents. »

Ça c’est une bonne idée mais Agapi ne dit pas comment qu’il faut faire pour se connecter à l’enfant intérieur. Déjà que moi j’y connais rien en câble HDMI, faut-il que je lui branche un câble éthernet pour arriver à me connecter par ADSL à ce fils de putain qui n’a pas grandi en moi ? j’aime pas trop ça, cette idée que je cache un emmerdeur qui accepte de me causer seulement si je lui mets du bluetooth sur la gueule. Et puis bon, si on a eu les mêmes parents lui et moi, en quoi il peut bien m’aider que je lui cause de mes vieux ? Merde quoi, j’ai vingt-sept ans, je fane déjà, je vais pas retourner pleurnicher sur les gros yeux que m’a faits ma maman une fois que j’avais pas mis de culotte sous ma jupe ? c’est normal non, si elle n’avait pas fait ça je serais encore en train de me gambader cul nul tous les jours.

« Prononcez cette merveilleuse affirmation positive : « Je confie cette situation à mon guide intérieur et je suis libre. Je confie cette situation à mon guide intérieur et je suis libre. Je confie cette situation à mon guide intérieur et je suis libre. » »

Attention, il faut bien répéter trois fois la même phrase sinon, rien qu’une fois ça marche moins bien. Alors non seulement on a un enfant intérieur mais on a aussi un guide intérieur. Et ça ne s’arrête pas là ! Agapi nous parle aussi de notre « GPS intérieur » et lui il sert à « nous donner des indications précieuses » et « nous devons nous régler sur lui pour capter ses messages ». Faudrait me dire tout de suite combien d’enculés j’abrite en moi parce que ça risque de m’énerver d’en découvrir toujours plus, surtout s’ils ont des pouvoirs magiques sur moi.
Du coup, pour parler à l’enfant intérieur il faut établir une connexion Bluetooth et pour parler à l’autre con de guide, il faut tout lui répéter trois fois. C’est sans doute plus chiant à la longue mais c’est quand même plus facile pour les nuls en technologie, comme moi. Le truc du GPS, j’ai rien compris, on nous dit de nous régler sur lui mais on sait pas comment, ça marche peut-être avec des piles ou un allume-cigare, vu que le GPS ça va souvent dans une voiture. C’est pénible tout ça, ce manque de précision, surtout qu’entre temps, Agapi ne manque pas de nous prendre pour des cons. Par exemple, dans un chapitre elle nous dit qu’on doit trouver notre clé de voûte et tout de suite après, elle nous donne la définition du dico pour nous expliquer ce que c’est que la clé de voûte, des fois que : « pierre en forme de coin placée au centre d’une voûte et tenant les autres pierres ». Du coup pour ceux qui savaient pas ce que c’est, eh ben c’est cool, ils ont appris un truc et maintenant ils savent qu’ils doivent se chercher une pierre en forme de coin et la placer au centre des autres pierres, même si celles-ci on sait pas à quoi elles servent. Enfin vous me direz, le principal c’est que ça tienne tout bien ensemble.

Le problème avec Agapi, c’est que c’est le genre de meuf que j’aurais sans doute beaucoup de mal à supporter dans la vie quotidienne. Pourquoi que je dis ça ? Eh bien, avant chaque méditation, elle raconte un peu sa vie et elle imagine sans doute que ça nous permettra de nous identifier à elle pour comprendre nos propres réactions comme si on se regardait dans un miroir, mais moi ça me donne surtout envie de lui donner des grosses tatanes :  

« Un jour, il y a quelque temps, je participe à une conférence au cours de laquelle je parle en public, signe des livres et puis interagit avec de nombreuses personnes. Aussitôt après, une copine qui se trouve là me suggère que nous allions faire du shopping ensemble -nous acheter des chaussures, plus précisément. A ce moment-là je sens mon guide intérieur m’indiquer qu’il est préférable que je rentre chez moi : je suis fatiguée et j’ai juste envie de me reposer. D’un autre côté j’adore faire du shopping avec cette copine qui est vraiment super pour ce genre d’activité, et il se trouve par-dessus le marché que j’ai besoin d’une paire de chaussures confortables. »

Déjà, le concept d’avoir une copine « qui est vraiment super » pour le shopping de chaussures, je trouve ça un peu limite mais surtout, même si je suis une fille depuis ma naissance, j’ai jamais vraiment eu de dilemme entre aller faire du shopping et glander chez moi sachant que je déteste aller faire du shopping, sauf quand toutes mes chaussettes sont trouées (toujours le gros orteil du pied droit, bizarre non, mon orteil intérieur voudrait-il me dire quelque chose ?). Autre anecdote : Agapi nous parle aussi, comme si c’était la chose la plus courant du monde, de ce jour où « je fus photographiée en compagnie de femmes comme Cher, Jennifer Aniston et Fergie, des Black Eyed Peas, qui était habillée d’une somptueuse robe rouge à longue traîne, dénudée sur une épaule et fendue à la cuisse, et dont les longs cheveux blonds étaient coiffés comme ceux d’une star de cinéma des années vingt » pour nous dire qu’ici, elle a eu la révélation de sa vie : « ce que je portais n’avait rien à voir avec qui j’étais et avec l’opinion que je pouvais avoir de moi-même ». Voilà qui devrait dorénavant mettre fin au dilemme du shopping de chaussures. Et de conclure cette formidable histoire en nous disant : « j’assistai à la cérémonie en éprouvant une gratitude immense pour toutes ces femmes épatantes et le merveilleux travail qu’elles accomplissaient dans le monde ». Bon, je veux bien que les deux-trois chansons où ces putes de luxe se sont trémoussées aient pu amuser quelques adolescentes à leur époque, mais de là à les remercier pour le bien qu’elles ont prodigué au monde, faudrait pas pousser. En même temps, c’est pas étonnant qu’Agapi ait eu besoin, un beau jour, comme ça, de se mettre à la méditation pour chasser toutes les conneries dans sa tête : « à une certaine période, j’ai arrêté de lire des magazines féminins, parce que les photos des actrices étalées sur leurs pages m’inspiraient des commentaires très négatifs sur ma propre personne. J’ai pris la bonne habitude, à la place, de lire des ouvrages instructifs et inspirants ». Et voilà comment on passe de Closer aux livres des premiers gourous venus.

Bon, y a rien de marrant dans ce livre ? Ah si, il y a des petites activités. Comme à l’école, il y a deux ou trois textes qu’on doit lire et dont on doit compléter les trous :

« Complétez cette phrase : Dans certaines situations sociales, je me sens ___________ parce que ___________ et j’aimerais me sentir __________.
Complétez cette phrase : Quand je me lance dans un nouveau projet, je me sens __________ parce que ___________ et j’aimerais plutôt me sentir __________________ . »

Une fois qu’on a fait ça, je pense qu’on est bien avancé mais c’est cool d’avoir le droit, voire l’obligation, d’écrire dans un livre. C’est comme si qu’on y laissait sa trace. Voici une autre activité :

« Faites une liste, dans votre journal, de vos déclencheurs de joie perso. »

Est-ce qu’il y a une différence entre « perso » et « personnel » ? non parce que je trouve ça bizarre de mettre une abréviation comme ça, en fin de phrase, comme si ça avait été très laborieux d’écrire tout le début et que d’un coup, Agapi avait lâché toute sa concentration et s’était dit : « allez merde, je termine pas la phrase, en plus ça fait tendance de dire perso, ils écrivent toujours ça dans les magazines féminins ». Eh ben vindieu, elle aurait mieux fait de nous dire ce que c’était que son déclencheur de joie, est-ce que c’est un peu comme je me sens après trois litrons de bière à jeun, genre déclencheur de joie à retardement, ou comme un orgasme, relativement court mais intense ? Pour Agapi, on peut trouver la joie partout. Je veux bien oui mais alors, pourquoi nous faire chier à nous donner des exemples tout le temps et à venir faire la gueuse béate tout juste bonne à tarter ?

« C’est tellement merveilleux d’utiliser son énergie et ses aptitudes pour apporter un bienfait dans la vie de quelqu’un. C’est assurément un moyen idéal de s’épanouir et de se sentir fortuné ».

C’est pas une sacrée fouineuse d’étron ça, qui vient ramper devant vous pour vous être charitable alors qu’elle ne pense qu’à la joie qu’elle va recevoir en échange de ce bon procédé ? « Ayez l’intention de servir. Guettez les occasions qui se présentent à vous de jour en jour ». Elle me fait un peu penser à tous ces recruteurs de donateurs qu’on voit à la gare et qui viennent me bloquer la route le soir lorsque je veux rentrer chez moi après huit heures de boulot. Ils passent pour les bons samaritains qui pensent aux pauvres, aux animaux et aux victimes de la guerre alors qu’en fait, ils veulent juste venir me racler ma tune misérablement gagnée au cours de la journée pour des causes obscures dont on ne saura jamais vraiment la nature. Si Agapi avait vécu à la même époque que mon copain Nietzsche, elle se serait pris une bonne claque en travers du pif. Nietzsche a quand même nettement plus de classe :

« Je reproche aux miséricordieux de manquer facilement de pudeur, de respect, de délicatesse, de ne pas savoir garder les distances. La compassion prend en un clin d’œil l’odeur de la populace et ressemble à s’y méprendre aux mauvaises manières. Des mains apitoyées peuvent avoir une action destructive sur les grandes destinées, elles s’attaquent à une solitude blessée, au privilège que donne une lourde faute. »

Malheureusement, Agapi croit sans doute que Zarathoustra c’est le nom d’une chaîne de prêt-à-porter. Et voilà qu’elle nous donne encore un autre conseil à la con :

« Ayez des moments imprévus de connexion sincère. Quand vous interagissez avec les gens, regardez-les avec les yeux de l’amour et observez comment votre cœur vous incite à agir ou à parler de façon à leur faire du bien ».

Non seulement je ne comprends pas comment on peut se programmer d’avance des moments imprévus mais encore, je ne sais pas ce que c’est que de regarder des gens avec les yeux de l’amour. De quel amour parle-t-on ? De l’Agapè, de la Philia ou de l’Eros ? Il faudrait préciser parce qu’on n’obtiendra sans doute pas les mêmes résultats dans chacun des cas. Il se peut qu’en regardant certains avec les yeux de l’Eros, ce n’est plus le cœur mais ce sont les jambes qui risquent de s’ouvrir pour accueillir la joie.

« Enfin, ouvrez les yeux, buvez une gorgée d’eau, souriez en votre for intérieur et avec vos lèvres. Vous avez changé. Le monde vous paraît un petit peu plus lumineux ».

Le problème que j’ai avec la méditation, c’est que ce sont souvent des cons qui la professent. « Comme vous peut-être, j’entame souvent la journée en traitant une énorme charge de données extérieures : e-mails, fils d’actualités, rapports et autres listes de choses à faire ». On comprend que cette décérébrée ait besoin de se vider la tête après avoir passé des heures à se plier à cette discipline informationnelle totalement inutile. Ne serait-il pas plus simple d’arrêter de lire tous ces mails et tous ces fils d’actualités à la con, d’arrêter de vouer de l’importance à ce qui n’en a pas ? Contrairement à la pratique méditative qui est entourée d’une spiritualité en Orient, Agapi ne propose qu’un ersatz sans âme, une copie édulcorée qui relève plus du coaching que du délaissement de soi. La méditation devient une activité, elle devient un hobby pour tous ceux qui sont en quête de leur identité, pour tous ces cons qui se cherchent dans les choses du monde extérieur et qui croient exister davantage lorsqu’ils s’inscrivent aux dernières activités à la mode de la MJC : « Voudriez-vous danser, chanter, cuisiner, peindre, écrire, graver, sculpter ? Ou bien jardiner peut-être, ou faire des compositions florales, ou jouer sur scène ? »

Autre étrangeté, cette nécessité de lier la pratiquer de la méditation au réveil (et non pas à l’éveil, ce qui signifierait à la limite qu’on accède à un état jusqu’alors inconnu) de la joie. Quel est le rapport nécessaire ? La méditation peut ouvrir à un délaissement de soi qui, à la limite, évoquerait la joie spinozienne mais qui n’est en aucune façon cette joie que nous vend Agapi à grands renforts d’autopersuasion :

« Vous commencez à éprouver du contentement, et même du bonheur, car vous savez que des miracles vont se produire. Vous savez que vous allez connaître la bonté, la joie et les expériences formidables ».

Dans un gros amalgame, Agapi nous vend du rêve en boîte pour middle class fatiguée d’une vie passée entre le tram, les open spaces et les repas en conserve. Avec le sourire froid et mécanique du manager, elle nous promet l’irréalisable du bonheur et discrédite les sentiments négatifs non pas en les passant sous silence mais en déniant leur nécessité, en les transformant en apôtres du malheur, comme si, par superstition, nommer et reconnaître le mal le faisait advenir dans sa pleine puissance. La chasse aux émotions négatives commence dans l’espoir qu’ayant disparu de nos consciences (et de nos consciences seulement), une vie de rêve s’ouvrira à nous. Une nouvelle version du Paradis et de l’Enfer voit le jour. Si dans le christianisme bon enfant des siècles passés, il fallait quand même attendre d’être crevé pour payer ses dettes ou pour être récompensé de ses bonnes œuvres –ce qui était un peu con aussi, d’accord- désormais, avec toute cette bouillabaisse spirituelle mâtinée d’orientalisme New-Age, on n’a même plus le droit d’attendre notre mort. La Vie se chargerait de punir quiconque serait pris en flagrant délit de trouver que tout n’est pas merveilleux. La loi de l’offre et de la demande transposée au monde de la spiritualité : telle est la suggestion méditative que nous présente Agapi dans ce livre qui finit d’épuiser la joie qui aurait pu être en nous.